Bilan

Pendant la crise, le marché de l'art reprend son calme

Avouez que certains ont le nez creux. Ou à tout le moins, un sacré flair pour les affaires. Prenez Damien Hirst, star artiste qui vendait le 15 septembre chez Sotheby's au terme de deux jours d'enchères marathon pour plus de 200 millions de dollars d'oeuvres à peine sèches alors qu'au même moment, dans un synchronisme dramatique, la banque Lehmann Brothers pliait boutique et lançait le coup d'envoi du plus important krach boursier de l'après-guerre. Une vente record face à la capitulation monétaire mondiale? Voilà un mécanisme difficile à expliquer. Même si la rumeur colporte l'histoire de ces acheteurs russes soudain en panne de liquidités, contraints et forcés d'annuler leurs mises. Allez savoir. Ce qui est sûr, c'est que ce marché de l'art qui semblait imperméable à la crise, ces jours-ci, frissonne. Pour autant, n'escomptez pas acheter demain une Flower Ball de Murakami pour la moitié de son prix. Comme partout dans le luxe, l'art ne fait jamais de soldes. En revanche, il sait remettre les pendules à l'heure. Dans le milieu, on parle de réajustement.

Affaires difficiles

Réajustement d'un marché miné depuis des années par la spéculation effrénée qui proclama l'art contemporain «nouvelle valeur refuge» et entama l'escalade de ses prix jusqu'à des sommets purement délirants. Au point qu'à chaque édition d'Art Basel, le visiteur assistait à un petit miracle, celui d'un secteur chaque année plus florissant malgré les hoquets d'une économie au bord de l'explosion. Sauf que cette fois-ci, le malaise qui semble bien parti pour s'installer, apparaît complexe à analyser. Principalement en raison de l'effet de panique qui, par réflexe psychologique face à la pénurie, incite à freiner sur les dépenses et les in-vestissements. On comprend que chez les galeristes et les marchands d'art, on craint de sentir passer tout près le souffle du boulet, même si la plupart reconnaissent continuer à vendre, mais sur un rythme drastiquement ralenti. Les clients qui se décident en quelques minutes, prennent trois, quatre toiles d'un coup, c'est fini. «Ils réfléchissent davantage, préfèrent réserver les oeuvres avant de savoir s'ils les achètent ou non», explique ce courtier en art qui préfère taire son nom. Une hésitation qui n'augure rien de bon. «La plupart du temps, c'est non. Depuis six mois, les affaires sont très difficiles. Il y a quelques semaines, j'ai envoyé 4000 courriels avec les nouveautés disponibles à mon catalogue. D'habitude, je reçois des demandes de prix. Et là, rien, pas un seul message en retour. Même de l'étranger.»

Une semaine à 450 millions

Cela dit, il ne faut pas oublier que le marché de l'art en a vu d'autres. Et qu'à chaque fois, il a su rebondir. Les investisseurs asiatiques se raréfient? On annonce déjà un retour aux affaires des Américains revigorés par un dollar à nouveau fort. Et puis, il resterait suffisamment de collectionneurs blindés. «On assiste à un phénomène très curieux», analyse François Curiel, président de Christie'sEurope. «On vit une crise unique au monde que certains comparent à un vi- rus informatique dont personne n'aurait encore trouvé l'antidote. Pourtant, on constate que le marché de l'art continue à fonctionner d'une manière très active malgré la morosité ambiante. Comme s'il répondait à une logique propre qui n'est pas celle qui régule le marché de l'immobilier, de la bourse et des matières premières.» Le patron de la maison de ventes cite cette vacation consacrée à la succession du comte de Paris organisée quelques jours à peine après le lundi noir. «Elle était estimée 800000 dollars. Elle a fait 3 millions.» D'accord, mais là, on parle d'art ancien, secteur réputé solide et peu sensible à la spéculation. Ce n'est pas le cas de l'art plus récent où, depuis le début de l'année, des travaux importants se vendent en dessous du prix d'estimation et le pourcentage d'invendus d'oeuvres parfois majeures va en augmentant. «Certes, plus de 30% des lots n'ont pas trouvé preneurs lors des dernières ventes d'art impressionniste et moderne à New York. Sotheby's a quand même enregistré un record pour une Composition suprématiste de Malevich partie à 60 millions de dollars. D'ailleurs, si on prend les chiffres de vente cumulés de toutes les maisons de vente durant la dernière semaine, 450 millions de dollars ont changé de main en quelques jours.» Par temps de crise, évidemment ça fait tout de suite beaucoup d'argent. «Les maisons de ventes ont fait énormément d'effort pour convaincre les vendeurs de revoir à la baisse leurs prix de réserve. Car aujourd'hui le rapport de force s'est inversé. Nous sommes dans une position où ce n'est plus l'offrant qui fait la loi, mais l'acheteur.»

Fiac qui rit, Frieze qui pleure

Tout le monde s'attendait à ce que la Frieze de Londres se paie une sévère déprime. Le coup de blues n'a pas manqué. On pariait sur le même scénario de mauvais film à la Foire internationale d'art contemporain de Paris, organisée juste après. Surprise, la Fiac a bouclé sur des résultats bien meilleurs que prévu. Pourquoi? Moins glamour branché que la Frieze, moins prestigieuse qu'Art Basel, la Fiac a su profiter de son rôle d'outsider en attirant de grands marchands et en misant à fond sur la sécurité avec des oeuvres de haute qualité portant des signatures connues. Certains avancent aussi que la France, pays où les capitaux par tradition viennent de l'industrie, échappe encore au pire de la crise contrairement à l'Angleterre où l'économie essentiellement financière a pris de plein fouet les effets de la dégringolade boursière. Reste ceux qui vont pâtir de la crise. Avec, en première ligne, les jeunes artistes. Un pari sur l'avenir que les galeristes n'oseront peut-être plus risquer avant longtemps. Le marchand genevois Edouard Mitterrandpense autrement: «Il y aura toujours des galeristes qui présenteront de jeunes artistes. Mais ceux-ci ne doivent plus s'imaginer pouvoir multiplier par trois le prix de leurs oeuvres en quelques années.» Il y a aussi les foires off, ces accrochages marchands réservés aux toutes jeunes galeries qui accompagnent les grands événements tels que l'Art de Bâle. Trop nombreuses, elles vont sans doute traverser 2009 dans le gros temps. On comptera à la fin de l'année celles qui auront su résister à la tempête.

Photo: Art Auctions / © Keystone

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