Bilan

«Pour surperformer, il faut être ennuyeux»

Gestionnaire discret, François-Serge Lhabitant a généré depuis 2001 une performance de 7% par an nette de frais, sur les 6 milliards que lui ont confiés ses clients. Son secret: la patience.
  • François-Serge Lhabitant est chef des investissements de Kedge Capital.

    Crédits: Lionel Flusin

Avec plus de six milliards de dollars sous gestion, Kedge Capital est un acteur important mais discret en matière de gestion alternative. Propriété de la famille Bertarelli et basée à Jersey, Kedge Capital existe depuis 2001. A sa tête, le CEO/CIO François-Serge Lhabitant, un spécialiste de la gestion alternative. Un théoricien, même, qui a corédigé les fascicules du diplôme international des analystes alternatifs (le CAIA) et continue à enseigner la gestion alternative en Europe et en Asie.

Ses principaux clients incluent non seulement la famille Bertarelli mais également des clients institutionnels qui souhaitent co-investir dans les mêmes stratégies, ainsi que les employés et la direction de Kedge Capital - ce qui assure un alignement complet d’intérêts.

Les caisses de pension helvétiques restent un marché difficile à pénétrer: «Les clients institutionnels négocient durement les frais, et souhaitent une gestion sans volatilité, relate François-Serge Lhabitant; certains s’interdisent les hedge funds depuis 2008, d’autres en ont toujours fait, avec plus ou moins de succès, puis il y a ceux qui n’en ont plus fait depuis 2008, mais qui ne ferment pas la porte.» 

Le travail du chef stratège consiste à sélectionner soigneusement des gérants alternatifs pour constituer un portefeuille sur lequel son équipe applique un strict contrôle des risques, afin qu’ils ne dévient pas de leur stratégie et tiennent leurs promesses de performance sur la durée.

«Nous accueillons entre 50 et 100 millions de dollars par an de nouveaux clients.» A écouter François-Serge Lhabitant, la gestion alternative, c’est tout sauf spectaculaire: pour qui souhaite de spectaculaires performances, il faut avoir la patience d’un pêcheur. «Mon but est d’être ennuyeux comme tout», s’amuse-t-il. 

Si Kedge est légalement structurée comme un fonds de fonds («FoF»), son CIO se démarque de cette industrie, tant par ses performances que par sa vision: «Les fonds de fonds ont historiquement sous-performé nettement les hedge funds en moyenne, alors qu’ils sont censés sélectionner les meilleurs hedge funds. Les frais supplémentaires de 1-2% n’expliquent pas tout.»

A l’inverse, Kedge a surperformé depuis 2001 les indices de fonds de fonds, les hedge funds, ainsi que  les actions et les obligations. «Depuis treize ans, nous avons dégagé une performance de 7% par an nette de frais, contre 2,6% pour le S&P 500. Et ce, avec une volatilité de seulement 5%, contre 17% pour l’indice américain.»

Les raisons de ce succès sont simples: «Nous investissons avant tout pour compte propre. Nous ne cherchons pas à faire des produits commerciaux faciles à vendre, mais des produits d’investissement dans lesquels nous mettrons en majorité notre propre capital, explique le CIO. Les fonds de fonds classiques, eux, n’investissent pas leur propre argent et privilégient souvent leurs intérêts avant ceux de l’investisseur.»

Kedge négocie les frais quand elle le peut avec les gérants, mais l’essentiel n’est pas là: «C’est la performance nette qui m’intéresse», dit le CIO. Quant à la rémunération prélevée par le FoF: zéro frais de performance, seuls des frais de gestion
et d’administration entre 0,75 et 1,25%, en fonction de la taille des actifs, soit une tarification similaire à un mandat de gestion. «Et pour ce prix, on a une équipe de 23 personnes qui travaille à plein-temps pour suivre nos investissements, surveiller les risques et minimiser la volatilité.»

