Bilan

Associés de père en fille chez Mirabaud

Bilan a rencontré Thierry Fauchier Magnan et sa fille Camille Vial, deux générations de banquiers privés qui cumulent leurs atouts.

Parmi les acteurs de la place financière genevoise, le banquier privé Mirabaud & Cie a traversé sans fracas les évolutions des dernières années. Au 1er janvier 2012, une succession inédite chez les banquiers privés aura lieu: Camille Vial, actuelle responsable de la gestion de portefeuille de la clientèle privée, ingénieur en mathématique et fille de l’associé senior Thierry Fauchier Magnan, rejoindra à 33 ans le collège des associés, tandis que son père se retire, après trente-cinq ans passé au sein de la banque. Le collège comptera sept associés. La masse sous gestion du groupe, s’élevant à 25 milliards de francs à fin 2010, est stable par rapport à son niveau de fin 2007. Cela dit, aux taux de change de 2007, «les avoirs auraient dépassé les 30 milliards», précise Thierry Fauchier Magnan. C’est que, comme pour les autres banques helvétiques, la chute de l’euro, de la livre sterling, et bien sûr du dollar, a prélevé une lourde taxe sur les revenus en francs suisses. Dès lors, une banque comme Mirabaud, quand bien même elle récolte des avoirs frais de clientèle, doit affronter des conditions de changes et de marchés monétaires aussi difficiles que frustrantes.

Un métier qui s’ouvre aux femmes

Les temps sont durs. Et pourtant la banque privée genevoise n’hésite pas à franchir une nouvelle étape dans la modernité, pour faire confiance à une jeune femme dans la codirection de l’entreprise. Qui plus est, au moment où Camille Vial nous reçoit dans les locaux de la banque avec son père, elle est enceinte, et s’apprête à accoucher en septembre. Tous les préjugés semblent avoir été vaincus…. Mais cette mathématicienne a de qui tenir, au vu de son impressionnante lignée: «Des deux côtés de la famille, les Fauchier Magnan et les Mirabaud, nous étions banquiers depuis 1819», raconte son père Thierry. Les Fauchier Magnan en France, et les Mirabaud en France et en Suisse. L’union fut conclue lorsque Henri Fauchier Magnan épousa Marie-Rose Mirabaud, devenant le gendre de René Mirabaud, auquel il succéda au sein du Collège en 1957. Agents de change sous Napoléon, ils développèrent le métier de la gestion au fil des ans. Deux siècles plus tard, ce métier exclusivement masculin se fait nettement plus accueillant pour les femmes, même jeunes, et même futures mamans. Camille Vial entre en août 2001 chez Mirabaud, et suit des stages dans les différents départements, jusqu’en octobre 2005. Ressources humaines, fonds de placement, bourse, stratégie d’investissement, clientèle, elle s’essaie à tous les domaines, encouragée par un père visiblement très ouvert à l’avancement des femmes. Afin que la formation se passe de façon professionnelle, «j’ai dépendu de différentes personnes, au niveau hiérarchique, mais jamais de mon père», raconte Camille Vial. Pour compléter son expérience, elle rejoint Mirabaud Securities à Londres, avant de prendre, en mars 2009, la responsabilité de la gestion de portefeuille. C’était le fruit d’une réflexion bien mûrie. «De par ma formation, la gestion de l’argent me correspondait le plus». Elle s’était orientée vers les mathématiques par goût, sans plan précis. «C’est une formation de l’esprit, considère-t-elle. Cela peut certes aider à mieux comprendre les dérivés, mais cela sert surtout à comprendre les problématiques  globales». Sa spécialité: la modélisation numérique, ou la résolution par ordinateur de problèmes en physique. Passionnée d’études et travailleuse, elle était partie pour faire une thèse de doctorat, mais s’arrête juste avant. Le destin en a voulu ainsi, le Fonds national n’ayant pas soutenu le projet. Son père ayant toujours parlé ouvertement de son métier à la maison, Camille avait baigné dans ce monde, qui lui était familier bien avant qu’elle ne s’y lance.

Est-ce un signe des temps? Toujours est-il que l’entrée de Camille à la banque, puis dans les hautes sphères de la direction s’est faite «naturellement». En effet, elle assure ne pas avoir ressenti plus de pression du fait d’être une femme. Son ascension inspire même les autres femmes de la banque. Sa promotion, explique-t-elle, participe d’une tendance déjà bien en marche au sein de la banque familiale, qui a vu des femmes devenir cheffes de service et managers. Son attitude confiante et sans prétention met immédiatement son interlocuteur à l’aise. Collaborative et collégiale, elle résume ainsi son approche: «Je ne me positionne pas comme féministe. Je veux en priorité contribuer par mes compétences à un travail, à une réflexion, plutôt que de m’imposer de façon individualiste».

