Bilan

Dieu et l’argent

Quel est le contraire de l’économie? Facile, c’est le paradis. Que l’on y croit ou non n’y change pas grand-chose. La définition même du paradis, c’est l’abondance, infinie, des biens et la certitude de voir ses désirs comblés. En chassant Adam et Eve de l’éden, c’est moins à la mort qu’à l’économie que Dieu a condamné les êtres humains, une condamnation au difficile exercice de la vie dans un monde aux ressources limitées. Cette évidence ne pouvait échapper à l’omniscience divine. Pour orienter ses créatures face à la sauvagerie économique, elle leur a prodigué quelques conseils. Souvent les mêmes d’ailleurs d’une religion à l’autre, d’une philosophie à l’autre. Partage, charité, être plutôt qu’avoir, frugalité plutôt qu’ostentation, du bouddhisme à l’islam, du confucianisme au christianisme, le message fondamental varie peu.

Mais les différences existent. Elles portent sur des détails dont on soupçonne qu’ils ont parfois entraîné des conséquences notables en favorisant le développement économique des uns, en freinant celui des autres. Les religions ont sans doute deux ou trois raisons d’en vouloir à l’économie de marché. Ne serait-ce que parce que cette dernière est en passe de s’imposer comme un universel sans avoir consenti des grands efforts de prosélytisme. Mais le divin n’a pas dit son dernier mot. Et jure que son heure sonnera d’autant plus tôt que l’économie continuera de hoqueter ses crises. La question n’est plus tant de savoir si le XXIe siècle sera spirituel ou non, mais si l’économie le deviendra un peu plus.

 

«Calvin n’est plus d’une grande aide en économie»

Professeur de théologie à l’Université de Genève, François Dermange explique pourquoi la frugalité a aussi ses limites.

