Bilan

Cinq raisons de croire dans la ruée vers l’or

Les cours de l’or traduisent-ils ou non une bulle destinée à éclater? Plusieurs arguments suggèrent que cette hausse devrait se poursuivre au moins jusqu’en 2013.

Le cours de l’or, valeur refuge par excellence, ne cesse de grimper. Dépassant aujourd’hui les 1800 dollars l’once, il devrait franchir prochainement la barre des 2000 dollars, affirment de nombreux spécialistes. Certains prévisionnistes, très audacieux, envisagent même un cours à 10 000 dollars dans un horizon à moyen terme. Tous s’accordent à dire que le métal précieux n’est pas près de perdre son attractivité. Entre sa qualité de garant contre une érosion du pouvoir d’achat, l’explosion de la demande en Inde et en Chine, la production qui peine à s’adapter, la démocratisation de l’investissement en or et des banques centrales à nouveau acheteuses, voici cinq raisons de penser que la ruée vers l’or va se poursuivre au moins jusqu’en 2013.

1 Les Etats-Unis et l’Europe chancellent

Après un été chahuté, avec les crises de la dette aux Etats-Unis comme en Europe, le tout saupoudré de signes peu équivoques de ralentissement outre-Atlantique et sur le Vieux-Continent, l’or donne plus que jamais la mesure de ses qualités de refuge dans la tempête. Confrontées à l’éventualité d’une nouvelle récession, les autorités gouvernementales vont être tentées par un nouvel assouplissement monétaire, lequel devrait renforcer la pression inflationniste. Avec des taux d’intérêt directeurs proches de zéro, l’or apparaît aux yeux de beaucoup le meilleur garant contre une érosion de valeur. «Tant que les gens craindront les taux d’intérêt négatifs, estime le conseiller en investissement André Montandon, les cours de l’or continueront d’augmenter. Il n’y a aucune raison qu’on ne franchisse pas bientôt la barre des 2000 dollars l’once.» Cette limite a déjà été franchie par le passé. En 1980 plus exactement, alors que le monde vivait sous le coup d’une inflation galopante. Le cours de l’or, calculé en dollars d’aujourd’hui, avait alors atteint les 2477 dollars l’once le 21 janvier. Aujourd’hui, Colin Frenton, analyste financier dans le secteur des matières premières pour la Banque JP Morgan, envisage que l’once de métal précieux puisse atteindre les 2500 dollars avant la fin de l’année. Une prévision fortement inspirée par la décision de l’agence de notation Standard & Poor’s d’abaisser la note de la dette américaine au début du mois d’août. Les plus audacieux des prévisionnistes envisagent même un cours à 10 000 dollars dans un horizon à moyen terme. Un objectif pour le moins radical qui s’inspire d’un scénario extrême, mais plausible pour certains. «La défiance vis-à-vis de monnaies comme le dollar ou l’euro pourrait se poursuivre et même s’amplifier dans les mois et années à venir, imagine André Montandon. La demande pour l’or ne ferait alors que s’accroître au point de reprendre sa qualité de monnaie universelle qu’elle a déjà revêtue par le passé. Je connais personnellement des gens qui aujourd’hui achètent de l’or en imaginant cette éventualité.»

Bijoux La demande a bondi de 38% en Inde et de 25% en Chine au second trimestre 2011.