Ce qui, à long terme, s’est avéré plus profitable que les stratégies plus spéculatives. «Et c’est grâce à cela que nous avons rejeté Madoff, jamais créé une side pocket ou restreint les sorties de nos fonds, et que nous n’avons jamais connu un cas de fraude.» En termes de choix géographiques, Kedge est très largement investie sur le marché américain (70%), contre 20% en Asie/pays émergents, et seulement 10% en Europe. «En Europe, nous n’avons pas trouvé de gérant long/short (ndlr: capable de jouer à la fois la hausse et la baisse du marché) qui nous ait convaincus, explique le responsable des investissements; nous sommes très sélectifs.»

Quant aux classes d’actifs, les instruments de crédit sur le marché américain accaparent un tiers du portefeuille; le fonds ne détient aucune obligation gouvernementale. Les gérants axés sur les stratégies «global macro» constituent
la moitié du fonds.

Reste à savoir si un portefeuille aussi concentré sur les Etats-Unis ne deviendra pas plus risqué ces prochains temps.  François-Serge Lhabitant en est conscient: «Dans les trois à cinq ans, les Etats-Unis pourraient connaître une hausse des taux, une hausse des défauts, et une baisse des taux de récupération des entreprises défaillantes, qui passerait de 90 à 30-40%.»

Mais il se défend d’être exposé à ces risques: «Nous n’avons pas d’obligations high yield (à haut rendement), que je déconseille, car en cas de problème, les procédures de liquidation, cela peut être très long.» Malgré les risques qui planent sur la fin de l’assouplissement monétaire (QE) aux Etats-Unis, François-Serge Lhabitant estime que «le QE était une fuite en avant nécessaire, à laquelle il n’existait pas d’alternative, et qui a permis d’éteindre l’incendie de 2008». 

Hausse des taux anticipée

Cependant, il anticipe que la sortie de cette politique prendra une génération, soit vingt à trente ans. Paradoxalement, c’est la croissance qui menace les marchés haussiers: «Si la reprise se confirme et que l’emploi s’améliore, on pourra voir une hausse des taux d’intérêt.»

Mais le problème sera encore plus évident en Europe, où le risque est de voir remonter les taux sans même que la croissance ne soit revenue. «Par conséquent, nous ne nous exposerons pas aux taux en Europe», précise le stratège. La très faible allocation de Kedge aux marchés émergents s’explique quant à elle par le scepticisme du CIO: «J’observe que la forte croissance de ces pays ne se retrouve pas dans les titres cotés; c’est le cas en Chine, où l’argent va dans les sociétés non cotées, les infra-structures et l’immobilier.» Le spécialiste ajoute qu’il existe une autre limite, de taille: l’interdiction sur le marché chinois des ventes à découvert. 

Esprit méthodique qui ne marche pas aux coups de cœur, François-Serge Lhabitant s’appuie sur des critères de sélection stricts et invariables. Rien ne saurait le détourner du processus de gestion. «Nous recevons entre 10 et 15 propositions d’investissement par semaine, que nous examinons. Nous mettons entre trois et six mois pour examiner un gérant. Parfois davantage: une sélection a duré entre 2004 et 2009.»  

Réaliste, François-Serge Lhabitant ne cache pas un certain pessimisme pour les hedge funds et les fonds de hedge funds en Europe. Il observe que les régulateurs sont peu favorables à l’industrie et ceinturent l’accès au marché européen.

Ce qui a favorisé l’émergence du modèle UCITS, celui des hedge funds strictement réglementés par l’UE, destinés au marché de masse, et qui ne génèrent qu’une fraction des performances des hedge funds non UCITS. «Un fonds UCITS peut en outre s’avérer plus risqué qu’on ne le croit», met en garde le spécialiste.

Ces hedge  funds réglementés méritent-ils de s’appeler hedge funds? A quoi répond François-Serge Lhabitant: «Pourquoi ne pas simplement admettre que la philosophie de la gestion alternative n’est pas pour tout le monde?»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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