Bilan

De Mayfair à Genève: l’exode des stars de la City

Cette année, des «riches» d’un genre particulier s’invitent dans l’édition 2010 de Bilan: les gérants de hedge funds londoniens. Ces derniers mois ont vu un exode important de gérants alternatifs de Mayfair vers la Suisse. «L’affluence s’est concentrée sur Genève et dans une moindre mesure sur la Suisse alémanique (Zurich et Zoug)», précise Shelby du Pasquier, associé de l’étude Lenz & Staehelin. «Cinquante gérants de hedge funds ont déménagé de Londres vers la Suisse en trois ans et demi», estime David Butler, directeur du consultant Kinetic Partners. Il prévoit que la tendance se poursuivra: «Vingt pour-cent des gérants londoniens auront des opérations significatives hors de Grande-Bretagne ces prochaines années. La Suisse est perçue comme une alternative efficace.»

Plus encore que par leur nombre, les nouveaux venus se distinguent par leur notoriété et l’importance de leurs fonds. Avec l’arrivée de Brevan Howard et de BlueCrest, Genève accueille désormais deux des plus grands gérants alternatifs du monde, venus emboîter le pas au pionnier d’entre eux, Philippe Jabre, l’ancien top trader de GLG arrivé en 2006 et qui gère à présent plus de 4,5 milliards de dollars. Alan Howard (Brevan Howard), qui pèse personnellement 1,5 milliard de dollars de fortune, et Jonathan Lourie (Cheyne Capital), que nous estimons à près de 200 millions, ont personnellement déménagé à Genève en 2010, tandis que Michael Platt, de BlueCrest, a ouvert un bureau de 70 collaborateurs dans la Cité de Calvin.

D’autres, comme Robert Holroyd (numéro un en Australie) et Jean-Philippe Blochet (Brevan Howard), sont domiciliés à Zurich, suivis d’un autre grand nom, Israel Englander, qui a déménagé sa société Millenium aux bords de la Limmat. Zoug a notamment attiré Karsten Schroeder, président d’Amplitude Capital, une structure d’un milliard de dollars. Enfin, Edmund Truell, célébrité du private equity londonien, vient de s’installer dans le Valais, à Evolène (val d’Hérens). Lors de l’installation, les sociétés obtiennent des «rulings» (arrangements) fiscaux, négociés à l’avance avec l’administration cantonale. «Cela offre une clarté sur la base d’imposition pour le futur, souligne Shelby du Pasquier. Et pour les managers anglais, une telle visibilité compte beaucoup.» La Suisse ne dénombre aujourd’hui pas loin de 150 hedge funds gérés par des «single managers».

L’exode est essentiellement lié à la hausse du taux d’imposition sur les plus hauts revenus en Grande-Bretagne depuis avril 2010, qui a grimpé de 40% à 50%. «Le climat fiscal est devenu moins favorable en Grande-Bretagne, souligne Shelby du Pasquier, en même temps que les statuts favorables de resident non domiciled a été remis en question dans le cadre des réformes intervenues ces dernières années.» L’exode aurait coûté au gouvernement britannique près de 800 millions de dollars par an en recettes fiscales perdues, selon Kinetic.

 

PHILIPPE JABRE Le financier est arrivé en Suisse en 2006 et gère à présent plus de 4,5 milliards de dollars.

 

Un club mondial

Mais les spécialistes en conviennent: l’attrait de Genève n’est pas tant la fiscalité. Ses taux d’imposition (24,4% sur la société, 44% sur le gérant et 27% sur les dividendes) sont moins favorables que Zurich (21,2%, 40%, 21%), Bâle (14,8%, 37% et 20%), Zoug (15,3%, 23% et 12,5%), ou Freienbach (11,8%, 19%, 10%). «Genève, c’est surtout un club, rappelle David Butler, qui réunit aussi les négociants de matières premières du monde entier.» Globalement, l’absence d’impôt sur les gains en capital constitue un avantage pour la Suisse. Mais au-delà, les hedge funds pourraient trouver plus attrayants, du strict point de vue fiscal, des lieux comme Dublin, Jersey, Malte, Monaco, mais aussi Hongkong et Singapour, où des redomiciliations ont également eu lieu.

D’autres encore ont choisi Chypre, le Canada ou l’Australie. Mais la Suisse reste une des meilleures combinaisons en termes de cadre des affaires et de qualité de vie. En outre, l’atout maître de Genève est la proximité des banques, sachant qu’une part considérable des avoirs investis en hedge funds provient d’allocations de clients de banques suisses.

Outre la fiscalité, le principal moteur derrière l’exode vers les Alpes s’appelle AIFM, la directive qui a renforcé la réglementation des gérants de hedge funds dans l’UE. «Certains gérants attendent de voir comment seront appliquées les règles de la directive européenne par les autorités nationales, indique Shelby du Pasquier. Le diable est dans les détails, et ces gérants réservent leur décision jusqu’à l’obtention des détails finaux de la réglementation.»

Autre argument négatif pour Londres, la FSA va durcir les règles concernant les rémunérations des gérants de fonds. Dans ce contexte, la Suisse est apparue comme un cadre moins restrictif qui permet aux gérants de se rémunérer et de payer leurs employés avec plus de liberté. «Il y a eu un arbitrage réglementaire, souligne Shelby du Pasquier, sur ce point favorable à la Suisse. Sans quitter l’Angleterre, la plupart y ont élargi leurs équipes, ce qui les rend plus flexibles.» Et ce mouvement ne s’est pas arrêté: «Beaucoup d’autres sont intéressés de venir en Suisse, et tous ne sont pas encore installés.»Une lacune à combler

En revanche, les gérants de hedge funds qui se créent ou qui arrivent en Suisse ne sont pas du tout réglementés comme en Angleterre par la FSA. «Et il y a là une lacune qu’il faut combler», estime David Butler. Actuellement, il est très facile de créer et de gérer un fonds offshore en Suisse sans aucune forme de surveillance. «L’univers des hedge funds en Suisse est essentiellement offshore, explique Shelby du Pasquier. Le législateur helvétique va devoir réfléchir à une réglementation de cet univers.» Seuls les gérants de fonds UCITS, domiciliés au Luxembourg, peuvent être enregistrés en Suisse. «Or depuis la crise financière, la tendance est à l’onshorisation des hedge funds», note Shelby du Pasquier.

Pour David Butler, le régulateur suisse (FINMA) doit s’inspirer de la FSA britannique plutôt que de l’UE. «La directive AIFM ne s’imposera pas comme le standard des meilleures pratiques, et il ne serait pas judicieux que la FINMA s’en inspire», met-il en garde. Pour lui, l’approche de la FSA est de loin la plus expérimentée. Mais pour Shelby du Pasquier, le modèle anglais va de toute façon devoir s’adapter au modèle européen, «car Londres devra mettre en œuvre la directive AIFM». L’expert genevois rappelle que la directive, dans sa dernière mouture, est devenue plus souple, «les contraintes étant toutefois supportées par les investisseurs». Il espère que la réglementation de la FINMA «considérera les investisseurs comme des personnes responsables, en mesure d’assumer leurs décisions d’investissement». Cela dit, toutes les activités et produits visant le marché de l’UE devront être eurocompatibles.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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