Bilan

Devises: anticipez le retour de la volatilité

Le marché des changes, atone cet été, pourrait bientôt se réveiller. Conseils pour se positionner sur les monnaies attrayantes, en particulier dans les pays émergents.
  • Sur quelle devise miser actuellement? Le yuan chinois semble faire le consensus.

    Crédits: Matt Bird/Corbis

Cette année, les stratèges ont eu grand mal à prédire la direction des principales monnaies. En effet, les politiques des banques centrales ont très nettement réduit les fluctuations sur le marché des devises, et nombre d’attentes ont été déçues. Comment, dans l’environnement actuel, caractérisé par une volatilité au point mort, l’investisseur peut-il tirer profit du marché forex? 

Volatilité: au plus bas historique

Tout d’abord, le constat: «Depuis trois à quatre mois, nous n’avons plus de volatilité sur le marché des changes, explique Marc Maeder, responsable du desk devises chez Banque de Commerce et de Placements à Genève. Les liquidités sont basses, et les mouvements très limités durant la journée.»

Les volumes sont inférieurs de 35 à 40% à leur moyenne. Pourquoi? Une des explications tient à «l’interventionnisme des banques centrales, qui jouent un rôle de stabilisateur des marchés des changes, avec des flux contre-cycliques qui viennent freiner la volatilité sur les changes», selon Manuel Streiff, responsable de la gestion et de la stratégie obligataire pour la clientèle privée chez Lombard Odier. 

Pour nombre de spécialistes, il n’y a donc pas, depuis quelques mois, beaucoup d’intérêt à traiter sur le marché forex. «Les investisseurs ne savent pas trop dans quelle direction aller, car il n’y a pas de momentum, poursuit Marc Maeder. Etre long ou short, on ne sait pas. On lit les chiffres économiques pour détecter une tendance, mais ils sont parfois contradictoires, donc les gens ne sont pas très enclins à entrer dans les devises.»

Selon les spécialistes, même les professionnels tels que les entreprises ont peu d’intérêt à recourir aux instruments de hedging (protection contre les variations des taux de change), tant les variations sont faibles. Un commerçant ne craindrait pas une baisse de l’euro de 2% face au dollar. Pourtant, si la volatilité devait soudain se réveiller, un produit en dollars acheté sans couverture et qui a généré 10% de gains peut voir tous ces gains éliminés par les taux de change.

Il faut donc se méfier des eaux qui dorment. «On est à des niveaux de volatilité historiquement bas sur le Dollar Index», explique Bruno Estier, stratège indépendant des marchés, vétéran de l’analyse technique. Le Dollar Index inclut les paires euro-dollar, dollar-yen et dollar-franc suisse. «Les mouvements sont de très faible amplitude.» Mais cela pourrait changer: «On a probablement passé le point le plus bas, en termes de faible volatilité, annonce-t-il, observant une faible reprise des mouvements des changes. A la sortie du mois d’août, on devrait voir une poursuite de cette hausse de la volatilité.»

Le trading de devises repose en effet pour l’essentiel sur les différentiels de taux d’intérêt: les investisseurs misent sur la monnaie du pays dont les taux d’intérêt sont ou deviendront plus élevés, car c’est la monnaie qui s’appréciera par rapport à celle du pays dont les taux d’intérêt sont ou deviendront plus bas. Or «on ne voit pas, pour l’heure, se dégager de différentiels de taux entre pays développés, pour entraîner de tels flux, car les taux d’intérêt des monnaies du G10 restent extrêmement bas», résume Manuel Streiff.

«Il faut vous adapter à un environnement de faible volatilité», conseille Peter Rosenstreich, responsable de la stratégie des marchés chez Swissquote Bank. Il conseille de miser sur des stratégies qui captent les plus petites fluctuations, comme l’arbitrage statistique, et de raccourcir son horizon de placement, d’hebdomadaire ou mensuel, à journalier.

Mais les différentiels entre les principales monnaies pourraient à nouveau se creuser. Le consensus large veut que le dollar et la livre sterling se renforcent à la faveur des hausses de taux attendues de leurs banques centrales respectives. Panorama des anticipations sur les différentes monnaies. 

Dollar favori sur l’euro

La paire la plus traitée sur le marché des changes, l’euro-dollar, est quasiment à l’arrêt depuis cet été. Très faibles variations, valses-hésitations, c’est comme si le marché des changes s’était profondément endormi. Le consensus du marché ne se démonte pas: il attend toujours un euro plus faible que le dollar.

«On regarde du côté des Etats-Unis, et la Fed laisse entrevoir la fin de sa politique accommodante, ce qui plaide pour un raffermissement du dollar face à l’euro», analyse Marc Maeder. La zone euro est en revanche toujours sujette à des risques de déflation, ce qui laisse anticiper des politiques accommodantes de la BCE, aux effets baissiers sur l’euro. Le problème, c’est que le pari dollar contre euro, en place depuis le début de l’année, ne s’est toujours pas matérialisé. Tout au plus a-t-on vu l’amorce d’un raffermissement du dollar depuis juillet.

C’est que les tendances ne sont jamais nettes. «Les statistiques peuvent être contradictoires, et les chiffres du PIB américain montrent par exemple d’importantes disparités, explique Marc Maeder, donc il est difficile de dire à quel rythme les Etats-Unis pourraient relever leurs taux d’intérêt. C’est pourquoi le marché est en situation d’attente.»

Le stratège de la BCP reste confiant que les différentiels de taux reviendront au premier plan, car les taux américains devront bien remonter un jour. L’investisseur, qui doit savoir anticiper, a donc l’opportunité de se positionner sur une hausse du dollar dès la fin de l’été.

