Bilan

Comment le groupe Espirito Santo s'est effondré

La faillite du géant bancaire portugais marque la fin d’un empire familial vieux de cent cinquante ans. Chronologie.
  • 1889: José Maria Espírito Santo a 19 ans et de l’ambition. Il décide d’ouvrir un petit bureau de change au cœur de Lisbonne. Bourreau de travail, il œuvre nuit et jour à la diversification de ses activités. Pour atteindre ses objectifs, il dit ne dormir que trois heures par nuit. Un acharnement qui porte ses fruits: dès 1880, il délaisse ses activités de change pour fonder plusieurs institutions bancaires, dont Beirão, Pinto & Cª, JM Espírito Santo Silva et JM Espírito Santo Silva & Cª. Celles-là seront dissoutes à sa mort en 1915 par son fils, José Ribeiro Espírito Santo, qui l’année suivante fondera la Casa Bancária Espírito Santo Silva & Cª.

  • 1920: La Casa Bancária devient une société anonyme et s’appelle désormais Banco Espírito Santo (BES). Son capital social est divisé en 40 000 actions dont 39 500 sont détenues par le clan Espírito Santo. Elle rejoint le club des cinq banques les plus importantes du pays tandis que d’autres établissements, affaiblis par le contexte économique difficile de l’entre-deux-guerres, déposent le bilan. Avec l’arrivée au pouvoir d’António Oliveira Salazar en 1928, BES connaît une période dorée. La banque bénéficie des largesses de la dictature qui à son tour maintient son hégémonie grâce au soutien de riches banquiers. En 1937, BES fusionne avec Banco Comercial de Lisboa et devient Banco Espírito Santo e Comercial de Lisboa (BESCL).

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  • 1975: Après la Révolution des œillets – un coup d’Etat militaire mais pacifiste qui renverse la dictature salazariste – la BESCL est nationalisée. Les membres du clan s’exilent, notamment au Brésil, en Suisse ou au Royaume-Uni, pour reconstituer leur empire. Deux holdings basées au Luxembourg – Espírito Santo International (ESI) et Espírito Santo Financial Holding (ESFH) – sont créées. Au Brésil, la famille crée le Banco Interatlântico. En 1978, la Compagnie financière Espírito Santo est fondée à Lausanne.

  • 1984: Ricardo Salgado, arrière-petit-fils de José Maria Espírito Santo, fonde Espírito Santo Financial Group (ESFG). En 1989, l’«irréversibilité» légale des nationalisations proclamée par la Constitution de la République portugaise est supprimée. BES peut à nouveau être privatisée. Grâce à une alliance avec la banque française Crédit Agricole, Ricardo Salgado est en mesure de racheter «sa» banque en 1991. Tentaculaire, le conglomérat familial aux enseignes vert et blanc ne tardera pas à devenir omniprésent au Portugal à travers une myriade de sociétés dans l’immobilier, l’assurance, l’agriculture, la santé et l’hôtellerie.

  • 2011: Le Portugal conclut avec la Troïka un plan d’économies budgétaires drastique en contrepartie d’un prêt de 78 milliards d’euros. Parallèlement, le Ministère public lance l’opération Monte Branco (Mont Blanc) afin de démanteler le plus vaste réseau de blanchiment de capitaux et de fraude fiscale du Portugal. L’enquête porte sur les liens existant entre gestionnaires de fortune en Suisse et de riches contribuables portugais. Ricardo Salgado est entendu à titre de témoin. Avec ses cascades de holdings abritées le plus souvent dans des paradis fiscaux tels que le Luxembourg ou la Suisse, la structure du groupe Espírito Santo est propice à toutes les dérives, en particulier parce qu’elle permet de dissocier le risque financier de l’exercice du contrôle.

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  • 2012: Afin de respecter les exigences de solvabilité édictées par les autorités européennes, trois des principales banques portugaises – Banco Comercial Português, Banco Português de Investimento et le groupe public Caixa Geral de Depósitos – sont recapitalisées grâce au plan d’assistance de l’Union européenne. Le groupe Espírito Santo, soucieux d’éviter un scénario similaire à celui de la nationalisation de la banque en 1975, refuse l’aide européenne et assure que ses finances sont saines et solides.

