Bilan

Comment éviter le greenwashing

L’offre de fonds durables a explosé. Comment s’y retrouver dans cette jungle de produits verts et faire des placements réellement utiles à la planète? Les conseils de Bilan.

  • Pour l’heure, il n’existe pas de labellisation qui valide les efforts des entreprises en faveur de la décarbonisation et de l’éthique.

    Crédits: Haitong Yu/Getty images
  • Angela de Wolff: «La pression des ONG et de la société civile joue un grand rôle.»

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Sur les seuls neuf premiers mois de l’année 2020, il s’est créé dans le monde quelque 260 nouveaux fonds durables (source Morningstar). «Cette avalanche de fonds durables a été déclenchée par l’Accord de Paris, en 2015. Les acteurs financiers ont alors été appelés à participer à la décarbonisation de la planète et se sont attelés à concevoir des produits correspondant à cet objectif», relate Angela de Wolff, fondatrice et associée de la société de conseil Conser Invest, experte en finance durable depuis 2007. Directeur d’Ethos (fondation suisse pour un développement durable), Vincent Kaufmann poursuit: «Les investisseurs ont été invités à se détourner des secteurs polluants et à favoriser la transition environnementale.» Cette évolution s’explique par divers autres facteurs comme le renforcement de la pression réglementaire, le plan d’action de l’Union européenne sur la finance durable (2019) et les taxes qui viennent frapper les pollueurs. «La pression du public, des ONG (Organisations non gouvernementales) et de la société civile joue un grand rôle», pointe Angela de Wolff. Ethos, qui compte parmi ses clients plus de 300 caisses de pension, constate de son côté une forte demande de la part des investisseurs institutionnels pour des placements qui s’inscrivent dans la durabilité. Cependant, pas encore de quoi pavoiser en Suisse. Le WWF attire l’attention sur une étude de l’OFEV (Office fédéral de l’environnement), «Climat et marché financier» datant du 9 novembre 2020, qui indique que les flux financiers suisses nuisent encore beaucoup plus au climat qu’ils ne le protègent.

Rendements stables à long terme

L’investisseur se réjouira d’entendre que les performances des fonds durables sont plus qu’intéressantes. Outre des fonds d’investissement, Ethos a développé des indices boursiers permettant de privilégier les sociétés qui respectent les bonnes pratiques. Deux sont basés sur le Swiss Performance Index («Ethos Swiss Corporate Governance Index») et un sur le MSCI World («Ethos Index on MSCI World»). On peut les consulter sur le site web d’Ethos. «Leurs performances sont en ligne avec le marché», relève Vincent Kaufmann. Une recherche signée du géant américain BlackRock (octobre 2020) va dans le même sens. Le document montre que sur 26 fonds durables (selon des critères ESG, voir encadré) pris en considération, tous ont surperformé les indices de référence. Le même rapport observe qu’avec la crise du Covid, face à des marchés turbulents, les projets gérés selon des principes durables se sont avérés particulièrement résilients et ont mieux réussi que les autres à générer des rendements stables à long terme. Contactée, l’antenne suisse de BlackRock attire l’attention sur une autre recherche, celle-ci signée par la Haute Ecole Spécialisée de Lucerne (HSLU). Cette dernière place le géant américain BlackRock en tête des actifs placés en fonds durables en Suisse (voir graphique). La HSLU détaille: «L’étude identifie un total de 73 fonds anciennement conventionnels avec des actifs de 28 milliards de francs suisses qui ont récemment été positionnés comme «durables» par leurs fournisseurs.»

La conversion de fonds classiques en «fonds durables» est un défi: les fournisseurs se débattent avec des lacunes en matière de connaissances et des soucis de mise en œuvre. Ils doivent adapter les processus et les documents, trouver des partenaires de recherche, renseigner les clients sur la stratégie choisie et former les conseillers. Toujours selon la HSLU: «Les banques cantonales ont fait face à ces défis de manière exemplaire: environ un tiers des établissements cantonaux ont commencé à proposer leurs propres fonds durables. Bon nombre des produits ont été convertis de «conventionnels» à «durables» par ces établissements.»

Face à ce déluge de nouveaux fonds «durables», «éthiques» ou «verts», comment s’orienter? «Sur l’ensemble de l’offre, la proportion de fonds qui répondrait à nos critères doit être seulement de quelque 20%, notamment pour ce qui concerne l’exclusion des secteurs les plus nocifs», estime Vincent Kaufmann. Pour l’heure, il n’existe pas de labellisation qui valide les efforts des entreprises en faveur de la décarbonisation et de l’éthique. Sous l’étiquette ESG (voir encadré ci-dessous), on trouve un vaste éventail d’approches, de la plus élémentaire à la plus exigeante. Certains fonds s’assurent simplement que le modèle d’affaires des compagnies ne contredit ni l’éthique ni les normes en vigueur. D’autres appliquent une stratégie «best in class» en sélectionnant les entreprises les plus irréprochables dans chaque branche d’activité et excluent certains secteurs (pétrole, armement, charbon). Les plus engagés entretiennent un dialogue avec les entreprises et exercent leur droit de vote afin d’influencer les compagnies vers davantage de durabilité. C’est ce qu’on entend par actionnaire engagé.

