Bilan

Acheter du yuan: mode d’emploi

Avec l’internationalisation de la monnaie chinoise depuis 2010, des investisseurs se positionnent en vue du jour où Pékin la laissera prendre son envol contre le dollar.

La Chine s’ouvre, et plus seulement aux industriels et aux grands financiers. Depuis que Pékin a décrété la convertibilité partielle du yuan il y a juste un an, la deuxième puissance économique mondiale s’entrouvre aux investisseurs individuels ou aux petits institutionnels désireux de parier sur son dynamisme. Soigneusement verrouillée pendant des décennies, la porte a été prudemment entrouverte en juin 2010 lorsque le gouvernement central a autorisé les premières émissions obligataires en renminbis – l’autre nom de la monnaie chinoise – sur la place de Hongkong. Dans le même temps, il devenait possible aux résidents de Hongkong de retirer des billets portant l’effigie de Mao à leur distributeur habituel. En quelques mois, le yuan est devenu la deuxième monnaie du lieu aux côtés du dollar local. «Les gens parient sur son appréciation face au dollar américain, sur lequel s’aligne la devise hongkongaise», témoigne Joshua Crabb, gérant de fonds chez BlackRock dans le territoire.

L’engouement pour le nouveau venu ne se limite pas qu’à Hongkong, mais à la planète entière. «Le renminbi est l’une des importantes devises émergentes. La monnaie est relativement stable, en particulier grâce à d’amples réserves en devises; de plus, le pays est peu endetté», affirme ainsi Michael Bolliger, spécialiste des placements en monnaies émergentes à l’UBS à Zurich. Que le régime chinois demeure autoritaire, qu’il se fasse régulièrement reprocher ses violations des droits de l’homme et que la question des autonomies intérieures, comme celle du Tibet, demeure largement irrésolue, ne pèsent guère lourd auprès des marchés financiers par rapport à l’attractivité d’une économie qui croît entre 9 et 12% depuis des années et s’affirme comme l’un des principaux moteurs de la conjoncture mondiale.

Les grandes banques d’affaires établies à Hongkong, en premier lieu HSBC, Standard Chartered, Goldman Sachs et UBS, mettent les bouchées doubles pour répondre à la demande. En mai, HSBC a lancé depuis Genève et Londres son premier fonds offshore en renminbis, qui gère déjà l’équivalent de 2,6 milliards de dollars. «De nouveaux instruments financiers permettant à l’investisseur étranger de placer en yuans arrivent chaque mois sur le marché de Hongkong», indique Raymond Hêche, spécialiste de la région chez Willerfunds à Genève.

 

Une devise compliquée à manipuler

Malgré la récente ouverture de Pékin, la devise reste néanmoins compliquée à manipuler. Le gouvernement central la contrôle très étroitement. Hormis les résidents chinois et les visiteurs, seuls les détenteurs d’un compte bancaire à Hongkong peuvent en obtenir légalement, et encore, avec des limites. «Il est possible de retirer jusqu’à 20 000 yuans (2600 francs) par jour au distributeur automatique. Mais si vous le faites trop souvent, on va vous poser des questions», observe Joshua Crabb. Les montants suffisent aux citoyens du territoire pour convertir leurs économies – ce qu’ils font massivement – mais pas assez pour opérer des transactions de grande ampleur. Aussi, le marché du yuan dit «offshore» reste très étroit. Pour l’heure, la stratégie des investisseurs occidentaux consiste essentiellement à se positionner pour le jour où la Chine laissera sa monnaie s’apprécier plus librement par rapport au dollar.

Quant au yuan intérieur, dit «onshore», il reste inaccessible aux non-résidents, à l’exception de la centaine d’institutions financières étrangères qui ont acquis le statut de «qualified foreign institutional investor» (QFII) leur permettant d’intervenir, avec restrictions, sur le marché. Cela dit, les possibilités d’arbitrage entre les deux sortes de yuans, l’«intérieur» et l’«extérieur», demeurent très limitées. «La différence de valeur entre le yuan domestique et le yuan offshore est négligeable», indique Raymond Hêche. Les experts soupçonnent la Banque populaire de Chine, la Banque centrale, de suivre avec une extrême attention les mouvements de capitaux au travers de la frontière entre la République populaire et la zone administrative spéciale afin d’éviter autant que possible les écarts de change. Les cambistes internationaux ont néanmoins attribué un code spécifique au yuan offshore: CNH, par opposition au yuan onshore, CNY. Signe de la complexité du système, il existe même un yuan transfrontalier (CNT). Très régulé, il ne représente guère d’intérêt en dehors de Hongkong et de la région limitrophe.

