Bilan

«Obama et les démocrates se confondent avec Wall Street»

Bilan: Votre enquête laisse entendre que si Barack Obama a été choisi par Wall Street, c'est parce qu'il était le candidat le plus vulnérable à l'argent et à la flatterie des banques...Eric Laurent: Oui. Barack Obama a levé un budget de campagne de 600 millions de dollars. Jamais un candidat n'avait été aussi richement doté. George W. Bushavait reçu 357 millions. Les trois quarts des donations faites à Obama provenaient du secteur financier et des fonds spéculatifs. Et précisément, on observe qu'il n'a jamais donné suite aux projets de plafonnement des bonus, de réglementation des hedge funds, ou d'un retour à une forme de Glass-Steagall Act pour protéger les épargnants de la spéculation.B: Pour quelles raisons?EL: Les hommes qu'il a nommés autour de lui sont très souvent des ex-financiers de Wall Street, à l'exemple de Lawrence Summers, son conseiller économique. A l'origine, Obama voulait même nommer Jamie Dimon, le patron de JPMorgan Chase, c'était son premier choix! Cette banque, qui a reçu 25 milliards de dollars d'aide du gouvernement, est la première à avoir conçu les dérivés de crédit à l'origine de la crise des subprimes. Par ailleurs, Obama a nommé Robert Wolf,alors patron de UBSAmericas, l'un de ses plus gros donateurs, à une commission présidentielle chargée de réfléchir sur la réforme des impôts, et cela au moment où UBS était empêtrée dans le plus gros scandale de fraude fiscale!B: L'ascension de l'actuel président a-t-elle un rapport avec celle du secteur financier?EL: Barack Obama a dès le début incubé à Chicago un important centre financier qui a vu naître les Bourses des dérivés et des matières premières, progressant à la faveur de la clique politique locale. Avec son arrivée à la Maison-Blanche, on assiste à une collusion totale entre le parti démocrate et Wall Street. Ainsi, les banques qui ont reçu de l'aide du gouvernement - Goldman Sachs, JPMorgan - étaient amies de Tim Geithner, Robert Rubin,Lawrence Summers: l'occasion d'une formidable redistribution des cartes en faveur des banques qui avaient le plus de relais à Washington. Pire, en plus du plan d'aide de 700 milliards de dollars, la Fed a accordé des prêts sans intérêts de 2000 milliards aux banques, sans jamais révéler quels établissements en ont bénéficié. En outre, une modification des règles fiscales a permis de faire un cadeau aux banques de 140 milliards de dollars, passé totalement inaperçu.B: Que pensez-vous de la doctrine «too big to fail»?EL: En réalité, ces banques trop grandes pour faire faillite n'ont jamais joué selon les règles du marché: elles l'ont toujours manipulé. Avant même l'intervention de l'Etat. Elles jouent hors de l'économie réelle, hors de l'intérêt collectif, et sont néanmoins surprotégées par la collectivité. Quand les banques manipulent les marchés dans un sens qui leur est défavorable, le gouvernement le manipule à son tour pour les tirer d'affaire. En 1987, le gouvernement a acheté des actions et injecté des fonds pour soutenir les marchés, et il a souvent utilisé ces méthodes depuis. Le prétexte est d'éviter la panique. Mais il en résulte une impunité totale pour des établissements qui opèrent hors de l'intérêt général. En outre, ces banques ne paient pas d'impôts: en 2008, le taux d'imposition de Goldman Sachs était de 1%!B: Rien n'a donc changé?EL: Non, et la preuve en est la différence de traitement entre le secteur automobile et Wall Street. Pour 50 milliards accordés au secteur automobile, les exigences de restructuration ont été très élevées et des patrons ont été limogés. Alors que les banques ont reçu 700 milliards, plus des prêts de 2000 milliards sans rien en contrepartie. Aujourd'hui, elles continuent de vivre dans une culture de la spéculation pure: elles n'investissent que des fonds empruntés, à la faveur des quantités énormes de liquidités dont la Fed a noyé le système. Wall Street est devenu la gangrène du système mondial, car ses méthodes ont été copiées partout. Ces firmes sont les seules bénéficiaires de la crise qu'elles ont générée.B: Tout de même, les bonus sont désormais lissés sur trois ans...EL: Cela n'est pas nouveau: Goldman Sachs avait déjà ce système. Mais malgré cela, elle verse 18 milliards par année, ce qui reste trop incitatif sur le court terme. Au demeurant, on voit bien les limites des restrictions aux bonus: quand les dirigeants d'AIG à Paris ont décidé de démissionner en pleine crise car on menaçait de les priver de leurs bonus, on leur a fait un pont d'or afin qu'ils reviennent gérer la catastrophe qu'ils avaient créée - il n'y avait pas d'autre choix - et leurs bonus ont été maintenus.B: Vous racontez le silence des banquiers face à vos demandes d'interviews...EL: Personne n'a voulu me répondre. J'ai pu observer une indifférence totale aux conséquences de leurs actes sur l'économie réelle. D'autant que le gouvernement les corrompt, après avoir été corrompu par eux.B: Les pays du G20 n'ont-ils aucun moyen de s'attaquer sérieusement au problème?EL: La réunion du G20 à Pittsburgh a été un échec évident. Les gouvernements ont décidé de s'en prendre aux paradis fiscaux, alors que cela n'avait rien à voir avec les causes de la crise. Même les traders et leurs bonus ne sont pas les premiers coupables: ce sont les dirigeants qu'il aurait fallu pointer du doigt. Mais les liens entre ces responsables et les cercles politiques sont trop étroits. Même les tests de résistance des banques américaines ne sont pas corrects: ils ont été manipulés pour faire apparaître ces banques sous un meilleur jour. Tout est question d'image. S'il y a le moindre doute sur la solvabilité de ces banques, on cesse de leur prêter. Or quand on contrôle le pouvoir, il est facile de manipuler l'image.

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