Bilan

«La Suisse n’est pas faite pour les banques d’affaires»

Markus Granziol est le premier à avoir dirigé la banque d’affaires de la nouvelle UBScréée en 1998, après la fusion des anciennes Union de Banques Suisses et Société de Banque Suisse. La même division qui, neuf ans plus tard, sous la direction deHew Jenkins, allait devenir la source d’un risque systémique immédiat pour toute la Suisse, risque qui inquiète le régulateur jusqu’à ce jour.Président et CEO de UBS Investment Bank jusqu’en 2002, Markus Granziol avait hissé cette division au cinquième rang mondial. Mais il continue de penser ce qu’il pensait alors. «La Suisse n’est pas un lieu naturel pour faire de la banque d’investissement», nous dit-il. Nous l’avons rencontré début mai 2010 à Londres, dans un café du quartier de Hampstead.

Une prophétie datant de 1998

Le financier né à Zoug avait, dès 1998, pressenti les risques de la banque d’affaires et mis en garde haut et fort Marcel Ospel.Il était alors chef des actions. «Nous avions déjà un désaccord stratégique sur l’investment banking», se souvient-il. UBS venait de perdre 950 millions de francs dans la débâcle du hedge fund LTCM. Granziol désapprouvait l’idée de Marcel Ospel d’intégrer complètement la gestion de fortune avec la banque d’affaires. Il comprenait d’instinct que la banque d’affaires, activité intrinsèquement exposée à un krach boursier tous les cinq ans environ, risquait de dilapider les profits et la réputation de la gestion de fortune. Il invoquait en outre qu’il serait impossible, en cas d’urgence, de les scinder l’une de l’autre à temps. Les fortes différences culturelles entre la gestion de fortune basée en Suisse et l’investment banking centré sur Londres et New York étaient une source de friction constante, raconte-t-il: «Il y avait peu de réunions heureuses entre l’investment banker londonien type, le conseiller privé zurichois, et le broker new-yorkais.»

Modèle intégré: synergies irréelles

Alors que le modèle one bank devenait le mot d’ordre à partir de 2000 tant chez UBS que chezCredit Suisse, Markus Granziol a toujours pensé que les synergies issues de l’intégration de ces activités relevaient largement de la fiction. «Je ne pense pas que les économies de coûts soient si élevées qu’on le dit.» Ce brillant docteur en économie de l’Université de Zurich a perdu les faveurs d’Ospel car il ne souscrivait pas à la stratégie. Fin 2001, la culture anglo-saxonne l’emporte, et Markus Granziol quitte UBS, pour être remplacé par l’Américain John Costas, trader obligataire.

L’année 2008 a donné raison à Markus Granziol. Et aujourd’hui, il n’a pas changé d’avis: «L’investment banking n’est pas une activité naturelle pour les acteurs suisses, qui sont toujours désavantagés. Cette activité exige des opérations de grande envergure à l’international, de New York à Londres en passant par l’Asie. Le régulateur suisse sera toujours inquiet de voir un bilan dépasser la taille du bilan de la Suisse et de voir une activité dont les principaux clients et opérations sont basés à des milliers de kilomètres de Berne, et cela causera des frictions constantes», résume-t-il. Mais l’homme qui est actuellement aux commandes d’UBS n’est pas de cet avis. Oswald Grübel a démontré qu’il considérait la banque d’affaires aux Etats-Unis comme une des clés du succès d’UBS. Alors que le successeur de Marcel Ospel à la présidence du groupe, Peter Kurer, avait annoncé le début d’un processus de séparation légale de la gestion de fortune et de la banque d’affaires durant l’été 2008, l’actuel CEO a renversé la tendance et parle à présent d’intégrer davantage les deux divisions. «Pour ma part, j’aurais protégé la séparation légale», suggère Granziol.

Or le modèle intégré pourrait être menacé par les évolutions réglementaires. La BNS et la FINMA veulent durcir les obligations légales de couverture en capital pour les deux grandes banques. Cela se justifie, selon Markus Granziol: «Le capital réglementaire doit augmenter si l’on veut être incorporé dans des petits pays comme la Suisse.»

Avoir un siège en Suisse offre certes des avantages: le taux d’imposition sur les bénéfices est plus bas qu’en Grande-Bretagne et qu’aux Etats-Unis, sans compter la confidentialité. Mais le désavantage est le risque systémique disproportionné. «Le pays ne peut s’exposer à devoir sauver deux grandes banques à l’avenir, c’est pourquoi le régulateur va exiger une base de capital nettement plus élevée.»

