Bilan

BNS: les raisons d’une victoire impressionnante

La Banque nationale suisse a réussi le tour de force de stabiliser le cours du franc sans trop affecter ses comptes. Un nouveau taux plancher n’est cependant pas à exclure.

Le lion a donné un grand coup de patte.» CEO de Bruellan Wealth Management, Antoine Spillmann image ainsi la décision de la Banque nationale suisse (BNS) de contenir l’appréciation de la devise helvétique face à la monnaie unique. Neuf petites lignes dans un communiqué de presse, diffusé le 6 septembre, auront suffi à annoncer que l’institut d’émission «ne tolérera plus de cours inférieur à 1,20 franc pour 1 euro». «Avec toute la détermination requise», il s’est dit «prêt à acheter des devises en quantité illimitée» pour y parvenir. Deux mois plus tard, force est de constater le succès de la démarche: ce cours plancher n’a pas été franchi depuis. Mieux, les comptes trimestriels de la BNS montrent que l’opération n’a guère affecté son bilan. Au 30 septembre, ses réserves de change n’ont augmenté que de 24 milliards de francs, à 305 milliards. Si l’on tient compte de l’appréciation des devises, notamment de la monnaie unique, «elle n’a acheté qu’une quantité résiduelle d’euros, environ deux milliards, durant les semaines qui ont suivi cette déclaration», note Ursina Kubli, stratège en devises à la Banque Sarasin. Les réserves en euros s’élèvent à 154,8 milliards, soit un niveau légèrement inférieur à celui atteint au printemps 2010. A cette époque, la Banque centrale était intervenue massivement sur le marché des devises. Des achats d’euros pour plus de 80 milliards de francs s’étaient avérés insuffisants pour empêcher l’appréciation de la monnaie helvétique. Mais les perspectives de croissance dans le monde étaient alors nettement meilleures.

Une décision «crédible»

Aujourd’hui, la conjoncture s’est assombrie. Pour Ursina Kubli, c’est ce qui explique la réussite de la BNS: «Une rhétorique ferme énoncée dans un contexte idoine a rendu cette décision très crédible.» Pour sa part, Antoine Spillmann insiste: «A l’inverse des atermoiements des dirigeants européens autour de la crise grecque, l’intervention résolue de la BNS n’est pas questionnée par le marché.» Si bien que n’ayant pas anticipé une telle mesure, les investisseurs ont essuyé d’importantes pertes et ont renoncé, pour l’instant du moins, à tenter le diable. Les turbulences de la zone euro, très fortes au mois d’octobre, n’ont pas davantage affecté la valeur du franc suisse. «Les fonds d’investissement savent qu’ils disposent de moyens limités contre un organisme prêt à tout pour stabiliser les prix et inverser la tendance déflationniste», analyse Andreas Höfert, chef économiste d’UBS. L’aisance de la BNS face au marché concourt à la propagation de rumeurs annonçant l’institution d’un nouveau plancher, plus élevé. Car, après tout, le franc suisse demeure surévalué face à l’euro, sa valeur extérieure réelle se situant plutôt à 1,35 franc. Mais Andreas Höfert ne croit pas à un tel scénario, jugé prématuré et dangereux: «La BNS va probablement laisser faire le marché. Une bonne tactique serait ainsi de profiter d’un choc, qui placerait le cours à 1,30 franc pour un euro, pour fixer un nouveau seuil.» Ursina Kubli abonde: «La BNS vit actuellement dans le meilleur des mondes. Elle n’a qu’à patienter jusqu’à ce que le franc atteigne sa valeur réelle.» Lorsque ce choc surviendra, s’il survient, la Banque centrale pourra alors opportunément défendre un nouveau taux. Petite économie fortement orientée vers l’extérieur, la Suisse se devait de réagir. Pour les entreprises, la situation actuelle, à défaut d’un taux de change réellement favorable, a le mérite de garantir une certaine prévisibilité. Désormais affranchies de la panique qui s’est emparée du pays durant l’été, où la parité avec l’euro a été brièvement atteinte, elles peuvent en effet adapter leurs coûts en connaissance de cause.

Philipp Hildebrand  Fort de la crédibilité acquise à la tête de la BNS, il vient d’être nommé au Conseil de stabilité financière.

Vers une nouvelle intervention?