2 Les marchés émergents tirent la demande

La forte émergence de l’Inde et de la Chine a profondément changé la donne économique mondiale. Leur développement a mis sous pression les cours de nombreuses matières premières. Cette évolution vaut aussi pour l’or. Selon l’organisation World Gold Council, les deux géants asiatiques participent activement à la demande mondiale de métal précieux, comptant pour 52% dans celle de lingots et de pièces et pour 55% dans celle de bijoux. Et la demande ne cesse de croître. Elle a bondi de 38% en Inde et de 25% en Chine au second trimestre 2011 en comparaison de la même période en 2010. Selon Marcus Grubb, directeur du World Gold Council, si l’Inde et la Chine montrent un appétit quasi insatiable pour l’or, lequel devrait se poursuivre à moyen, voire à long terme, leurs motivations ne sont pas identiques. «Les Indiens sont particulièrement sensibles à l’idée de la conservation de la valeur quand les Chinois sont beaucoup plus concernés par l’évolution des taux d’intérêt.» Voilà qui pourrait expliquer en partie l’augmentation remarquable des importations d’or par la Chine entre janvier et avril 2011. Celles-ci auraient atteint quelque 260 tonnes, dépassant en quelques mois les chiffres de l’année précédente. Pékin paie un lourd tribut à son développement et à la croissance qui l’accompagne. En juillet, son inflation a atteint les 6,5%. Pourtant, depuis un an, Pékin a relevé cinq fois ses taux d’intérêt directeurs. Dans un tel contexte, les Chinois, du moins ceux qui en ont les moyens, ne réagissent pas différemment des autres acteurs économiques: face à l’érosion possible de leur pouvoir d’achat, ils se ruent sur l’or. Il faut aussi compter avec les traditions qui expliquent comment l’Inde est devenue le plus gros consommateur d’or physique au monde. Son marché de la bijouterie a représenté quelque 746 tonnes de métal précieux en 2010. «Certaines traditions sont encore très vivaces en Inde, explique Michael Mesaric, CEO de l’entreprise suisse de raffinage d’or Valcambi. Quand un homme et une femme divorcent, celle-ci n’a pas droit à grand-chose. Mais elle peut en revanche garder tous les bijoux en or qui lui appartient.»

Des origines mystérieuses

L’or pourrait avoir été déposé sur Terre par une pluie de météorites il y a environ quatre milliards d’années.

Mais d’où vient cet or que les êtres humains exploitent depuis des millénaires? Tout d’abord, des étoiles. C’est en effet grâce aux réactions de fusion nucléaire qui animent leur cœur que celles-ci, au fil des générations, ont forgé tous les éléments lourds comme l’or. Restait ensuite à déposer celui-ci sur Terre. Ce scénario est encore sujet à polémique. Un article paru dans la revue Nature en septembre suggère que l’or terrestre a été déposé là par une pluie de météorites 200 millions d’années après la naissance de la Terre (environ quatre milliards d’années). Lors de la formation de notre planète, le fer et nombre de métaux, dont l’or, portés au rouge, ont coulé vers le centre de la Terre dont ils constituent aujourd’hui le noyau. Au reste, on sait aujourd’hui que s’il était possible de retirer de ce noyau tous les métaux précieux, ils formeraient une couche de quatre mètres d’épaisseur sur toute la surface de notre planète. Quoi qu’il en soit, ce phénomène de coulage aurait dû priver la croûte terrestre de tout métal précieux. Mais ce n’est de toute évidence pas le cas. Il faut donc invoquer une autre origine pour ce métal précieux que l’on extrait aujourd’hui. D’où l’hypothèse météoritique. La recherche publiée dans Nature se base sur l’étude de très vieilles roches trouvées au Groenland. Leur âge approche celui de la formation terrestre. C’est en analysant les isotopes de tungstène dans cette roche que les géologues ont trouvé des arguments pour soutenir qu’une pluie météoritique a bien permis d’ensemencer la croûte terrestre de divers minerais. L’énorme marché des matières premières métalliques devrait donc beaucoup à la rencontre fortuite de notre planète avec un train d’astéroïdes dont le poids aurait approché les 20 milliards de milliards de tonnes.

