Bilan

Avions de chasse: des enjeux plus économiques que politiques

Que diriez-vous si l’un de vos fournisseurs vous proposait en échange de votre commande de multiplier par deux, trois, voire quatre fois, la valeur de votre entreprise? En substance, c’est ce à quoi doivent répondre le Conseil fédéral puis le Parlement ce printemps en ce qui concerne l’éventuelle commande des avions de combat destinés à remplacer partiellement les 42 Tiger de l’armée qui arrivent en fin de vie.Début 2008, la Confédération, et plus précisément Armasuisse, l’agence qui centralise les achats de l’armée, a lancé un appel d’offres qui porte sur l’achat de 22 nouveaux avions pour une enveloppe totale de 2,2 milliards de francs. Depuis, sous la contrainte budgétaire, une variante est apparue qui limite la commande entre 8 et 12 avions. Mais, cette fois, avec l’entretien et la maintenance pour le même montant. Dans tous les cas, le contrat exige une compensation à 100%. En d’autres termes, les avionneurs intéressés sont tenus de s’engager à commander un volume d’affaires de 2,2 milliards de francs aux entreprises suisses.Après l’abandon de Boeing, trois constructeurs sont restés en lice: le suédois Saab avec son Gripen, le français Dassault avec son Rafale et l’européen EADS avec son Eurofighter. Pour vaincre les hésitations suisses à passer commande, ils n’ont pas hésité à mettre les bouchées doubles du côté d’affaires compensatoires réputées peser pour environ un tiers dans le choix des avions.Selon nos estimations, Saab propose ainsi environ 4 milliards de francs en contre- affaires. Pour Dassault, les montants évoqués officieusement atteindraient 6 milliards. Et même 8 pour EADS. En fait, ces commandes potentielles paraissent tellement belles qu’en février dernier la conseillère fédérale en charge de l’économie, Doris Leuthard, a parlé de «véritables mesures de relance» à leurs propos. Mais précisément n’est-ce pas trop beau pour être vrai?Ces doutes, les opposants à cet achat en font un argument. Ils mettent en avant un rapport de 2007 du Contrôle fédéral des finances qui relevait que ces affaires compensatoires n’ont pas d’effets durables. Pis, les promesses seraient déçues. Sur la base de l’examen des programmes d’achats d’armement de 1995 à 2005, les contrôleurs estimaient ainsi que seulement 40% des dépenses faites chez des contractants étrangers étaient effectivement compensées par des commandes aux industriels suisses.Il est de notoriété publique que les affaires compensatoires ne sont pas toujours la panacée qu’elles paraissent être. En 2008, l’Australie est même devenue la première puissance industrialisée à renoncer à ces programmes. Mais chez les industriels suisses concernés par ces commandes, le son de cloche est tout autre.Responsable du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM), un organisme qui fait le lien en Armasuisse et les entreprises romandes, Giovanni Giunta remarque que même si les avionneurs tiennent parole sur seulement une partie des affaires compensatoires proposées, le niveau de commandes qu’ils avancent les mettra quand même au-delà des 100% de compensations demandées par la Suisse.Des projets pour 1,2 milliardEn outre, les avionneurs ont voulu montrer leur bonne foi avant même que le Conseil fédéral ne se décide. Selon Giovanni Giunta, «500 millions de francs de commandes dont 100 millions pour la Suisse romande ont déjà été effectués». Dassault, qui est en contact avec 250 entreprises, a par exemple signé des contrats avec Ruag pour la production des réservoirs des Rafale de l’armée française, tandis que son partenaire Thalès a commandé au groupe suisse l’assemblage des radars de ces appareils. A Genève, il y a quelques semaines Saab évoquait 79 projets sélectionnés pour un volume d’affaires potentiel de 1,2 milliard de francs rien qu’en Suisse romande.Les avionneurs sont aussi prompts à faire remarquer que la philosophie des programmes compensatoires a changé ces dernières années. «Le processus de qualification dans l’aéronautique est devenu tellement exigeant que nous ne nous engageons plus à court terme avec un partenaire», précise un cadre proche du dossier. Il en veut pour preuve les éléments de bout d’ailes des Airbus A319 et A 320 que continue de produire Ruag alors que la première commande remonte à une affaire compensatoire passée par British Aerospace lors de l’achat des avions d’entraînement Hawk en 1987. Enfin, la Confédération a aussi entendu les critiques. Armasuisse a mis en place, en début d’année, un bureau des affaires compensatoires pour en suivre la bonne exécution.Reste que les montants proposés en contre-affaires laissent songeur. Pourquoi offrir plus qu’il n’a été demandé? Certes, la qualité des technologies helvétiques joue un rôle. Comme le relevait Marc Motit, responsable du développement du moteur du Rafale au sein du groupe Safran à l’occasion de la signature d’un partenariat avec Vibro-Meter à Villars-sur-Glâne, «l’aéronautique est un domaine hors du commun, impliquant de gros investissements et de petites séries». En d’autres termes, les industries de précision helvétique sont très compétitives.Mais les avionneurs poursuivent aussi d’autres intérêts. D’abord, comme le fait remarquer Giovanni Giunta, «à l’horizon 2020 se profile le remplacement des 33 F/A-18». Or, les forces ariennes ont apparemment opté pour une unification de la flotte. Le vainqueur a donc la perspective de nouvelles commandes. En outre, les avionneurs ont désespérément besoin de la clientèle suisse. Malgré un investissement considérable dans les Etats républicains, EADS vient de voir son avion ravitailleur A400M recalé aux Etats-Unis. Le consortium européen vient aussi d’essuyer un revers en Roumanie,qui a opté pour l’achat de F-16 plutôt que d’Eurofighter.De son côté, Dassault n’a toujours pas exporté le Rafale. Or, l’entreprise est en vive concurrence avec Saab pour emporter un marché au Brésil alors que l’avionneur suédois a lui-même un besoin urgent de cette commande comme de celle de la Suisse. Selon Richard Aboulafia, expert de l’aéronautique militaire au Teal Group à Washington, «sans la commande suisse, leur programme de production risque d’être à l’arrêt d’ici à un an ou deux». En d’autres termes, la Suisse économique bénéficie d’une situation particulièrement favorable.

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