Bilan

Comment Goldman Sachs a parié contre ses propres clients

Un «nuage volcanique sur Wall Street». C'est en ces termes que The Economist décrit l'affaire Goldman Sachs. Qui s'avère plus toxique que l'Islande...

Le vaste scandale s'est dévoilé le 16 avril, quand l'autorité boursière américaine (SEC) a entamé des poursuites civiles contre le géant de la banque d'affaires. Goldman Sachs est accusée d'avoir trompé les investisseurs en dissimulant des informations essentielles sur un produit dérivé lié au marché des hypothèques subprimes. Le produit a été conçu par Fabrice Tourre, un trader de 31 ans, lui aussi directement cité dans la plainte de la SEC.

L'omission qui a tout provoqué

L'instrument incriminé, connu sous le nom d'Abacus, était un «CDO synthétique». Il s'agit d'un dérivé dont le rendement répliquait celui du marché hypothécaire résidentiel américain. Goldman Sachs a seulement informé ses investisseurs, qui incluaient la banque allemande IKB et d'autres banques européennes, que les titres avaient été sélectionnés par une «tierce partie indépendante». Mais elle a omis de préciser que cette tierce partie était en réalité Paulson & Co, le hedge fund du célèbre trader John Paulson, connu pour ses paris agressifs contre le marché subprime.

En réalité, accuse la SEC, John Paulson s'est chargé de la sélection des titres hypothécaires à inclure dans le produit, tout en pariant sur leur baisse. De fait, il jouait directement contre les clients de Goldman Sachs, et ce à leur insu. Ces derniers achetaient le produit dans l'espoir qu'il s'apprécie, suivant l'argumentaire commercial de Goldman Sachs. Or John Paulson avait tout intérêt à sélectionner les titres les plus susceptibles de s'effondrer. Ce qu'il a fait. Et il a gagné son pari. En avril 2007, les investisseurs achetaient le produit. Fin janvier 2008, 99% du portefeuille d'Abacus était dégradé par les agences de notation.

Jouer contre ses clients est légal

C'est ainsi que les clients de Goldman Sachs ont perdu plus d'un milliard de dollars... qui sont allés directement dans la poche de John Paulson. Goldman Sachs n'a encaissé qu'une vingtaine de millions sur l'opération. Cela dit, d'autres paris massifs (que nous décrivons plus loin) ont permis à la banque, elle aussi, d'empocher plusieurs milliards en se positionnant contre ses clients.

L'affaire dévoile crûment le manque de réglementation des produits dérivés, traités hors bourse (OTC). De même, elle révèle le vide réglementaire béant au sujet des pratiques consistant pour une banque à parier contre certains de ses clients, au profit de son unité de négoce propre, ou au profit d'un hedge fund client qu'elle «met dans le coup».

D'après une enquête du magazine Fortune d'août 2008, cette pratique n'est pas réglementée aux Etats-Unis. Le seul détail qui a en effet compromis Goldman Sachs est l'omission de dire aux investisseurs que Paulson sélectionnait les titres. Mais il aurait été difficile pour la SEC d'épingler la banque sur d'autres motifs. Au demeurant, John Paulson ne fait, pour sa part, l'objet d'aucunes poursuites car il n'aurait violé aucune loi en pariant contre les CDO.

Un pari subprime à grande échelle

Le cas de la Grèce a mis au jour des pratiques très similaires. Dévoilé peu avant, il a démontré la même complicité entre Goldman Sachs et le hedge fund Paulson & Co pour spéculer contre l'euro et la dette grecque. Goldman Sachs, qui conseillait l'Etat grec en matière de dette, avait connaissance de la situation grave du pays. La banque est soupçonnée d'avoir introduit John Paulson aux opportunités de vente à découvert (short selling) de la dette grecque, dont le marché obligataire s'est effondré sous les spéculations des hedge funds. Le fait que Goldman Sachs ait pu utiliser sa connaissance d'initié pour conseiller des stratégies «short» à ses clients les plus proches, illustrant un conflit d'intérêts extrême, lui a attiré de vives critiques.

Goldman Sachs a joué le pari subprime à bien plus grande échelle que dans le cas Abacus. Pour rappel, elle était la seule banque à avoir gagné de l'argent sur l'effondrement du marché en 2007. En 2006, la firme était le plus gros assembleur de paquets de dette subprime de la plus mauvaise qualité. Fin 2006, elle décide de vendre aux clients ces hypothèques, qu'elle sait défaillantes. La firme écoule sans mal sa cuvée 2006 de CDO, sans révéler aux acheteurs qu'elle les estime à un cheveu du défaut de paiement, et récolte des milliards de dollars de revenus.

Les acheteurs: des gérants de fonds, banques, et investisseurs crédules. Selon nos sources, UBS en aurait même fait partie, à l'instar d'IKB et d'autres banques européennes. Puis, au printemps 2007, Goldman Sachs va plus loin: elle parie massivement sur l'effondrement des mêmes CDO qu'elle a vendus à ses clients. Son desk de négoce pour compte propre achète d'énormes quantités de dérivés (CDS) pour jouer contre les positions de ses clients. Cette stratégie aurait été recommandée par le directeur financier David Viniar, dès le mois de décembre 2006, et approuvée en comité de direction par le président et directeur de la firme, Lloyd Blankfein.

Des surprimes vendues... et revendues

Des sources nous ont indiqué que Goldman et d'autres firmes de Wall Street se positionnent régulièrement contre les ordres de leurs clients.Les papiers que Goldman Sachs a déchargés sur ses clients entre 2006 et le printemps 2007 accusent les défaillances prévues entre juin et septembre 2007. Les positions de trading de la firme gagnent alors massivement.

C'est ainsi que grâce à cette stratégie, Goldman Sachs, au même titre que John Paulson, entre dans la légende en générant 11,4 milliards de dollars de profits en 2007 - année où toutes les autres banques sombrent - suite à l'envolée de 70% de son revenu du négoce au troisième trimestre 2007. Quant à John Paulson, dont l'ensemble des fonds étaient axés sur cette stratégie, il entre lui aussi dans la légende en générant près de 15 milliards de profits en 2007 sur ce que l'on pourrait qualifier de «plus grande vente à découvert du siècle».

L'affaire Abacus éclate aujourd'hui alors que le président Barack Obama semble, cette fois, déterminé à édicter une réglementation limitant les excès spéculatifs de Wall Street. Des plaintes collectives contre Goldman Sachs, lancées par des investisseurs en CDO, ne sont pas exclues, tout comme des attaques de la part des autorités de supervision de Grande-Bretagne et d'Allemagne. L'affaire pourrait en outre coûter sa place au CEO Lloyd Blankfein, et remettre en cause le modèle d'affaires du géant de Wall Street. Lloyd Blankfein devra témoigner devant le Sénat le 27 avril, sous la présidence de l'intransigeant sénateur démocrate Carl Levin.

 

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."