Markus Granziol estime que la Suisse gagnerait à voir les deux grandes banques séparer légalement leurs activités d’investment banking et les mener depuis New York ou Londres, qui en deviendraient alors les principaux régulateurs. «Mais cela ne faciliterait pas les choses pour UBS et Credit Suisse, reconnaît-il. D’une part, le régulateur américain se montrerait plus proche des patrons de Morgan Stanleyet de Goldman; d’autre part, dans le climat politique actuel, ni Washington ni Londres ne veulent voir la Suisse exporter vers eux ses activités bancaires risquées et son problème too big to fail.

Une activité peu attrayante

Pour l’heure, Oswald Grübel ne semble pas près d’aller vers une séparation légale des divisions. Il mène, en somme, la même stratégie one bank qu’il a menée au Credit Suisse. «Je suis surpris que la FINMA ait autorisé les grandes banques à poursuivre cette intégration, étant donné le risque qu’une telle stratégie représente», avoue Markus Granziol. Pour le financier alémanique, même si Credit Suisse a mieux réussi son modèle intégré, il n’en reste pas moins que l’investment banking s’avère une activité peu attractive à long terme. «Pour dix cas où cette activité a échoué et coûté de l’argent, vous trouverez un cas où elle a réussi.» Credit Suisse et Deutsche Bank ont «raisonnablement» tiré leur épingle du jeu, tandis que seule Goldman Sachsa vraiment réussi. De l’autre côté, le cortège des banques qui s’y sont brûlé les ailes ne se compte plus. «Les banques d’investissement ont certes créé une énorme valeur pour certains employés, mais pas pour les actionnaires, et leurs effets sur la société au sens large sont encore plus discutables.» Markus Granziol désapprouve-t-il les mégabonus? Non. Il admet qu’en matière de rémunérations, le private banking ne reçoit qu’une petite fraction de l’investment banking, une situation qui sera toujours source de conflits. Mais il estime qu’Oswald Grübel a eu raison d’embaucher ces derniers mois des collaborateurs de haute qualité au prix fort, après avoir restructuré la banque. Le Zougois est contre un plafonnement des rémunérations. «Regardez le cas de Royal Bank of Scotland. Elle est à 84% détenue par le gouvernement britannique. Ce dernier a limité les salaires. Et que s’est-il passé? RBS a affiché la plus mauvaise performance dans l’investment banking, car elle n’a attiré que des gens en dessous de la moyenne.»

«Les banques suisses n’attirent pas les meilleurs de wall street»

Attirer les meilleurs talents aux Etats-Unis a toujours été un problème pour les banques suisses, selon lui. «Quand j’étais à l’UBS, je doutais toujours que l’on puisse réussir à cause de cela. Les meilleures équipes américaines ne travaillaient pas pour des banques suisses.» Du coup, les banques suisses devaient payer davantage ou promouvoir trop vite des Américains de talent, et même alors, elles n’ont jamais attiré les vrais champions de Wall Street. «Credit Suisse a dû devenir un établissement américain pour réussir à New York.»

L’avenir, prévoit Markus Granziol, passera par la résolution sans concessions du problème too big to fail. Et cela, avec des règles de capital plus strictes, des restrictions sur l’usage du levier, et un système efficient de «résolution» par lequel les grandes banques peuvent sortir ou liquider rapidement une activité complexe comme l’investment banking. Il faudra également réglementer le marché des dérivés en instaurant des bourses de dérivés transparentes qui garantissent les transactions et exigent un collatéral, insiste-t-il. «La non-transparence est une source de profits majeurs», observe-t-il. Car les clients n’obtiennent pas un juste prix pour les swaps et options sous-jacents et se font ainsi avoir. «C’est là que se trouve le jus», résume le financier. La réglementation du marché des dérivés «ôtera un peu de rentabilité de l’industrie de la banque d’affaires, mais cela bénéficiera au plus grand nombre». Même des investisseurs de premier ordre comme Berkshire Hathawayou GE Capitalpourraient devoir augmenter leur base de capital. «Ce qu’on ne veut plus, c’est se réveiller un matin et craindre que le système entier s’effondre sur nos têtes.»

Pour faire contrepoids au durcissement qui frappe les banques, Markus Granziol plaide en revanche pour un allégement des restrictions dans l’industrie des gérants d’actifs indépendants tels que les hedge funds, les gérants de private equity et les banques privées spécialisées. «Les efforts actuels de réglementer davantage sont ici totalement injustifiés», précise-t-il.

