Bilan

Cette finance qui veut changer le monde

Les investissements engagés sur le terrain et la vigilance face au greenwashing ont un réel pouvoir de transformer la société. La preuve, à travers quatre initiatives.

Le portefeuille de Quadia compte par exemple la startup Aduna qui mise sur les superaliments africains.

Crédits: Aduna

La finance peut sauver le monde: Bilan a sélectionné quatre initiatives qui le démontrent. Grandes et petites institutions veulent contribuer à l’essor de la finance durable.

Quadia, la voie de la collaboration

(Crédits: Aduna)

Après quinze ans dans la structuration de produits innovants, qui l’ont vu passer par le Crédit lyonnais, Credit Suisse, Lehman Brothers et Nomura, Aymeric Jung s’est reconverti à la finance durable il y a neuf ans. Ce Français d’adoption genevoise s’associe à Quadia en 2015, un investment manager spécialisé dans la finance sociale et environnementale depuis 2010, qui a investi 220 millions dans plus de 40 sociétés et fonds. Il privilégie les sociétés non cotées actives dans les énergies propres, l’alimentation durable et l’économie circulaire. Un soutien actif est apporté aux entreprises qui amènent des solutions innovantes à la transition vers une économie régénérative. Il agit soit en investissant l’argent des clients en direct, ou à travers son Regenerative Impact Fund.

Aujourd’hui, Aymeric Jung veut aller plus loin: «Chez Quadia, comme chez nombre d’acteurs de la finance éthique, nous savons ce qu’il faut financer: le circulaire, le local, la captation de carbone, tout ce que le green deal européen met en place. Et nous savons comment financer cela, avec des capitaux privés ou du private equity, qui ressort à cinq ans. Mais ce que je souhaiterais, c’est qu’une partie du capital investi soit retourné à la communauté régionale au terme du processus.»

Aymeric Jung veut proposer à ses investisseurs d’entrer dans le capital d’une entreprise, avec deux classes de participation différentes: une action classique, qui permet à l’investisseur de vendre et de récupérer en totalité son rendement, et un second type d’action, qui permet de revendre la part aux parties prenantes locales, à la communauté régionale, avant d’avoir réalisé tout le potentiel, ce qui revient à en partager une partie. «Lorsque nous créons une source de revenus ou de richesses pérenne, elle doit bénéficier aux investisseurs et à la communauté.»

Pour Aymeric Jung, un véritable investissement responsable est celui-ci: les investisseurs, plutôt que de réaliser tout le potentiel de la performance, acceptent d’en céder une partie en ayant à cœur l’écosystème du projet et ses bénéficiaires. En général, Aymeric Jung estime qu’un changement de valeurs doit précéder le changement dans les investissements. «On peut investir dans des sociétés très vertueuses, mais si le monde n’est pas prêt à adhérer à ce message, à consommer de façon consciente, acheter un certain type de nourriture, collaborer plutôt que d’être dans la compétition, rien ne changera. L’investissement à impact est une solution pour réconcilier le court terme avec le long terme.»

Retreeb, des paiements éthiques

(Crédits: Dr)

Un autre entrepreneur de la finance durable, Jérémi Lepetit, se lance dans les transactions vertueuses avec l’application Retreeb qu’il a cofondée avec son associé Sayah El Yatim. Les deux sont originaires de Bordeaux. Il s’agit d’un système de paiements par QR Code ou par carte de crédit éthique, qui redistribue une partie des commissions à des projets philanthropiques.

Venu parler à des investisseurs à Genève, Jérémi Lepetit résume: «Aujourd’hui, toute commission par carte est répartie ainsi: 40% de la commission vont rémunérer la banque, 40% vont rémunérer le payeur, et le reste va rémunérer Visa ou MasterCard.» Retreeb ôte les intermédiaires bancaires et dégage plus de marge. La commission de Retreeb sur les transactions s’élève à 0,9% (prélevé sur le vendeur) et jusqu’à 1,5% pour l’e-commerce mobile et web. «Sur cette commission, Retreeb s’engage à reverser un tiers de ses revenus pour financer des projets philanthropiques choisis, partout dans le monde. C’est aux institutions financières de porter une responsabilité sociale.»