Aussi les adeptes des placements monétaires recourent-ils déjà à une astuce mise en place par certaines banques: acheter des yuans synthétiques. Le procédé recourt à une forme de dérivé, les forwards non livrables («non-deliverable forwards» ou NDF), un système qui se pratique déjà sur une autre devise partiellement convertible, le dollar de Taïwan. L’acheteur de yuan acquiert un forward (sorte de future) lui permettant, en théorie, d’obtenir une quantité donnée de monnaie chinoise à l’échéance à un prix basé sur l’estimation moyenne établie par plusieurs banques de ce que pourrait être le cours du yuan dans un temps donné. Sauf que, vu la quasi-inconvertibilité de la devise, il ne se fera pas livrer son avoir en monnaie chinoise mais dans une autre devise, dollar, euro ou franc suisse, en fonction du cours effectif à l’échéance. Si le yuan s’est plus apprécié que prévu, l’acheteur empoche le bénéfice. Si, au contraire, l’estimation avait été trop optimiste au départ, l’investisseur subit une perte à l’échéance du contrat.

Il est un peu plus facile de se lancer à l’assaut des titres de sociétés cotées principalement en yuans sans toucher à la devise. Certaines entreprises chinoises cotées en renminbis à Shanghai et à Shenzhen figurent aussi à la Bourse de Hongkong, où leurs transactions sont effectuées en dollars locaux. Alors que les actions à destination du public chinois, dites aussi actions «A», restent pour l’essentiel inatteignables aux étrangers, les titres vendus dans le territoire, ou actions «H», sont librement accessibles. Cette offre a stimulé la multiplication de fonds de placement spécialisés en actions «H».

Des quotas

Et les sociétés présentes exclusivement en Chine intérieure cotées en yuans, pour ainsi dire inabordables aux étrangers? Le moyen le moins compliqué d’y accéder consiste à passer par un fonds mis sur pied par une banque disposant du statut QFII. «Le plus gros fonds indiciel investi en actions chinoises cotées en yuans, un ETF tracker, rassemble actuellement 6 à 7 milliards de dollars», note Raymond Hêche. Les possibilités sont néanmoins restreintes en raison du contrôle exercé par l’Etat sur les flux de capitaux.

Les yuans accessibles aux investisseurs QFII sont limités, actuellement à quelque 30 milliards de dollars. Mais ce quota, pas très élevé en regard de la taille de l’économie chinoise, n’est même pas entièrement utilisé. Le marché d’actions, très volatil, reste difficile à appréhender par les étrangers. «Les spécialistes des actions chinoises A, celles qui sont cotées à Shanghai et à Shenzhen, demeurent rares. On en compte tout au plus une vingtaine en Suisse», poursuit Raymond Hêche.

Il est néanmoins possible de jouer le marché intérieur de manière synthétique, comme pour la devise. Il suffit de commander auprès d’une banque des «P notes» (promissory notes), basées sur des actions de sociétés chinoises détenues par la banque mais dont les performances reviennent au client de celle-ci. Cette prestation a néanmoins un coût qui peut avoisiner 0,4% de la valeur du portefeuille. Pour qui ne veut pas s’aventurer en République populaire mais rester à Hongkong, s’offrent quelques obligations émises en yuans par des entreprises étrangères depuis l’été dernier, à la suite de Caterpillar et de McDonald’s. Pour le moment, moins de 50 obligations «dim sum» (du nom d’un ravioli local) ont été émises depuis le début de l’année, dont 21 par HSBC, pour un total de 32 milliards de renminbis (4 milliards de francs). A quoi s’ajoutent une demi-douzaine d’émissions d’obligations synthétiques (libellées en yuans mais basées sur le dollar américain) pour un total de quelque 12 milliards.

Vu l’étroitesse de ces marchés, les titres font encore l’objet de «primes à la rareté», comme le rappelle Michael Bolliger. Un marché étroit et encore très contrôlé par le pouvoir politique n’est pas forcément le meilleur endroit où l’étranger novice peut s’aventurer. De plus, les risques de change restent élevés. «L’investissement en renminbis est approprié pour un investisseur basé en dollars car c’est vis-à-vis de la devise américaine que s’apprécie la monnaie chinoise, ce qui en fait un placement assez risqué pour les investisseurs qui sont basés en d’autres devises», souligne Raymond Hêche. En deux ans, la devise chinoise a même reculé de 17% face au franc suisse. Aussi les spécialistes recommandent-ils la plus grande prudence: ne pas miser sur des profits rapides, mais plutôt jouer la longue durée. «Mieux vaut être prêt à assumer une perte éventuelle à court terme. Les profits ne viendront que sur la durée, au moins quatre à cinq ans», conseille Michael Bolliger. Néanmoins, les mêmes spécialistes sont convaincus de la poursuite de l’ouverture et croient que les difficultés actuelles seront aplanies dans un proche avenir.

Crédit photo:Kin Cheung/Keystone

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