Bilan

«Le maintien de la note AAA montre que S & P manque d’objectivité»

 Le AAA, elle l’avait déjà ôté à la plus grande économie mondiale en juillet, estimant qu’aucune des dettes occidentales ne méritait cette notation. Que pense-t-elle au sujet de la décision de S & P, qui a révisé le 18 avril sa perspective sur la dette américaine à «négative», tout en menaçant d’abaisser la note AAA d’ici à deux ans? Bilan a contacté, à Beijing, Guan Jianzhong, président de Dagong Global Credit Rating. Entretien.

Bilan Dagong Global Credit a été la première agence à abaisser la note des Etats-Unis. Que pensez-vous de la décision de S & P? Guan Jianzhong En juillet 2010, Dagong avait initié la notation de la dette souveraine des Etats-Unis avec un AA-, accompagné d’une perspective négative. Puis, en novembre 2010, nous avons abaissé la note à A +, toujours avec une perspective négative. Il est démontré que les fondamentaux qui soutiennent la solvabilité du gouvernement fédéral n’offrent pas de bonnes perspectives. La révision de la perspective par S & P sur la dette souveraine américaine est en ligne avec cette réalité. Nous pourrions offrir un commentaire positif au sujet de cette décision. Toutefois, S & P n’a pas modifié la note AAA, et nous estimons que cela manque d’objectivité. Il est difficile d’imaginer qu’un pays avec un triple A puisse avoir un tel niveau d’endettement, alors qu’en même temps, les perspectives économiques ne sont pas favorables. Il n’y a pas, en outre, de signe évident d’une amélioration des rentrées fiscales.

La Réserve fédérale américaine a profité de son droit d’émettre la monnaie de réserve internationale pour imprimer une quantité excessive de dollars, dans une tentative de transférer plus loin la crise de sa dette. Or cette politique lèse les intérêts de ses créditeurs. De fait, cela constitue un défaut. Dans de telles circonstances, les Etats-Unis ne devraient pas mériter une notation AAA. C’est pourquoi la révision de S & P n’est autre qu’un geste concédé sous la pression du marché. Si vraiment S & P entend divulguer de manière impartiale les risques sur le remboursement de la dette du gouvernement américain, elle devrait rétrograder la note; mais je pense qu’ils ne pourront jamais le faire.

B Pensez-vous que l’administration américaine pourra améliorer la situation budgétaire avant de perdre sa notation de crédit? GJ Je ne pense pas que la situation budgétaire américaine pourra être améliorée. Il est très difficile d’imaginer le gouvernement réduire le déficit de 4000 milliards en l’espace de douze ans. Même si ce plan pouvait être mis en œuvre, la réduction du déficit annuel est si petite en comparaison de l’énormité du déficit cumulé. Elle est loin d’être suffisante pour changer la situation.

Le déficit colossal des Etats-Unis est principalement dû à leur stratégie globale. Celle-ci implique des dépenses très élevées. Mais le gouvernement américain n’a pas les moyens requis pour une telle stratégie. A moins d’être réellement déterminé à ajuster sa stratégie globale, en réduisant drastiquement ses dépenses, Washington ne parviendra pas à améliorer sa situation budgétaire.

B Que se passe-t-il si les Etats-Unis perdent leur triple A? Le dollar perdra-t-il son statut de monnaie de réserve? GJ Un pays au bénéfice d’une notation AAA pourra toujours satisfaire sa consommation domestique avec la richesse qu’il crée. Les Etats-Unis ont un PIB par tête d’habitant très élevé et leur consommation per capita est aussi très élevée. Toutefois, cette richesse n’est pas créée par le peuple américain; elle repose, plutôt, sur le statut du dollar, qui permet de se procurer ces biens et services à l’étranger. Or cela n’est pas un régime durable. C’est la valeur que le peuple américain crée qui doit maintenir le statut de monnaie de réserve international. Lorsque les capacités de création de valeur d’une économie se réduisent de plus en plus, sa notation de crédit baissera. Car, en fin de compte, la qualité de crédit reflète la puissance économique et la capacité de création de valeur d’un pays. Si ces facteurs sont absents, le dollar risque au final d’être rejeté par le marché. Et d’être remplacé par une monnaie de plus grande valeur.

 

 

Suite à des problèmes techniques lors de l'impression, cet article n'a pas pu être publié dans la version papier de ce numéro, il paraitra dans celui du 11 mai.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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