Le protocole de paiement de l’app utilise DAG-chain, un algorithme alternatif à la blockchain, à plus forte puissance de calcul. Des idées, mais aussi des idéaux sont à la base de Retreeb, selon Jérémi Lepetit: «Comment capter la valeur produite par les transactions de paiement, pour mieux la réaffecter aux enjeux sociétaux de notre époque?» Il s’agissait de corréler la performance économique à la performance sociétale. Retreeb, en tant que système de paiement éthique, se veut le maillon d’une chaîne de consommation appelée à devenir de plus en plus responsable. «Même quand je paie un melon durable, mon moyen de paiement n’est pas durable si c’est Visa, explique Jérémi Lepetit. A chaque transaction, je veux rémunérer une entité qui contribue à améliorer les modèles économiques.» Treeb, monnaie privée échangée à travers ces transactions, se veut une «monnaie électronique intelligente». Désormais, il faut gagner les commerçants à la cause.

BNP Paribas Suisse, l’analyse d’impact

(Crédits: Dr)

Dans les grandes banques aussi souffle un vent de changement, souhaité par la clientèle aisée. Depuis ce début d’année, BNP Paribas Suisse dispose d’un service de conseil en finance durable pour les clients privés soucieux de donner cette orientation à leurs investissements. En plus des rapports financiers traditionnels, un rapport de durabilité est réalisé pour analyser le portefeuille sous l’angle de la durabilité. «Notre équipe «impact solutions» développe en outre des solutions à impact positif pour le wealth management en Suisse, indique Jérôme Eschbach, head of impact solutions. Les produits distribués sont ceux du marché, et aussi les fonds responsables de BNP Asset Management. Tous doivent repasser par le deuxième filtrage du wealth management.»

Une méthodologie propre permet aux équipes dédiées à la clientèle privée de s’assurer que les solutions proposées tiennent leurs promesses, de manière à éviter le greenwashing. «On se rend compte qu’il y a de nombreux produits et de fonds qui se disent durables et ne le sont pas nécessairement, poursuit Jérôme Eschbach; c’est pourquoi nous faisons notre propre analyse avec nos critères.» Pour s’assurer de la qualité des actions et des obligations, les trois piliers environnemental, social et de gouvernance (ESG) sont analysés. Pour les fonds, une autre méthodologie analyse plus de 130 critères. Les analystes étudient quels secteurs sont exclus du fonds, mais notent aussi le fonds sur sa politique d’engagement auprès des CEO des sociétés investies et sur sa politique de vote. «L’exclusion est courante, constate Jérôme Eschbach, mais les gérants vont rarement voter aux AG, alors que l’engagement et le vote sont des outils très puissants pour faire évoluer les pratiques des entreprises. Il est important pour nous qu’un asset manager responsable ne soit pas un investisseur passif.»

Edmond de Rothschild, la dépollution industrielle

(Crédits: Dr)

Mettre la finance au service de l’industrie est la devise de Johnny El Hachem, CEO d’Edmond de Rothschild Private Equity. Cette dernière a intégré les critères ESG dans toutes ses stratégies. Parmi les 13 stratégies, qui représentent 2,5 milliards d’actifs sous gestion, figure la dépollution de friches industrielles. «La finance peut être mise au service de la société, lorsqu’elle permet par exemple de stabiliser l’emploi. On peut apporter des solutions à des problèmes sociaux, environnementaux, démographiques.»

Sur l’année écoulée, son équipe a créé un nouveau véhicule qui a assuré le traitement des eaux et déchets, coûteux, pour le compte d’industriels à travers l’Europe. Dans un souci d’assurer la stabilité sociale du bassin de l’emploi en Europe, ce véhicule prend à son compte le risque écologique, recycle les eaux usées puis produit de l’énergie, eau propre, chaleur, vapeur, qui sont ensuite revendues à d’autres industriels. «On sécurise l’approvisionnement des industriels, on allège leur bilan et on crée de la valeur. C’est une stratégie d’économie circulaire», résume Johnny El Hachem.

De même, Edmond de Rothschild Private Equity a mené une stratégie active de dépollution de sols de vieilles friches industrielles. «Il y a 2,5 millions de sites industriels abandonnés en Europe et seuls 58 000 sites ont été dépollués. On perd tous les dix ans la surface d’un département français de terre arable en raison de l’étalement urbain, explique Johnny El Hachem. En dix ans et grâce à 10 projets, nous sommes parvenus à doubler le capital des investisseurs engagés pour l’assainissement de la dépollution lourde.» Pour Johnny El Hachem, «la finance réelle, celle qui s’engage sur le terrain à long terme, est par définition la finance durable qui s’oppose à la finance spéculative de court terme».

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."