Bilan

Comment Berney Associés est devenue la plus grande fiduciaire romande

Berney Associés, la plus grande fiduciaire romande en dehors des Big Four, fête ses 20 ans cette année. Dans les locaux genevois de l’entreprise, qui emploie 120 personnes, l’ambiance est chaleureuse, et on est en famille. Un changement de génération se prépare, nous explique Charles Berney. Le fondateur et président du groupe, qui a passé l’âge de la retraite (67 ans), nous accueille entouré de ses deux fils, Laurent et Frédéric, et de deux associés: Lucien Zanella (CEO), complice depuis vingt ans, et Philippe Joerg, responsable du conseil d’entreprise, qu’il considère comme l’un de ses fils.

Cela fait quarante-trois ans que Charles Berney pratique ce métier, et son histoire raconte celle d’une profession fortement ancrée dans la culture suisse, restée à la fois très relationnelle, tout en devenant très sophistiquée. A ses débuts, Charles Berney a trois atouts en main: une expertise en comptabilité, du flair («time to market», dit-il), et une fibre entrepreneuriale. Ce Genevois né à Lausanne a étudié à l’école des HEC. «A l’époque, se souvient-il, les comptables étaient très recherchés, et il n’y avait pas beaucoup de places de travail.» Il débute alors comme stagiaire à la Fiduciaire Fischer et obtient rapidement une maîtrise d’expert-comptable et fiscal. Son talent lui ouvrira des portes: il accède au rang d’associé en 1978, puis vend ses parts pour créer sa propre affaire, Berney Conseil. Sa première compétence: le conseil d’entreprise et fiscal aux PME. Avec la création en 1993 de Berney Associés, société fiduciaire, son entreprise étend ses activités à l’audit et à l’expertise comptable. Un vaste marché – tenir une comptabilité étant obligatoire pour toutes les entreprises – que Berney conquiert rapidement au plan suisse romand.

Durant ces premières années, Berney Associés connaît une croissance organique et s’impose dans ses métiers de base: l’audit, la comptabilité et la fiscalité. Beaucoup de collaborateurs de la Fiduciaire Fischer le rejoignent. Parmi eux, un ex-associé, Lucien Zanella, auquel il fait appel pour lui succéder à terme. Puis commence une phase d’expansion. En 1997, la fiduciaire opère sa première acquisition avec Gerofid, par l’entremise de Lucien Zanella. Dix collaborateurs rejoignent alors le groupe, avec une clientèle attrayante. En 2002, le rachat de Firel et Mandaco fait entrer Berney Associés à Lausanne. La conquête du marché valaisan, en revanche, s’avérera plus ardue. A l’aube du IIIe millénaire, Berney Associés se profile dans le conseil aux entreprises, les fusions et acquisitions, et le corporate finance. Dans ce domaine, Charles Berney parle d’une «acquisition» de taille en 2003: celle de Philippe Joerg, qui rejoint le collège des associés. Cet expert en transmission d’entreprise qui a travaillé huit ans chez Pricewaterhouse (ex-Coopers & Lybrand) et six ans chez Lombard Odier amène une expertise M & A de pointe au sein du groupe.

Durant ces années de développement, les actionnaires de Berney Associés ont systématiquement réinvesti les bénéfices dans l’entreprise au lieu de toucher des dividendes, privilégiant la valeur actionnariale et l’indépendance financière. «Notre stratégie est de créer de la valeur sociétaire», affirme Charles Berney.Une alternative aux majors

Aujourd’hui, les Big Four (PWC, E & Y, Deloitte, KPMG) contrôlent 80% du marché suisse. Berney Associés et BDO se profilent comme leurs principaux concurrents en Suisse romande. Le métier n’attire plus autant les jeunes générations, et les fiduciaires vont faire face à une phase de consolidation, surtout celles qui reposaient essentiellement sur le métier de l’audit, estiment les associés de Berney. «La fin de l’obligation pour certaines entreprises de mandater des auditeurs externes a mis en difficulté nombre de petites fiduciaires», explique Laurent Berney. Dans ce contexte, Berney Associés se positionne comme une alternative aux majors, avec la même diversité de services, mais avec une philosophie d’entreprise familiale. «Les Big Four s’adressent à des managers, quand nos principaux interlocuteurs sont des entrepreneurs», résume Frédéric Berney.

Les associés de Berney livrent leurs impressions dans le contexte des menaces qui pèsent sur le forfait fiscal, la fiscalité de l’épargne, et les sociétés auxiliaires. «Plusieurs dossiers fiscaux qui touchent au cœur de la compétitivité de Genève et de la Suisse doivent être repensés avec une vision d’avenir, prône Philippe Joerg. Faute de quoi, on assistera à une diminution des recettes fiscales dans ces domaines-clés.