 

Les principes immuables demeurent

Pour Thierry Fauchier Magnan, l’arrivée de sa fille au collège est l’objet d’une fierté évidente. D’abord, parce que ce métier est toute sa vie. Il admet que le paysage a connu de grands changements, mais souligne que des principes immuables demeurent: «Il faut toujours veiller à ce que les intérêts des clients correspondent à ceux de la maison. Ça, ça ne change pas». Les transformations du monde de la gestion privée, l’associé sortant en a été l’un des acteurs clés chez Mirabaud. Citons son rôle essentiel dans l’alliance, il y a vingt ans, avec le gérant institutionnel basé à Londres Marc Pereire, mais aussi dans l’acquisition de la banque privée bâloise Jenni en 2004, et dans l’ouverture du bureau de Mirabaud à Paris, avenue Hoche. Thierry Fauchier-Magnan a favorisé l’ouverture du collège des associés à des non-membres de la famille. En 2000, il a créé un comité exécutif qu’il a présidé jusqu’en 2010. Il fut également l’un des fers de lance du développement de la clientèle. Lorsqu’on a pratiqué un métier durant trente-cinq ans, comment imagine-t-on son avenir? «L’épargne est un métier qu’on peut exercer partout, répond-il, un métier universel. En même temps, il y a beaucoup plus de possibilités aujourd’hui. Il y a trente-cinq ans, il y avait 20-30 marchés boursiers. Aujourd’hui, c’est le triple. Ensuite, il y a eu une création de richesses inouïe. On doit continuer à s’en occuper». Certes, mais s’en occuper depuis la Suisse devient plus difficile, depuis les attaques de 2008 contre le secret bancaire. «Nous avons anticipé la problématique fiscale du secret bancaire depuis 2000, souligne l’associé senior: 50% des effectifs de la banque sont à l’étranger». Ainsi, le premier segment de clientèle de Mirabaud est-il aujourd’hui celui des résidents suisses. Il y a dix ans, la banque souhaitait qu’à terme, au moins la moitié de la gestion privée ne soit plus dépendante du secret bancaire. L’objectif est quasi atteint, grâce au développement à l’étranger, en particulier en Espagne et en France, ainsi que le recentrage sur l’institutionnel en Angleterre. Ces évolutions ont donné un coup d’accélérateur à la diversification des métiers, ce qui se reflète dans la structure actuelle de Mirabaud, composée de trois divisions: Gestion privée, Asset management (sous la direction de l’ex-associé de Schellenberg Wittmer, Lionel Aeschlimann), et Intermédiation (principalement depuis Londres et l’Espagne), qui regroupe les activités de courtage et de financement d’entreprises. L’un des développements majeurs de cette période, ce fut l’essor des hedge funds. Mirabaud, pionnier du domaine dès 1974, a acquis une expertise dans la sélection de hedge funds, axée sur les stratégies les plus liquides, telles que le long/short et le macro. Actuellement, la banque favorise une allocation de 20% à la gestion alternative et garde une vue positive sur le secteur. Elle investit cinq milliards des avoirs de ses clients dans ces stratégies.

Faire face au déclin du dollar

Reste que le monde financier est en pleine mutation, le dollar ayant connu, durant ces trente-cinq dernières années, un déclin irréversible. «Quand j’ai commencé le métier, la place des Etats-Unis dans les portefeuilles était très importante. Aujourd’hui elle a considérablement faibli, même s’il est vrai que Genève reste très exposée au dollar», observe Thierry Fauchier Magnan. Aujourd’hui, Mirabaud a sous-pondéré le marché américain. «Les industriels suisses se mettent à travailler avec des monnaies tendanciellement fortes, constate le banquier privé. Cela leur évite les pertes de changes». Les Allemands, aussi, préfèrent exporter en direction des pays à monnaies fortes. Thierry Fauchier-Magnan ne s’inquiète pas pour la Suisse: «La confiance qu’on peut avoir dans la Suisse est intacte. L’appréciation du franc est une formidable machine à rationalisation. Elle réclame une discipline de fer. Pour nous aussi, quand on investit en euros et qu’on gagne des commissions sujettes au taux de change euro-franc.» L’an prochain, ce sera au tour de Camille de monter au front, avec ses nouvelles compétences et son regard neuf. Mais elle aura bénéficié de la sagesse d’un conseiller des plus précieux.

 

Crédit photo: Pascal Frautschi/EOL

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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