Que faire si les banques suisses devenaient moins compétitives?

Que faire si, à force de réglementation, la Suisse devient moins compétitive que ses rivaux au plan bancaire? Pour Markus Granziol, il n’y a pas le choix: «Le risque est plus élevé pour un pays comme la Suisse qu’il ne l’est pour les Etats-Unis. La taille des deux grandes banques est bien supérieure par rapport au PIB que ce n’est le cas aux Etats-Unis. La Suisse a donc une question plus urgente à régler et davantage de réputation à perdre.» C’est aussi un problème de légitimité face à la population: quand les banques américaines ont des problèmes, c’est presque toujours avec les marchés financiers et l’économie américains. Mais les banques d’affaires suisses importent en Suisse des problèmes venus d’ailleurs, soit des Etats-Unis, peut-être à l’avenir de Russie ou de Chine, «ce qui rend les sauvetages moins défendables qu’aux Etats-Unis», explique Markus Granziol. «C’est pourquoi la Suisse a le droit d’édicter ses propres règles pour régler son problème spécifique de too big to fail.» Et de veiller, ajoute-t-il, à ce que le citoyen moyen n’ait pas à craindre d’être directement affecté par ce qui se passe à l’autre bout de la planète. «Et si les banques trouvent cela inacceptable, elles peuvent ajuster leur structure légale et opérer ces activités depuis une autre juridiction.»

Déménager n’est pas la solution

Aux Etats-Unis aussi, le Sénat vient d’approuver la réglementation la plus dense pour l’industrie financière depuis la Grande Dépression. Le projet de loi prévoit notamment des restrictions sur le négoce de dérivés. La Grande-Bretagne envisage quant à elle d’introduire une taxe sur les transactions et de démanteler les banques too big to fail. Là-bas aussi, de grandes banques comme HSBCou Barclayspourraient envisager de déplacer leur siège à Hongkong, Singapour ou le Qatar. Mais ce ne serait pas la panacée, selon Markus Granziol: «Les régulateurs exigeraient de ces banques qu’elles isolent leurs activités risquées, qu’elles en délimitent la portée d’une manière ou d’une autre.» Enfin, Markus Granziol a des doutes quant à l’efficacité d’une taxe sur les transactions: «Le risque est qu’elle soit répercutée sur les clients. Comme cela s’est passé avec le droit de timbre.»

Notre rencontre prend fin avec Markus Granziol. Trois heures se sont déjà écoulées. Et une page de dix ans d’histoire d’UBS – et de Wall Street – s’est tournée.

CONSEIL POUR GRANDES FORTUNES PRIVÉS

Deux milliards sous gestion fin 2010 La société Markus J. Granziol Asset Management, fondée en 2002, a misé sur les métaux précieux durant la crise Stratégie Markus Granziol a fondé en 2002, avec un associé, une société de gestion indépendante, Markus J. Granziol Asset Management, qui conseille de grandes fortunes familiales. Elle est basée à Zoug, mais le financier travaille la plupart du temps depuis Londres. Sa philosophie d’investissement est simple: pas de private equity, de hedge funds, de fonds de fonds, de produits structurés. «Nous n’aimons pas les produits à commissions élevées, ou illiquides. Nous privilégions les titres liquides ou encore les matières premières, les devises, les futures et options.» Dans la gestion obligataire, Markus Granziol, qui est d’abord un spécialiste des actions, sous-traite les mandats aux meilleurs gérants f ixed income du monde. Le financier alémanique est un adepte de l’allocation d’actifs «dynamique et efficiente». Il estime que dans cette période de turbulences, il serait erroné de suivre un plan d’allocation fixe. «Il faut être très agile.» Son associé et lui prélèvent une faible commission fixe et ne prennent pas de rétrocessions. Ils prélèvent aussi une commission de performance de 10%. D’ici à fin 2010, les avoirs gérés par Markus Granziol et son associé s’élèveront probablement à 2 milliards de francs. «Nous avons évité de grandes pertes en 2008 grâce à une faible exposition aux actions et avons gagné beaucoup d’argent sur les marchés en 2009. Cette année, nous atteignons 10% de rendement.» L’essentiel de la performance des dernières années est venu des métaux précieux, confie le gérant de fortune. Et Markus Granziol se prend à rêver: «Si j’avais encore fait partie de l’équipe UBS, j’aurais probablement perdu, moi aussi, de l’argent… mais certainement pas autant!»

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