Seul bémol: «La quasi-totalité des investisseurs sont déjà positionnés dans cette direction, ce qui limite fortement le potentiel, en particulier de hausse du dollar par rapport au franc suisse, estime Manuel Streiff. C’est pourquoi nous ne préconisons qu’un biais léger plutôt qu’une prise de risque élevée dans cette direction.» 

Livre sterling: à la hausse

Pour les spécialistes, il n’y a pas de consensus sur la sterling. Peter Rosenstreich anticipe qu’elle s’appréciera à la fois contre euro et contre dollar. Pour Jean-Marc Guillot, responsable de la salle des marchés de la Banque Edmond de Rothschild (Suisse), la livre gagnera contre l’euro, mais baissera contre le dollar.

«Cette tendance à l’appréciation du dollar et à la dépréciation de la livre est soutenue notamment par des chiffres de l’emploi décevants au Royaume-Uni, ainsi que par une révision à la baisse des anticipations d’inflation, estime Jean-Marc Guillot. La dynamique est telle qu’une hausse des taux pourrait probablement intervenir plus tôt que prévu aux Etats-Unis et plus tardivement qu’anticipé par le consensus au Royaume Uni.»

Franc suisse: poussé vers le haut?

L’euro-franc suisse n’a presque pas connu de fluctuations, en raison du succès de la Banque nationale suisse (BNS) à maintenir le taux plancher de 1,20, ôtant par là même une partie de l’intérêt à investir ou à spéculer sur la parité EUR/CHF. Les stratèges anticipent un maintien de cette bande.

Mais avec la baisse anticipée de l’euro, Jean-Marc Guillot s’interroge: la BNS va-t-elle maintenir envers et contre tout son taux plancher à 1,20, alors que la BCE s’apprête à injecter des liquidités dans la zone euro, faisant baisser l’euro, tandis que l’économie suisse enregistre de bonnes performances qui pourraient attirer les investisseurs vers le franc suisse, et le renforcer malgré lui? «Un nouveau test de la volonté de la BNS est plus que probable», conclut le stratège. 

Yen: à la baisse

La parité ne suit plus aucune direction depuis fin janvier 2014. La tendance haussière du dollar débutée fin 2012 a été très largement suivie par les intervenants du marché, qui se sont montrés moins confiants une fois le couple dollar-yen repassé au-dessus de la barrière psychologique de 100, observe Jean-Marc Guillot.

Il estime que le potentiel demeure toutefois pour une plus grande dépréciation de la devise nippone, soutenue par la politique monétaire américaine et l’actuelle récession japonaise, qui fait peser de grands doutes sur les résultats des Abenomics. «Une accentuation de la création monétaire par la Bank of Japan (BoJ) ne peut pas être exclue l’an prochain, anticipe le stratège de Rothschild. Une visite de la zone de 115 semble parfaitement envisageable une fois franchi le niveau de 103.» Avis partagé par Peter Rosenstreich, qui s’attend à un nouveau stimulus de la BoJ. «Le yen sera l’une des plus faibles monnaies de 2015», prévoit-il.

Monnaies émergentes: cap sur le yuan

Certes, la hausse attendue des taux d’intérêt américains peut nuire aux monnaies émergentes, car des flux de capitaux pourraient alors quitter les monnaies émergentes pour revenir sur des placements en dollars. Mais l’incertitude sur le moment de la hausse des taux offre des opportunités sélectives sur les monnaies émergentes.

Marc Maeder conseille de jouer l’euro contre le dollar australien et le dollar néo-zélandais. Une pratique appelée carry trade (lire ci-contre): emprunter bon marché dans des monnaies à taux très bas pour placer l’argent emprunté dans ces monnaies à haut rendement. L’euro, comme le yen, est à présent une funding currency (monnaie de financement du carry trade).

Pour une prise de risque élevée, Marc Maeder cite la lire turque parmi les monnaies à taux élevé en comparaison aux monnaies du G10. Vendre l’euro contre la Turquie pour profiter du différentiel de taux attractif pourrait être une bonne stratégie, mais elle est risquée, car la Banque centrale turque n’a plus les mains libres: le président Erdogan est en passe de concentrer entre ses mains tous les pouvoirs sur la Banque centrale. En général, les stratèges citent le risque géopolitique comme le principal obstacle à l’investissement dans certains pays émergents.

«Nous sommes prudents sur la lire turque, le rand sud-africain, et le rouble russe, résume Manuel Streiff. Mais nous sommes positifs sur le Mexique, et aussi le Brésil, dans la mesure où ses obligations offrent 10% de taux d’intérêt.» Peter Rosenstreich évoque le Mexique, Singapour, la Thaïlande, l’Australie,
la Nouvelle-Zélande.

Une monnaie émergente qui fait consensus: le yuan chinois, qui offre le plus grand potentiel d’appréciation et de montée en puissance régionale. Le marché forex du yuan se développe progressivement hors de Chine (offshore) et en Chine (onshore), et Peter Rosenstreich s’attend à ce que la croissance chinoise dépasse les attentes de 7,5% en 2014.

Manuel Streiff privilégie les monnaies émergentes asiatiques à l’instar des roupies indienne et indonésienne. Il estime leur valorisation attrayante compte tenu des réformes concrètes menées par ces pays et du niveau intéressant de leurs taux d’intérêt. Il conseille toutefois de s’exposer à cette thématique au travers de fonds d’obligations souveraines en monnaies locales qui offrent une grande diversification et des rendements autour de 7% par an.

Témoins de la volatilité des monnaies émergentes, les investisseurs qui auraient vendu des dollars et des euros pour acheter un panier de monnaies émergentes, dont le peso argentin et la roupie indonésienne, auraient gagné 9,2% entre février et juin mais n’auraient rien gagné depuis début juillet, selon Bloomberg. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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