Bilan

Des grandes fortunes extrêmement fragiles

Un chroniqueur financier du «Wall Street Journal» affirme dans un livre que les richesses d’aujourd’hui sont bien plus instables qu’autrefois, parce qu’elles se sont construites sur des marchés financiers volatils.

La grande bulle – et la débâcle des marchés financiers qui a suivi lorsqu’elle a éclaté en septembre 2008 – a donné naissance à son tour à une autre bulle, cette fois dans l’édition. Des dizaines d’ouvrages sur la crise sont venus garnir les rayonnages des librairies pour, dans la majorité des cas, sombrer aussitôt dans l’oubli. Quelques-uns étaient captivants, comme Too Big to Fail (non traduit en français), grand succès de librairie paru en 2009 et signé Andrew Ross Sorkin, ou Le casse du siècle (en français aux Editions Sonatine, 2010) de Michael Lewis, paru l’année suivante. Mais la plupart étaient des récits suivistes et grandiloquents, pondus par des experts autoproclamés ou par des Cassandre incompris cherchant à faire porter le chapeau à quelqu’un, ou à tout le monde. Ces ouvrages ont fait une large part aux théories du complot et laissé peu de place à la perspicacité. The High-Beta Rich* (paru le 1er novembre, non traduit en français) est l’un des rares à mériter une lecture, et pas seulement parce que nous prenons un malin plaisir cathartique à lire les déboires des superriches. Robert Frank y présente une nouvelle thèse à contre-courant dont les implications pourraient être importantes pour l’élaboration des politiques économiques: les fortunes sont aujourd’hui beaucoup plus volatiles que l’on ne le pense généralement. Spécialiste des grandes fortunes pour le Wall Street Journal, Robert Frank est particulièrement bien  placé pour parler des flamboyantes prémices du XXIe siècle et des événements qui ont suivi. Il détaille la façon dont le krach financier a décimé certaines de ces grandes fortunes et ouvert de lucratifs débouchés à d’autres, comme Ken Cage, huissier, qui prend pour cibles les yachts et les jets privés, et dont les affaires n’ont jamais été aussi florissantes.

«une image très surfaite de la richesse»

Robert Frank livre quelques récits croustillants de débâcles financières. Dans le manoir de Palm Beach que Tim et Edra Blixseth ont fait construire, il remarque un aquarium de 400 litres quasiment inhabité au milieu du salon et demande à Edra où sont passés les coraux. «Ils ont été saisis.» Le personnel de maison, 110 personnes, a été congédié, et le couple est parti à la dérive à partir du moment où les banques, jadis si promptes à octroyer des crédits, ont demandé à être remboursées. L’origine de leur fortune était une station de sports d’hiver pour milliardaires appelée The Yellowstone Club, dont les pistes de ski étaient baptisées «Learjet Glades» ou «EBITDA» («excédent brut d’exploitation» en anglais). Il s’est avéré que les pistes les ont amenés plus bas que prévu. Robert Frank parle de ses victimes avec une compassion que bien des lecteurs ne parviendront pas à éprouver, et il a visiblement un faible pour ceux qui se sont accommodés de leurs pertes et sont devenus de meilleures personnes. Jack Warner, par exemple, qui avait pour habitude de lézarder au bord de sa piscine entouré de strip-teaseuses en tenue d’Eve, martèle «qu’il est plus heureux maintenant que l’argent ne régente plus sa vie». L’une des recommandations de l’auteur est que tout le monde reconnaisse que «nous avons de la richesse une image très surfaite». Voilà qui n’est pas gagné. Son autre conseil est plus original: il suggère aux décideurs politiques de tenir compte de l’extrême volatilité de la richesse aujourd’hui. Des fortunes colossales se sont faites et défaites au fil des siècles, mais il a généralement fallu peu de temps pour les dilapider complètement. C’est pourquoi la plupart des sociétés ont inventé leur propre version du proverbe: «La première génération fait la fortune, la deuxième la conserve, la troisième la dilapide.» Aujourd’hui, ce serait plutôt à l’échelle d’une demi-génération. Pour décrire cette volatilité, Robert Frank parle de «facteur bêta élevé» (high-beta), un terme tiré du jargon des investisseurs financiers servant à désigner une action qui tend à faire mieux que le marché quand celui-ci est en hausse et à tomber plus bas lorsque celui-ci repart à la baisse. L’emploi d’un terme appartenant au jargon de la finance ne relève pas du hasard: c’est la financiarisation croissante des richesses, dont une part plus importante que jamais est placée sur des marchés financiers volatils, qui a permis aux grandes fortunes de se constituer et de s’écrouler aussi vite.

20% du revenu global des États-Unis

Robert Frank s’appuie sur des données chiffrées. Lors des différentes phases d’expansion rapide de ces trente dernières années, les revenus du 1% de la population composée par les familles les plus fortunées des Etats-Unis ont augmenté plus vite que les revenus moyens du pays, et, lors des crises qui ont suivi, les revenus de ces familles sont tombés plus bas, et de plus en plus bas à chaque fois. En 2007-2008, les superriches ont enregistré une baisse de leurs rentrées financières de plus de 8%, contre une contraction moyenne de 2% sur l’ensemble du pays. Certes, ces revers occasionnels ne les ont pas empêchés de s’arroger une part croissante du gâteau; ils totalisent aujourd’hui 20% du revenu global des Etats-Unis, soit deux fois plus qu’à la fin des années 1970. Ils paient également plus de 38% du total des impôts sur le revenu collectés par l’Etat fédéral – un chiffre que beaucoup de gens, dont Barack Obama et Warren Buffett, souhaiteraient voir augmenter. Au vu de la volatilité croissante des fortunes, fait remarquer Robert Frank, ponctionner davantage les riches dans le but de régler les factures de l’Etat est une stratégie à facteur bêta élevé – le risque étant que le gouvernement se trouve confronté à de graves pénuries de liquidités au moment où il en a le plus besoin. Face à la probabilité d’une augmentation de leur contribution, Robert Frank suggère aux grandes fortunes de placer le gros de leurs revenus sur des marchés orientés à la hausse en prévision des coups durs qui ne manqueront pas de survenir. Le conseil est avisé, mais c’est pour découvrir qui sont ces pauvres gens aux abois et ce qu’il est advenu d’eux que la plupart des gens voudront lire ce livre.

* The High-Beta Rich: How the Manic Wealthy Will Take Us to the Next Boom, Bubble and Bust, Robert Frank, Editions Crown, 256 pages.

Revue de presse avec Courrier International

Crédit photo: Michael Albans/Keystone

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