3 La production se presse lentement

Il n’y a guère de raison pour que le marché de l’or ne réponde pas aux règles de base de l’économie. Quand la demande tire les cours du métal précieux à la hausse, les producteurs sont évidemment incités à augmenter leur production. Seulement, ce rattrapage ne s’effectue pas d’un claquement de doigt. Comme le formule Michael Mesaric, CEO de Valcambi: «L’industrie ne peut répondre aussi vite que la finance aux mouvements des marchés et à l’évolution des cours. C’est encore plus vrai dans le domaine minier.» La production globale reste aujourd’hui en deçà de la demande et devrait le rester pour quelques années encore. Il a fallu attendre 2010 pour que le nombre de tonnes produites retrouve et même dépasse le pic atteint en 2001, soit 2600. Et si la production augmente, elle augmente peu, conséquence d’un recul dans certains pays comme les Etats-Unis ou même l’Afrique du Sud. En 2007, cette dernière occupait encore la place de premier producteur mondial. Elle pointe aujourd’hui en quatrième position derrière la Chine, l’Australie et les Etats-Unis. Une dégringolade qu’elle doit à de nombreux problèmes d’infrastructure et notamment à des coupures récurrentes d’électricité. L’or facile se fait rare. Les technologies modernes permettent de faire des prouesses mais elles coûtent cher. De plus en plus cher. En 2000, le coût d’extraction moyen était de 200 dollars l’once environ. Aujourd’hui, il approcherait plus volontiers les 850 dollars. Selon un récent rapport du cabinet d’étude GFMS, spécialisé dans le domaine minier, la concentration moyenne des exploitations aurifères a baissé de près de 30% depuis 1999. A cela, il faut ajouter que les nouvelles exploitations sont souvent situées dans des lieux de plus en plus difficiles d’accès ou sensibles d’un point de vue politique ou environnemental. Pour ne rien arranger, le coût des fournitures a pris l’ascenseur, comme l’illustre Michael Mesaric: «Prenez les énormes camions qui s’activent dans les mines. Le prix à la pièce de leurs pneus est passé de 15 000 à 75 000 dollars en quelques années.» Même si les cours de l’or s’envolent, les compagnies minières font leurs comptes. La mise en route d’une nouvelle exploitation peut représenter des dépenses entre 300 et 500 millions de dollars. Parfois bien plus. La mine de Pueblo Viejo en République dominicaine, qui devrait ouvrir en 2012, aura déjà coûté près de 4 milliards de dollars quand elle livrera sa première pépite.

4 L’or se démocratise grâce au papier

Il y a encore une décennie, le marché de l’or était le fait de spécialistes, de bijoutiers, de traders, mais aussi de certains investisseurs au profil atypique. Aujourd’hui, M. Tout-le-monde s’est joint à la fête. Grâce notamment à un nouveau produit financier. «L’arrivée des exchange-traded funds (ETFs) a incontestablement démocratisé l’accès à l’investissement dans l’or, confirme Karim Cherif, analyste financier pour le Credit Suisse. Il s’agit de produits cotés en bourse, faciles à échanger et souvent adossés à des quantités d’or physique.» Cette garantie a cependant des limites. Certains ETFs précisent que l’investisseur ne peut réclamer physiquement la quantité d’or représentée par ses certificats. Depuis la création du premier ETF sur l’or en Australie en 2003, puis celle du plus gros fonds à ce jour, le SPDR Gold (plus de 1200 tonnes d’or) à la Bourse de New York, ces produits ont connu un essor incroyable. Au point qu’ils représentent aujourd’hui un équivalent en métal précieux de près de 2200 tonnes d’or, soit plus de la moitié d’une année de production. La clé de ce succès, selon les promoteurs de ces instruments, repose sur plusieurs qualités: ils permettent des investissements même modestes; leurs frais de gestion sont faibles; ils évitent les soucis liés à l’achat et à l’entreposage d’or physique; et enfin, ils facilitent les échanges et créent un marché liquide. «Il est probable que ces produits participent à la hausse des cours de l’or en supportant une bonne partie de la demande d’investissement», précise Karim Cherif. Selon le spécialiste du Credit Suisse, ces produits sont quasi exempts de risque de contrepartie. La banque helvétique précise d’ailleurs que «tous les ETFs sur l’or de droit suisse sont entièrement investis dans de l’or physique… L’investisseur a à tout moment – toutefois sous certaines conditions – la possibilité de  se faire rembourser ses parts en or physique. Les parts gardent donc toujours la valeur de l’or physique.» Pour autant, tous les  produits n’apporteraient pas la même sécurité. «Aujourd’hui, on estime qu’il y a dix fois plus d’ETFs que d’or physique. Que se passerait-il si même une petite partie des détenteurs réclame un remboursement d’or physique?, s’interroge l’expert en investissement André Montandon. Je pense personnellement que le marché des ETFs vit une bulle dont l’éclatement va faire très mal.» Malgré cela, rien ne semble devoir s’opposer aujourd’hui au succès des ETFs qui, en 2010, comptaient déjà pour plus d’un tiers des demandes d’investissement en or.

Exploitation En dix ans, le coût d’extraction moyen est passé d’environ 200  dollars l’once à près de 850  dollars.

