Bilan

Ces dangers qui planent sur l’image de la Suisse

Avec ses multinationales et les filiales de grandes sociétés d’origine étrangère actives dans l’extraction minière et le négoce, la Suisse joue un rôle-clé dans la branche des matières premières et ses métiers connexes comme l’affrètement maritime, le raffinage et les forages pétroliers. Or le manque de transparence de ces activités et le comportement parfois trouble des acteurs peuvent nuire à la réputation de notre pays et mettre les avantages qu’il offre sous la pression de la communauté internationale, très jalouse du succès helvétique. Les risques que court la Suisse sont de quatre ordres: le blanchiment, la fiscalité, les tensions avec un Etat étranger et les pratiques des hedge funds.

1. Blanchiment d’argent sale

«Les trois quarts des exportations russes de pétrole et l’essentiel de la production kazakhe se négocient à Genève. Selon nos informations, des organisations criminelles ont une influence considérable sur ce marché», affirme Michael Perler, chef de la police judiciaire fédérale (PJF), dans une interview publiée par Bilan (notre édition du 4 novembre 2009). Quelques mois plus tard, en juin 2010, le rapport annuel de l’Office fédéral de la police complète ces propos: «De nombreuses entreprises de matières premières originaires de la CEI (Communauté des Etats Indépendants) sont établies en Suisse. Il en résulte un risque de blanchiment considérable.» Président de Geneva Trading Shipping Association, Jacques-Olivier Thomann minimise toutefois ce danger. «Dans notre branche, ce risque n’est pas plus élevé que dans d’autres secteurs. Dès le moment où de gros contrats sont signés de pays à pays, il est important d’avoir un bon contrôle du risque déontologique, que ce soit pour la construction de barrages, de bateaux, de centrales nucléaires ou pour le négoce de pétrole ou d’aluminium.»

2. Fiscalité sous pression

Le sénateur américain Carl Levin, qui fut au cœur du combat contre l’UBS et les paradis fiscaux, monte à nouveau au créneau. Il critique les conditions d’accueil très favorables proposées par la Suisse. Les transferts en 2008 des sièges sociaux de Noble Corporation et de Transocean dans le canton de Zoug suscitent l’ire du démocrate. Domiciliées auparavant dans les îles Caïmans (une juridiction dans le collimateur des Etats-Unis), ces deux sociétés américaines sont actives dans le forage pétrolier. Transocean n’est autre que le propriétaire de la plate-forme pétrolière Deep Water Horizon, laquelle a coulé en avril 2010 dans le golfe du Mexique en provoquant la plus grande marée noire de l’histoire des Etats-Unis.

Noble Corporation et Transocean n’emploient cependant que quelques dizaines de collaborateurs en Suisse. C’est seulement pour profiter des avantages fiscaux qu’elles se sont installées, respectivement à Baar et à Steinhausen. Selon Carl Levin, leur déménagement relève de l’usage abusif par les sociétés de son pays des havres fiscaux qui fait perdre chaque année environ 40 milliards de francs au fisc. A quelques semaines des élections de mi-mandat, Carl Levin pourrait brandir une nouvelle liste noire des paradis fiscaux sur laquelle figurerait la Suisse.

Les conditions d’accueil très favorables proposées par différents cantons helvétiques sont également menacées par l’Union européenne: celle-ci exige l’abolition du statut des sociétés auxiliaires. Or la plupart des sociétés de négoce sont incorporées sous ce statut. De surcroît, on ne peut exclure que l’OCDE révise les dispositions fiscales (une nouvelle version a été acceptée en juillet dernier) qui permettent aux multinationales de localiser leurs bénéfices dans les entités les plus avantageuses par le biais de ce que l’on appelle les prix de transfert. Tout renforcement des règles pourrait nuire à l’attractivité de la Suisse.

3. Tensions avec l’étranger

Plusieurs sociétés helvétiques ou domiciliées en Suisse par le biais de sociétés boîtes à lettres ou de filiales sont régulièrement dans le collimateur des organisations de protection de l’environnement, des syndicats et d’Etats étrangers. Parfois, elles doivent même répondre de leurs actes devant des juges. Des tensions potentielles entre la Suisse et un autre Etat sont à tout moment possibles en raison de la stratégie de certaines sociétés comme Glencore et Xstrata. Dans un article publié pour la 300e édition de Bilan (parue le 8 septembre dernier), Jean-Daniel Gerber, secrétaire d’Etat à l’économie, évoquait les relations de la Suisse avec le Pérou. «Pays aux multiples richesses et merveilles naturelles, le Pérou doit veiller à les conserver. La Suisse se trouve à ce titre dans une situation nouvelle et ambiguë. Alors que jusqu’à récemment, elle pouvait œuvrer en «bon samaritain de l’environnement», elle se voit aujourd’hui confrontée aux intérêts des grandes entreprises actives dans l’exploitation de minerais, dont le siège juridique se trouve à Genève ou à Zoug.»

4. Les pratiques des hedge funds

La Suisse attire de plus en plus de hedge funds. Or ces derniers jouent un rôle important sur le marché des matières premières. Ils spéculent à la hausse et à la baisse par le biais d’instruments dérivés (options et futures) en prenant des risques parfois très importants, susceptibles de déstabiliser les prix de certaines matières premières. Une déroute d’une ou de plusieurs de ces sociétés noircirait la réputation de la place financière helvétique. On sait que la Finma, l’autorité de surveillance des marchés, redoute un tel scénario. Qu’elle le veuille ou non, la Suisse est cœur d’une vaste partie de Monopoly, dont elle ne maîtrise pas tous les risques. Le sort de millions de producteurs et de travailleurs, voire de gouvernements, se joue dans les bureaux de multinationales sis dans plusieurs de ses villes.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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