  • 2013: La crise financière à Chypre génère des inquiétudes au Portugal, où les épargnants craignent que le modèle chypriote de gestion des crises bancaires – soit le renflouement d’une banque en faillite en ponctionnant les comptes bancaires de ses clients – se généralise en Europe. Prise dans un vent de panique boursière, l’action de BES enregistre son minimum annuel (0,67 euro). Dans un communiqué, l’Association portugaise des banques tente de balayer tout parallèle dressé entre les situations bancaires des deux pays: au Portugal, les dépôts seraient «complètement sûrs». Les banquiers mettent en avant la solvabilité du système en citant notamment l’exemple de BES qui possède des ratios de fonds propres de 9,9%.

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  • 20 juin 2014: Suite à la découverte d’irrégularités comptables au sein d’ESI – la holding de tête du groupe – Ricardo Salgado est écarté de sa direction. Le départ de celui que l’on surnomme Dono Disto Tudo (propriétaire de tout) marque la sortie du clan Espírito Santo des instances dirigeantes de la banque. Il n’est cependant pas sans conséquence. Le titre BES chute de 30%. L’arrivée de l’économiste de renom Vitor Bento le 14 juillet ne suffira pas à calmer entièrement les esprits. Le 22 juillet, ESI, dont la dette est estimée à 7 milliards d’euros, est placée sous le régime de gestion contrôlée par le Tribunal de commerce du Luxembourg. Les holdings Rioforte (49% du capital d’ESFG) et ESFG (principal actionnaire de BES) lui emboîtent le pas.

  • 20 juillet 2014: Rattrapé par l’opération Monte Branco, Ricardo Salgado est arrêté. Les déboires d’ESI ont également des répercussions en Suisse, où la holding n’a pas remboursé à temps des échéances de titres de dette à court terme détenus par des clients de BES. La banque suisse du groupe vend la majeure partie de son activité de gestion privée à la banque genevoise Compagnie Bancaire Helvétique. Le 30 juillet, frappée de plein fouet par son exposition à la dette du groupe Espírito Santo, BES annonce une perte semestrielle record de 3,57 milliards d’euros. Afin d’enrayer la descente aux enfers de son titre, les autorités boursières suspendent sa cotation le 1er août.

  • 4 août 2014: L’Etat vole au secours de BES. La banque est scindée en deux: d’un côté, une structure de «défaisance» dans laquelle sont concentrés les actifs financiers à haut risque. De l’autre, la «bonne banque», baptisée Novo Banco, dans laquelle 4,4 milliards d’euros provenant du plan de sauvetage européen de 2011 sont injectés. Une nationalisation de facto – 90% de la recapitalisation de BES provient d’argent public – mais provisoire, l’objectif de l’Etat étant de vendre dès que possible Novo Banco.Quant aux activités toxiques, elles sont confiées aux actionnaires, dont la famille Espírito Santo (20,1%) et le Crédit Agricole (14,6%), qui devront assumer les pertes liées à leur liquidation. L’impact sur le bilan de la banque s’élève au total à 708 millions d’euros.

  • 17 octobre 2014: Le groupe Espirito Santo est poussé à la faillite. Une décision de la justice luxembourgeoise marque l'étape finale dans le démantèlement du groupe familial portugais. Ses deux principales holdings ne passeront pas par le redressement judiciaire.

Banco Espírito Santo a cessé d’être en odeur de sainteté auprès de sa population. Maquillage des comptes, malversations, actifs toxiques et dirigeants corrompus ont provoqué, en quelques semaines, l’effondrement d’une dynastie bancaire fondée au XIXe siècle. Une nouvelle faillite bancaire qui illustre l’opacité du système financier européen. 

 

 

 

 

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste indépendante. Licenciée en droit et titulaire d'un master en communication et médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail, qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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