Ce taux plancher ne résoudra cependant pas tous les défis auxquels fait face l’économie suisse. Les prévisions de croissance sont régulièrement revues à la baisse depuis le début de l’année. Elle devrait se situer à 0,8% en 2012, selon une moyenne établie entre les principaux organismes de prévision conjoncturelle. En grandes difficultés, de nombreuses entreprises recourent à nouveau au chômage partiel ou procèdent à des restructurations, voire à des délocalisations. Rien qu’entre fin octobre et début novembre, trois entreprises emblématiques de la prospérité helvétique, soit Credit Suisse, Kudelski et Novartis, ont annoncé d’importantes restructurations. Le géant pharmaceutique redéploie ainsi une partie de ses activités en Allemagne et en Asie, supprimant 1100 postes de travail à Bâle et à Prangins. Le leader mondial des produits d’emballage, Bobst, a suivi le 8 novembre, taillant 420 emplois. L’entreprise vaudoise a précisé réaliser 70% de son chiffre d’affaires en dollars et en euros. D’autres firmes innovent par des pratiques dont la légalité est questionnée devant les tribunaux, comme le paiement en euros de travailleurs frontaliers, français ou allemands. Au total, près de 30 sociétés ont supprimé 4454 emplois dans le pays lors des trois derniers mois, a recensé le quotidien Le Temps. Ce chiffre est d’ailleurs inférieur à la réalité puisque certaines firmes, dont Bobst et Credit Suisse, n’ont pas indiqué le nombre de salariés concernés en Suisse. «Le chômage augmentera tant que l’euro vaudra moins que 1,30 franc», a récemment tranché Serge Gaillard, directeur du Secrétariat à l’économie (Seco). Un tel contexte explique donc la crédibilité dont jouit actuellement la BNS face au marché. Cependant, il tend également à justifier une nouvelle intervention. L’institution d’émission n’a-t-elle pas précisé, dans ce même communiqué, que même à 1,20 franc pour un euro, la monnaie helvétique «reste à un niveau élevé» et qu’en conséquence elle prendra «des mesures supplémentaires» si la conjoncture économique et les risques de déflation «l’exigent»? A n’en pas douter, tant le patronat que les syndicats estiment que ces conditions sont réunies. Car à mesure que s’éloigne la perspective d’une résolution proche de la crise de la dette dans la zone euro, la «grave menace» qu’évoquait la BNS semble plus que jamais présente.

Des actifs moins toxiques que prévu

La BNS est en passe de se débarrasser des titres dont elle a hérité d’UBS.

Créé en octobre 2008 pour gérer les actifs toxiques hérités d’UBS (principalement des titres immobiliers américains issus de la crise des subprime), le fonds de stabilisation, dit StabFund, s’est fortement redressé en 2010. Au point qu’il a même contribué, pour la première fois, à améliorer le bilan de la BNS. L’an dernier, il s’est soldé par un résultat net de 1,63 milliard de francs, grâce aux ventes profitables réalisées sur des immeubles privés et commerciaux, principalement libellées en dollars. Des remboursements ainsi que des rentrées d’intérêt concourent également à la robustesse du StabFund. En début d’année, lors de la présentation des comptes 2010, le vice-président de la direction de la Banque centrale, Thomas Jordan, a toutefois exclu l’idée d’un rachat du StabFund par UBS, évoquée en raison de l’amélioration de sa situation. Il a insisté sur la possible détérioration de ce fonds, dont la bonne tenue dépend d’un marché immobilier américain qui demeure incertain. L’option n’est considérée ni par UBS ni par la BNS, a-t-il ajouté. Lors de sa création, le StabFund comprenait un portefeuille d’actifs s’élevant à 34,7 milliards de francs. Une année après, il se limitait déjà à 20 milliards. A fin 2010, ses actifs dégringolaient encore pour s’établir à 14,7 milliards suite au redressement du marché américain. Aujourd’hui, le montant de ces engagements se situe à 7,9 milliards de francs. Ces résultats représentent une bonne surprise dans la mesure où les actifs du fonds ont souvent été qualifiés d’invendables. A ce rythme, le sauvetage de la première banque helvétique ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir. Et l’opération n’aura finalement rien coûté aux contribuables, puisque même sa recapitalisation par la Confédération s’était soldée par une plus-value lors de la revente des actions.

Crédits photos: Martin Ruetschi/Keystone, Dr

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