Bilan

Ce que peut nous apprendre la finance islamique

Jihed Ben M’Hamed, Alyat Asset Management Les investissements respectant la loi coranique ont le vent en poupe. D’autant qu’ils apportent des solutions à la crise actuelle.

Comme l’a révélé Bilan début octobre, Islamic Bank of Switzerland (IBS), la première banque 100% islamique de Suisse, s’apprête à obtenir une licence de la FINMA, et à ouvrir ses portes à Zurich. En Grande-Bretagne, il existe une Islamic Bank of Britain (IBB) depuis septembre 2004 déjà, mais les actionnaires ne sont pas les mêmes que ceux d’IBS, bien qu’il s’agisse essentiellement de Qataris dans les deux cas. Jusque-là, la Suisse connaissait peu d’acteurs financiers dans ce domaine, la seule étant Faisal Private Bank (Suisse), la filiale de DMI (Dar al-Maal al-Islami Trust) basée à Genève, qui offre à ses clients deux possibilités: investir selon la charia (la loi coranique), ou investir de manière classique. Les autres banques en provenance du Moyen-Orient basées en Suisse, comme QNB (Qatar), NBK (Koweit), NBAD (Abu Dhabi), pratiquent ici de la banque privée traditionnelle. Si la Suisse ne s’est pas érigée, contrairement à Londres, comme une place de choix pour la finance islamique, c’est parce que la réputation de ce secteur avait fortement souffert après le 11 septembre 2001. La politique de lutte contre le financement du terrorisme par les Etats-Unis avait mené le monde à assimiler, à tort, les avoirs «islamiques» (investis par des musulmans pieux en conformité avec leur religion) et les avoirs «islamistes» (l’argent servant à financer le terrorisme islamiste international). Cet amalgame a aujourd’hui largement perdu de son sens, aucune preuve n’ayant jamais pu être établie quant à l’implication de l’une ou l’autre banque islamique du monde dans les événements du 11 septembre.

Des principes stricts

Bien au contraire, la finance islamique a aujourd’hui le vent en poupe. Les principes de l’investissement conforme aux lois coraniques ont même démontré leurs vertus défensives, en particulier depuis la crise financière de 2008. A tel point qu’en cette fin d’année très chahutée sur les marchés financiers, il semble évident que la finance islamique, comme toute finance éthique, apporte de nombreuses solutions à la crise actuelle. Ses principes, à savoir l’interdiction de l’intérêt, l’interdiction de la spéculation, la promotion de l’investissement social, la répartition équitable des profits et pertes, l’interdiction de se surendetter et d’investir avec un effet de levier, l’interdiction de vendre ce qu’on ne possède pas (vente à découvert) rendraient impossible une crise telle que nous la vivons actuellement. Jihed Ben M’Hamed, un Tunisien venu en Suisse en 2000, a d’abord travaillé en 2002 pour la société de gestion EIM, basée à Nyon, puis pour Octogone Gestion dès la fin de 2006. En mai 2008, il fonde à Genève sa propre société de gestion de fonds islamiques, Alyat Asset Management. «Je suis musulman, je veux être en ligne avec ma foi. Si moi je ne le fais pas, qui va le faire?» dit-il, regrettant la faiblesse de l’offre d’investissements et de prestations islamiques depuis Genève, pourtant haut lieu de la gestion d’avoirs arabes et notamment saoudiens. Dans le cadre de son travail précédent, Jihed sélectionnait des fonds. Un jour, il interroge l’un des prestataires qui se présentent à lui pour savoir dans quel domaine est investi son fonds. Ce dernier lui répond: «Dans la constitution de casinos dans les pays où se trouvent les plus belles filles au monde. Les Etats baltes. Nous dépasserons très vite Macao.» Le Tunisien de 37 ans se dit: «Et c’est moi qui financerais cela?» C’est alors qu’il prend sa décision de se lancer à son propre compte. Sa société offre des solutions d’investissement composées aux deux tiers d’obligations (sukuks) et pour le reste de fonds d’actions sélectionnés selon un «filtre» islamique, ainsi que des fonds de marché monétaire, des matières premières, et de l’or.

