Bilan

«Seule l'Allemagne a des marges de manœuvre»

Le poids de la dette s'est accru au 1er trimestre en zone euro. Pourtant, pour l'économiste Philippe Bacchetta, ce boulet est à relativiser avec la récession. Il insiste davantage sur la confiance des investisseurs.
De nouveaux records sont battus: la dette représente désormais plus de 160% du Produit intérieur brut (PIB) en Grèce, plus de 130% en Italie. Même l'ancien «tigre» économique irlandais a vu son endettement passer en un trimestre de 117,4% à 125,1% du PIB. Pour l'ensemble de la zone euro, l'institut Eurostat chiffre le ratio de la dette publique par rapport au PIB à 92,2% en moyenne, contre 90,6% à la fin du quatrième trimestre 2012.

A l'exception de l'Allemagne et de l'Estonie, tous les pays ont vu leur dette prendre de l'importance entre janvier et mars, comme l'indique ce reportage vidéo.



Les politiques menées par les états, l'Union européenne, le Fonds monétaire international et d'autres institutions n'auraient-elles aucun effet? Professeur de macroéconomie à l'Université de Lausanne et président de la Société suisse d'économie et de statistique, Philippe Bacchetta relativise ce nouveau bond de la dette chez nos voisins.

la Tribune de Genève: Tous les états européens ont mis en place des politiques de redressement des finances publiques. Comment explique-t-on ce nouveau bond du poids de la dette?

Philippe Bacchetta: - Le poids de la dette a augmenté. Mais il a augmenté en proportion du PIB. Or, la plupart de ces pays vivent une récession, avec même une contraction de la production. Le ralentissement économique étant plus fort que prévu dans la plupart des états européens, le poids de la dette est mécaniquement plus fort.

Et il ne faut pas perdre de vue qu'une récession, cela signifie des recettes fiscales moins importantes et des dépenses plus élevées. Ce qui complique la tâche des dirigeants pour combler la dette. Et avec une économie moins dynamique, l'impact est immédiat: le poids de la dette augmente en proportion.

Dans quels pays la dette prend-elle des proportions vraiment inquiétantes et quels autres pays conserveraient des marges de manœuvre?

Pas vraiment de surprise: on sait depuis longtemps que la Grèce est le pays le plus durement touché, où le fardeau de la dette est le plus important. Depuis quelque temps, on se pose aussi des questions sur la situation du Portugal, qui n'arrive pas à réduire son endettement.

Actuellement, les inquiétudes portent sur Chypre. C'est vraiment là que le risque est le plus élevé d'avoir une impossibilité de rembourser l'intégralité des dettes. Pour les autres états, la dette, même si elle augmente en proportion du PIB, reste à des niveaux acceptables.

D'où les dernières déclarations des ministres du G20 qui assuraient en fin de semaine dernière que la relance de la croissance devrait être privilégiée à la réduction de l'endettement dans un premier temps.

Mais le seul pays d'importance dans la zone euro à conserver de réelles marges de manœuvre, c'est l'Allemagne. Dans les autres pays moteurs de l'économie européenne, comme la France ou l'Italie, les réserves sont plus que minimes. Ces pays pourraient tout au plus atténuer la récession, tandis que la santé financière de l'Allemagne lui confère une capacité à donner une impulsion publique à l'économie.

On a tendance à voir les Allemands en tenants de la rigueur et de l'austérité, mais il faut nuancer: ils prônent ces valeurs pour leurs partenaires de la zone euro, car ils ne veulent pas payer pour la dette abyssale des autres alors qu'eux ont consenti des sacrifices depuis des années. Sur le plan intérieur, il n'y a pas de dogmatisme.

Il ne faut tout de même pas se faire d'illusions: au maximum, une politique volontariste de l'Allemagne se traduirait par un gain en dixièmes de points de croissance dans la zone euro. Pas davantage. Ce sont les entreprises qui détiennent la clef de la croissance. Mais ce pourrait être une impulsion symbolique.

Quel peut être l'impact sur la Suisse de ces dettes alourdies pour les économies de nos voisins et principaux partenaires économiques?

Il n'y aura pas de gros impact de cette dette de la zone euro sur l'économie suisse. Certes, les pays voisins sont, avec les Etats-Unis et la Chine, les principaux partenaires économiques de la Suisse. Mais c'est l'activité économique de ces pays, entre récession et reprise, qui aura davantage d'influence sur la Suisse que le poids de la dette.

Il pourrait y avoir un impact sur la Suisse de l'endettement public en zone euro si les investisseurs venaient à perdre confiance dans la dette européenne. Dans ce cas, ils pourraient être tentés de trouver refuge dans des valeurs sûres. Et le franc suisse est traditionnellement dans cette catégorie.

Le risque serait donc de voir battue en brèche la politique de la Banque nationale suisse avec son taux plancher du franc face à l'euro. Si cette hypothèse venait à prendre corps, les exportations suisses seraient renchéries et l'économie suisse en souffrirait. Mais nous en sommes encore loin, car la confiance des investisseurs reste forte dans les dettes des pays européens.
Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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