Bilan

De Bournville à la City

Le combat pour conserver Cadburydans le giron britannique rappelle celui du sauvetage de MG Rover, qui avait fini par déposer le bilan en 2005, entraînant la disparition de 5000 emplois (il fut un temps où elle en employait 20 000), le Phoenix Consortium s'étant révélé incapable de faire revivre le constructeur britannique. La fin de Rover fut un coup dur pour l'image du Parti travailliste à Birmingham, réputé protéger les entreprises et les emplois britanniques. Aujourd'hui, alors que s'annoncent les élections législatives, c'est une nouvelle marque locale chère à la population qui vient de tomber dans les griffes d'un prédateur étranger. En Grande-Bretagne, comme dans le monde, l'attachement à des produits s'explique notamment par leurs liens avec les souvenirs d'enfance. Sur place, c'est grâce à l'oeuvre de George Cadbury que les habitants de Bournville ont le sentiment que Cadbury leur appartient, alors même que cela fait déjà longtemps que l'entreprise a son siège plus loin, dans la banlieue de Londres.La plupart des maisons et des espaces verts créés à l'époque victorienne pour les ouvriers par cette famille de Quakers scandalisée par les conditions de travail dans leur ancienne usine du centre de Birmingham, appartiennent désormais à la Bournville Village Trust, créée par Cadbury pour la gestion de ces biens. Des membres de la famille siègent toujours dans cet organisme, alors qu'il y a belle lurette que tous ont démissionné du conseil de la société. Si Kraft mène à bien son rachat, le groupe américain ne pourra pas revendiquer les biens de l'organisme de gestion, qui font précisément tout le charme de Bournville. Les habitants pourront continuer à vivre dans des logements à bas loyer dans cette région plutôt riche (même si les listes d'attente sont longues). Le paternalisme à l'ancienne de George Cadbury trouve un écho très actuel dans l'engagement de Cadbury en faveur des produits du commerce équitable, le cacao notamment. L'entreprise est d'ailleurs considérée comme une bonne maison mère pour le fabricant de chocolats équitables Green Blacks.Une vente lourde de symbolesKraft s'est engagée à développer la production à Bournville et à garantir le maintien d'une autre usine près de Bristol, que Cadbury menaçait de fermer. Mais dans la région, les habitants se méfient des promesses de l'américaine. Les représentants des autorités locales ont alors battu la campagne pour rassembler des soutiens et contraindre le conseil d'administration à rejeter les avances de Kraft.La vente de Cadbury est lourde de symboles pour une ville qui, à l'instar de Manchester, s'est construite dans l'élan de la révolution industrielle, et qui en a gardé les surnoms d'«atelier de la planète» et de «ville aux mille métiers». Des dizaines d'entreprises connues, telles que Rover, HP Sauceet Dunlop, ont fermé ou sont parties au cours des vingt dernières années, mais le nom de Cadbury jouit d'une résonance toute particulière et son prestige n'a cessé d'augmenter à mesure que s'effondraient d'autres piliers de l'économie. «Si nous en avions dix comme Cadbury, cela serait sans importance, explique Nigel Dawkins, un conseiller municipal conservateur. On pourrait en vendre un aux Amerloques et un autre aux Chinois. Mais nous n'en avons qu'un. C'était le dernier survivant, et c'est terminé.»A des kilomètres de là, à Londres, la crise financière de 2008 s'est incarnée dans une image: celle du banquier quittant les bureaux de la banque d'affaires Lehman Brothers, à Canary Wharf, chargé d'un carton contenant toutes ses affaires. C'était le 16 septembre 2008, et le système bancaire mondial sentait le sol se dérober sous ses pas.Depuis, les craintes de voir se reproduire les récessions passées se sont révélées infondées. Canary Wharf est aujourd'hui de nouveau en plein boom. De nouveaux bureaux ont créé quelque 7000 emplois supplémentaires dans le quartier, qui sont venus remplacer ceux disparus avec certaines banques. Les surfaces de vente et les bureaux que possède le Canary Wharf Group affichent quasi complet. Depuis mars dernier, lorsque les marchés financiers ont touché le fond et commencé leur lente mais sûre reprise, la situation s'améliore, les banques embauchent à nouveau et les primes sont de retour et en grande forme. Jusqu'à maintenant, la taxe sur les bonus voulue par le gouvernement et les menaces de délocalisation de certaines entreprises de la City n'ont eu guère de répercussions sur Canary Wharf où 98% des surfaces de bureaux sont louées, même si les loyers, ici comme ailleurs, ont très fortement baissé.Ce spécialiste dit ne pas redouter que les projets de limitation des activités des banques d'affaires aux Etats-Unis, annoncés par Barack Obama, soient copiés en Europe: «La séparation des activités bancaires est très rare dans l'histoire européenne, contrairement à ce qui a pu se faire aux Etats-Unis: si Washington va au bout de son projet, on pourrait voir un plus grand nombre d'établissements se tourner vers l'Europe.»Pour de nombreux observateurs, le déménagement de la City en Suisse n'est rien de plus qu'une rumeur. Les banques, cabinets de comptabilité, agences de notation et cabinets d'avocats de Canary Wharf seraient bien en peine de trouver un endroit qui puisse tous les accueillir et leur garantisse la même proximité et les mêmes avantages pratiques que Londres, qui va d'ailleurs encore gagner en commodité avec la mise en service du Crossrail, réseau de trains express qui devrait fonctionner à partir de 2017.Et si les conservateurs ont promis la semaine dernière de prendre Obama pour modèle s'ils remportent les législatives cette année, rares sont ceux qui s'attendent à ce qu'ils aillent au bout de leur idée. D'un côté, les acteurs politiques souhaitent éviter que se reproduisent de nouvelles crises de ce genre, et cela passe par une réglementation plus stricte. De l'autre, ils savent aussi que la City est une source colossale de recettes fiscales. Ce à quoi ils ne renonceront pas facilement vu l'état effroyable des finances publiques.- D'après The Observer

Ashley Seager

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