De meilleurs résultats que le marché

«Depuis le début de 2011, la performance de ce portefeuille est de – 3% jusqu’à fin août.» Certainement mieux que le marché. «Dans un contexte où les valeurs financières comme Société Générale et BNP Paribas perdent 50% sur le marché, les investissements islamiques surperforment car ils ne peuvent investir dans les actions des banques occidentales», indique le gestionnaire. Toutefois, lors des crises de marché, la finance islamique ne peut pas protéger entièrement le client: même les grosses capitalisations les plus défensives, comme Roche, subissent de fortes corrections en périodes de krach. Toutefois, sur le long terme, l’investissement islamique mène à prendre moins de risque, et donc à perdre moins d’argent: «Ce que nous apprennent ces principes, c’est à basculer de la notion de prix des actions à celle de partenariat», explique Jihed Ben M’Hamed. La finance islamique promeut par exemple l’idée de s’associer dans un fonds d’entreprises non cotées, ce qui évite d’être sujet aux crises boursières qui interviennent désormais tous les cinq ans. Les entreprises non cotées sont à distinguer du private equity conventionnel, dans lequel la notion d’endettement est essentielle, alors qu’elle est absente du capital-investissement islamique. La grande crainte de ceux qui pratiquent une finance islamique par conviction, c’est de voir cette industrie céder à la tentation du profit et basculer dans la finance conventionnelle, en essayant de reproduire par exemple des stratégies long/short islamiques, qu’une jurisprudence coûteuse aura permis de «purifier» à la sauvette. «Certaines pratiques ne peuvent être islamiques, il ne faut pas tout faire pour les rentrer dans le moule. Shorter islamiquement, vendre ce qu’on ne possède pas, c’est contraire à l’esprit de l’islam, qui interdit de faire une transaction qui préjuge d’une issue future, que l’on ne sait pas», analyse Jihed Ben M’Hamed. Pour lui, certaines stratégies des hedge fund ne peuvent être considérées comme islamiques. «Il faut rester le plus près possible de la notion de capital productif et de l’économie réelle.» En outre, dans la vie d’un investisseur islamique, tout doit être conforme avec la charia, «y compris la pratique des commissions», insiste-t-il. «Nous reversons la rétrocession de la banque dépositaire à nos clients, par exemple.»

La finance islamique passe-t-elle le test de la performance? En effet, les placements éthiques sont bien souvent délaissés car leurs rendements sont inférieurs aux indices classiques. Selon Jihed Ben  M’Hamed, «lorsque la différence de rendement ne dépasse pas deux points de pourcentage, le client va vers ce qui est plus éthique, mais si l’écart atteint 3-4 points de pourcentage, le client ira vers ce qui performe le mieux.» Comme en 2008, l’indice Dow Jones Islamic Index surperforme cette année le Dow Jones World Index, car il ne contient pas de valeurs financières.

Gestion

Réhabiliter la notion de fonds propres

La finance islamique réhabilite la notion de fonds propres, si délaissée actuellement, explique Michael Gassner, l’un des meilleurs spécialistes de ce secteur en Suisse: «Le principe est de financer uniquement des activités économiques réelles. On ne négocie pas de la dette, et on privilégie des taux d’endettement bas.» Ainsi, on favorise une dotation élevée en fonds propres, ce qui prévient les crises de liquidités telles qu’on les a connues depuis 2008. «La finance islamique n’élimine pas les cycles conjoncturels, mais les rend nettement plus stables.» Aujourd’hui, déplore Michael Gassner, il existe une subvention implicite pour le financement par la dette. Le crédit est sujet à un effet multiplicateur, mais pas les fonds propres. Les fonds empruntés sont bien meilleur marché que le capital. «Le rendement des fonds propres atteint 15-25%, alors que l’interbancaire paie 1%. Comment expliquer un tel fossé? C’est une incitation extrêmement forte à obtenir le maximum de dette et le minimum de fonds propres, d’autant que seule la première est déductible des impôts.» Michael Gassner explique que la finance islamique n’autorise pas à investir dans des fonds empruntés. Dès lors, les acteurs économiques sont incités à avoir davantage de fonds propres au bilan.

Crédits photos: Dr

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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