Tout d’abord, la question du relèvement du seuil du forfait fiscal, voire de son abandon.» «Si les résidents au forfait partent, toutes leurs dépenses en biens de luxe, joaillerie, immobilier, qui rapportent de façon induite beaucoup au canton, s’en iront aussi», met en garde Philippe Joerg. «On peut accepter que le seuil du forfait remonte, ajoute Lucien Zanella, mais il faut faire en sorte que ces personnes continuent de consommer et de rester sur place.» «Il faut rouvrir le dialogue entre l’administration et le contribuable, plutôt que de laisser ce dernier partir», préconise Laurent Berney. En outre, s’agissant des grandes fortunes résidant en Suisse, «notre pays demeure l’un des derniers au monde à percevoir un impôt sur la fortune», rappelle Frédéric Berney. Avec un taux maximum de près de 1%, cela fait 1 million de francs prélevés chaque année sur une fortune de 100 millions. Les entrepreneurs fortunés ont ainsi tendance à partir une fois leur entreprise cédée.

En deuxième lieu, Philippe Joerg cite le problème de la fiscalité de l’épargne européenne déposée en Suisse. «Si la Suisse ne parvient pas à imposer la solution de l’impôt libératoire (Rubik) ou une autre solution acceptable, une grande partie des fonds pourrait quitter le pays, avec là aussi des conséquences en termes d’emploi et de diminution des recettes fiscales.»

Enfin, l’associé aborde la menace qui pèse sur les sociétés auxiliaires. «Si ce statut est aboli, des entreprises risquent de déménager.» Lucien Zanella en convient: «Toutes ces entreprises qu’on a mis des années à choyer pour les motiver à venir, pourraient partir, avec des effets à long terme sur notre économie. Il ne sera pas évident de retrouver des recettes équivalentes.» Certaines de ces entités, poursuit le CEO, servaient uniquement à parquer les profits en Suisse. Cette utilisation-là est plus critiquable, admet-il, et les rentrées pour Genève sont modestes. «Il faudrait peut-être réaménager certains statuts. Mais la plupart des entreprises étrangères emploient des collaborateurs et font vivre l’économie locale.» Or les négociants de matières premières, «à part quelques déductions supplémentaires, paient sur leur revenu le taux d’imposition maximum à Genève», précise Laurent Berney. Si certains actionnaires de ces sociétés auxiliaires sont au bénéfice de forfaits, ce n’est pas le cas des quelque 9000 collaborateurs employés par le secteur du négoce, qui amènent des recettes fiscales importantes, concluent les spécialistes.L’apport des sociétés étrangères

Quelle solution faudrait-il? Charles Berney hésite à dire le fond de sa pensée. «Je suis favorable à toute solution qui permette à la Suisse de rester compétitive. Mais si les statuts fiscaux disparaissent et que l’on mette tous les cantons au même niveau d’imposition, le manque à gagner sera pris sur les recettes des autres cantons.» Le président de Berney Associés préfère la voie adoptée par les cantons les plus imaginatifs. «Les entreprises étrangères qui viennent s’installer ici amènent beaucoup. Même si les taux d’imposition remontent, on devrait se montrer plus conciliant, notamment sur les amortissements, les commissions, sans émettre trop de règles.»

«Politiquement, nous sommes trop timides, estime Lucien Zanella, exprimant le sentiment de nombreux acteurs de la place financière. Nos statuts attirent des entreprises qui génèrent des plus-values qui ne sont pas payées ailleurs. Rigidifier le système n’est pas la bonne solution.» La relation avec les autorités fiscales a changé, note plus généralement Frédéric Berney. «Les administrations sont devenues beaucoup plus réactives qu’il y a dix ans. Des tâches ont été automatisées. Les demandes de renseignements sont plus nombreuses», observe-t-il. Un durcissement dans l’interprétation des principes comptables est également évoqué par Laurent Berney, et notamment dans l’acceptation de certaines provisions. «On va jusqu’à pénaliser ceux qui sont prudents et provisionnent trop», observe-t-il à titre d’exemple. «Auparavant, nous pouvions davantage dialoguer avec l’administration. Aujourd’hui, le ton est devenu très légaliste.» A Genève et Vaud, il est désormais plus difficile de trouver des solutions négociées, tandis que le Valais reste plus flexible, tout comme Neuchâtel et Fribourg, qui cherchent à attirer des entreprises et des contribuables.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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