Quel objectif d’impact?

La désignation des fonds comme «durables» présuppose que le gestionnaire intègre les critères ESG dans son processus d’investissement. Mais ce choix ne génère pas nécessairement un impact positif pour l’écologie et les questions sociales. «Nous voyons rarement une tromperie délibérée des investisseurs», commente Brian Mattmann, coauteur de l’étude de la HSLU. «La question de savoir si un investissement durable a un effet positif sur l’économie réelle dépend de la stratégie d’investissement choisie dans chaque cas. Car seule une minorité de tous les fonds durables poursuivent explicitement un objectif d’impact.»

Des données parfois opaques

«Le problème, c’est que la transparence reste très insuffisante. Pas plus d’un tiers des 200 sociétés réunies dans l’indice SPI publient leurs émissions de CO2», sanctionne Vincent Kaufmann. Parmi les poids lourds du SMI, Nestlé fait figure de bon élève en matière de stratégie climatique, selon lui. «La multinationale veveysanne s’est fixé pour objectif de réduire à zéro ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050, y compris pour celles qui sont liées à sa chaîne d’approvisionnement. Il appartient désormais au conseil d’administration, avec qui nous entretenons un dialogue constructif, de tout mettre en œuvre pour atteindre ce but.» A l’opposé, Swatch Group pèche par son opacité en matière de durabilité, une opacité que les analystes déplorent déjà dans les données financières. «On ne dispose d’aucune information sur les émissions de CO2. On ne sait même pas si elles sont mesurées», complète Vincent Kaufmann. Pour s’éloigner des géants industriels, Ethos a lancé en 2020, en collaboration avec Clartan Associés, le Clartan Ethos ESG Europe Small & Mid Cap. Un instrument qui, comme son nom l’indique, a pour vocation d’investir dans les petites et moyennes capitalisations européennes adoptant les meilleures pratiques ESG et qui ont un impact positif sur l’environnement et la société.

Bien définir ses priorités

Toujours est-il que les normes ESG n’ont pas valeurs de label. Il s’agirait plutôt d’une déclaration d’intention. «Il y a en ce moment une véritable cacophonie. Des normes claires et uniformes établies au niveau étatique sont nécessaires. Il faudrait pouvoir définir quand un investissement est durable, et surtout, quand il ne l’est pas. C’est le seul moyen d’éviter le greenwashing», souligne Marie Seidel. La porte-parole du WWF ajoute: «L’Union européenne est en train de développer une taxonomie des produits financiers durables, soit une liste des critères à respecter. Pour nous, il est d’ores et déjà clair que la Suisse va devoir reprendre cette taxonomie si le secteur bancaire veut s’assurer un accès au marché européen.»

De son côté, Angela de Wolff considère que «l’enjeu est davantage la transparence que l’attribution d’un label. L’investisseur doit être en mesure de comprendre ce que le gérant d’actifs entend par durable. Est-ce qu’il choisit uniquement les meilleures sociétés par secteur? Ou exclut-il les pires 10%? Est-ce qu’il investit dans des thèmes liés au climat ou aux questions sociales?» La spécialiste conseille: «Si l’investisseur veut avoir un impact positif sur l’environnement, il faut choisir un fonds «best in class» avec une notation de qualité A et une forte exposition aux technologies propres et aux obligations vertes. La dimension sociale sera en revanche moins présente.»

Il se révèle en effet difficile de réunir dans un véhicule de placement un bouquet de sociétés qui font tout juste dans tous les domaines. Angela de Wolff témoigne: «Nous avons par exemple effectué l’analyse d’un fonds indiciel qui se déclare «low carbon». Ce fonds était en effet moins exposé aux énergies fossiles. Toutefois, la qualité ESG était jugée médiocre et, de plus, le fonds restait en partie investi dans le charbon. On y trouvait aussi des sociétés actives dans l’armement et d’autres sujettes à de graves controverses pour non-respect des droits humains.» D’où l’importance pour l’investisseur de bien définir ses priorités.


ESG: définition

Aujourd’hui, la notion de critères ESG, acronyme d’Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance, s’est largement imposée afin de scruter les compagnies cotées. A noter que les firmes fournissent elles-mêmes les informations sur leur comportement et que les contrôles externes restent rares. Des fonds intégrant les critères ESG associés à l’actionnariat actif, en plus de la performance financière, sont apparus dès les années 1990 pour se généraliser ces dernières années.

Pour faire leur choix de sociétés, les gérants de fonds travaillent avec des bases de données, fournies par des consultants qui documentent la conduite des compagnies cotées. Lors de l’année 2019, on a assisté à une conversion massive des fonds classiques aux critères ESG.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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