5 Les banques centrales sont acheteuses

Les temps changent. A l’approche des années 2000, les gouvernements et les banques centrales vendaient leur or. Le métal précieux avait cessé d’être un moyen de réserves nécessaires. On se plaignait plutôt de ses coûts d’entreposage et de son manque de performances. Les cours de l’or peinaient alors à dépasser les 300 dollars l’once. Avec le recul, on se dit que ces acteurs a priori bien informés ont vendu cette manne au pire moment. Mais la politique a ses raisons que la raison purement économique ignore. Bien des Etats voyaient dans ces ventes l’occasion de renflouer une partie de leur dette ou de lancer de vastes programmes de relance par l’investissement. Dans le cas de la Suisse, avec l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution en 2000, l’or cessait d’être une contrepartie obligatoire de la monnaie helvétique. En conséquence de quoi, la BNS mit sur le marché entre 2000 et 2002 près de 750 tonnes d’or. La situation générale a changé. En 2009, de vendeuses, les banques centrales sont à nouveau devenues des acheteuses nettes d’or. Même si cette tendance se nourrit de deux réalités différentes. Du côté des pays occidentaux, comme un héritage de l’époque où les monnaies étaient garanties par l’or, on a gardé, malgré les ventes, des quantités appréciables de métal précieux. Ces nations détiennent généralement entre deux tiers, voire trois quarts de leurs réserves en or. Avec les événements du 11 septembre 2001 et la crise économique et financière de 2008, la relation des gouvernements à l’or a profondément évolué. Certains chiffres témoignent d’une réalité éventuellement inquiétante. Aujourd’hui, les Etats-Unis disposent de réserves de 262 millions d’onces, soit l’équivalent d’environ 472 milliards de dollars à un cours de 1800 dollars l’once. En revanche, sa masse monétaire dépasse les 2700 milliards de dollars. Les réserves représentent donc moins de 20% de sa masse monétaire, un pourcentage en régression constante. A l’heure où le dollar se bat pour convaincre le monde qu’il reste une monnaie de référence, cette statistique suggère aux Etats-Unis de renflouer leurs réserves d’or. L’achat de métal précieux est également la règle dans les pays émergents où les réserves restent faibles en regard de leur masse monétaire. En Chine, elles ne dépassent guère les 3,5%. Si Pékin voulait rejoindre les standards occidentaux, il lui faudrait acheter 2700 tonnes d’or. «Les Chinois ne sont pas fous, commente un spécialiste du marché de l’or à Lausanne. Ils ont compris qu’il leur fallait ralentir leurs achats d’obligations d’Etat américaines et augmenter leurs réserves d’or.»

Querelle dans le Far West

L’ancienne mine d’or de Bodie pourrait rouvrir. Ce qui ne plaît pas à tout le monde.

Quand le cours de l’or égalait 200 dollars, jamais l’idée de rouvrir la mine de Bodie n’aurait croisé l’esprit de quiconque. A plus de 1800 dollars l’once, l’hypothèse est sérieusement envisagée. Du coup, la ville fantôme, à la frontière de la Californie et du Nevada, est l’objet d’une âpre confrontation. Les habitants des lieux, estimant que les planches vieillies qu’ils entretiennent pour le tourisme font partie de leur héritage culturel, s’opposent à Tigris Financial, qui veut mener une campagne d’exploration dans la région. En 1880, en pleine fièvre de l’or, Bodie a compté jusqu’à 10 000 âmes. Mais les mines s’épuisèrent et furent fermées en 1915. Des prélèvements réalisés récemment par la compagnie new-yorkaise suggèrent des réserves possibles de plusieurs millions d’onces à portée des technologies modernes. La reprise des activités minières pourrait donc générer des dizaines, voire des centaines d’emplois. Cette perspective ne convainc pas les locaux qui préfèrent les revenus qu’ils tirent du tourisme. C’est que Bodie trône dans une région qui peut aujourd’hui revendiquer le label «Wilderness Study Area», une sorte de réserve naturelle. Et c’est sur ce point que se porte le conflit. Le dernier acte de ce duel devrait se jouer au niveau du Congrès. Un projet de loi propose en effet de déclasser environ 40 millions d’acres de parcs naturels à des fins d’exploitations minières et d’opérations immobilières. Car le statut de «Wilderness Study Area» est accordé de façon temporaire, même s’il protège des surfaces immenses depuis des décennies. Si la priorité devait être donnée à la préservation de l’environnement contre la fièvre de l’or, ce serait assurément un signe des temps.

Crédits photos: Martin Ruetschi/Keystone, Weng Lei/Keystone, Raul Arboleda/AFP

Pierre-Yves Frei

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