Bilan Luther et Calvin avaient des positions relativement différentes sur l’économie. Comment expliquer cette différence?François Dermange Ils ne sont tout simplement pas de la même génération. Luther est encore marqué dans ce domaine par les préjugés du Moyen Age. Adversaire d’Aristote en de nombreux domaines, il partageait sa condamnation de l’argent pour l’argent. Selon une formule alors consacrée «l’argent ne fait pas de petits» et l’intérêt est vu comme du vol. La position est plus conservatrice encore que celle d’un Thomas d’Aquin, qui admet que l’intérêt rémunère au moins le risque pris par le prêteur. Avec Calvin, on change de monde. Il n’y a plus de raison de faire de différence entre louer une maison et de l’argent. L’intérêt, c’est le loyer de l’argent, et il est d’autant plus admis qu’il permet de développer des industries utiles pour tous et de donner du travail aux gens. On fait alors une différence entre prêt productif, qui donne lieu à intérêt, et prêt de consommation, pour lequel l’intérêt restait condamné, comme dans le message des prophètes.B Calvin est donc partagé entre tradition et modernité?FD En un sens oui. La Réforme est d’abord un retour aux textes bibliques. Calvin prenait très au sérieux les mises en garde contre l’usure et l’exploitation des pauvres. En même temps, il fait preuve de réalisme. Condamner l’intérêt risquait de s’avérer au bout du compte encore plus dommageable pour les pauvres. La «permission» est toutefois assortie de plusieurs conditions, comme celle… de ne pas faire métier de la banque! C’est évidemment une sorte d’ironie quand on sait que deux siècles plus tard les protestants s’illustreront particulièrement dans ce secteur.B Justement, comment est-ce possible?FD Calvin voyait très bien qu’en entrouvrant la porte, d’autres s’y engouffreraient. Du moins fallait-il au moins que les banquiers adhèrent à un modèle d’éthique particulier empreint d’une culture humaniste et religieuse. Rester modeste et discret, sans luxe tapageur, et surtout faire en sorte que son argent soit utile aux autres, à travers le jeu économique, mais aussi par le don: Jean-Gabriel Eynard a financé les guerres d’indépendance de la Grèce; Jean-Jacques de Sellon a largement contribué à la lutte contre l’esclavage et la peine de mort, puis à la paix entre les nations; en France, les Delessert créeront les premières caisses d’épargne et de nombreuses écoles gratuites et engageront leur fortune et leurs relations pour limiter en 1840 à huit heures la durée quotidienne du travail des enfants de 8 à 12 ans. Plus récemment, c’est un peu cette éthique discrète et généreuse qu’incarnaient les Guerlain, Dumas, Peugeot et bien des familles romandes.B Max Weber a relié la pensée de la prédestination protestante à l’essor du capitalisme. En a-t-il fait la juste interprétation?FD A mon avis, non. Max Weber lie le dynamisme économique des protestants à la prédestination, chacun devant se persuader au travers de sa réussite matérielle qu’il était bien élu de Dieu. Une motivation plus puissante et plus simple animait ces banquiers protestants: «A ceux à qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé» (Luc 12:  48). Etre riche donnait une responsabilité vis-à-vis de Dieu et des autres. Face à Dieu, il fallait ne pas trop dépenser pour soi et montrer qu’on restait libre face à ses biens. Face aux autres, il fallait montrer qu’on n’était pas le «propriétaire» de ses biens, mais leur gestionnaire en vue d’un profit pour tous.B Calvin prêche-t-il pour un salaire équitable?FD On peut le dire ainsi. Lorsqu’il commente le huitième commandement du Décalogue, «Tu ne voleras point», pas une fois Calvin ne fait référence au droit de propriété. En revanche, il insiste beaucoup sur le devoir du riche envers ceux qui travaillent pour lui. Très concrètement, la première exigence éthique est «que ceux qui dépendent de nous n’aient pas à vivre chichement», même si c’est un salaire très bas que consacre l’usage. Autrement, dit, cette éthique très pratique commence avec le salaire que nous donnons à notre femme de ménage.B Il ne doit pas être évident de tenir une telle éthique dans le monde actuel où richesses et fastes vont volontiers de pair?FD C’est vrai, pour plusieurs raisons. D’abord, parce que cette éthique de la responsabilité n’a pas toujours été transmise. Nous avons tous des exemples du décalage des grands-parents et de leurs petits-enfants, lassés de se voir proposer «un demi-sucre ou rien?». Plus fondamentalement, nous vivons dans un monde infiniment plus complexe qu’au temps de la Réforme. Par exemple, nous aspirons tous, me semble-t-il, à une vie plus simple et plus riche en relations humaines, où le travail et la consommation ne soient pas les maîtres mots. En ce sens, la vieille éthique de la frugalité garde toute sa valeur. Et pourtant, nous savons que c’est la consommation qui nourrit la croissance et qu’une trop grande frugalité est dommageable à l’économie. Comment faire, alors? C’est à nous de réinventer des solutions que nous ne trouverons pas chez Calvin.B L’eschatologie, propre aux religions du livre, a-t-elle une influence sur l’éthique économique dans le christianisme?FD Certainement. La perspective des temps derniers donne en effet un critère. Mais que privilégier? Un premier modèle inspiré du chapitre XXV de l’Evangile de Matthieu récompense le riche qui, donnant à manger ou à boire au pauvre, l’a, sans le savoir, donné au Christ. On verra alors dans le pauvre une utilité pour le riche, un «portier du ciel», sans d’ailleurs beaucoup chercher à le sortir de la pauvreté.B C’est plutôt le modèle catholique, non?FD Tout à fait, même si, par exemple, l’encyclique Caritas in veritate de Benoît XVI offre une analyse plus complexe. Un second modèle, visait plutôt à traduire dans la réalité avant-dernière du monde quelque chose des réalités dernières. S’il est vrai que devant Dieu «il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme» (Gal. 3 :  28), cette égalité fondamentale de tous devait, par exemple, impliquer qu’on lutte contre l’esclavage et qu’on permette aux pauvres de sortir de leur condition par l’éducation et le travail. Ce n’est pas un hasard qu’en adoptant la Réforme en 1536, les Genevois ont dans la même assemblée interdit la mendicité. Il s’agissait pour eux de devenir acteurs de l’eschatologie. Ce volontarisme a eu des effets bénéfiques pour l’économie, même s’il ne faut pas l’idéaliser. Aux Pays-Bas, on créa des «maisons de pauvres» où l’on enfermait les enfants indigents jusqu’à ce qu’ils aient appris un métier. Même si une génération plus tard, il n’y avait pratiquement plus de pauvres dans ce pays, la méthode a de quoi nous choquer.

 

CATHOLICISME

Le pape n’est pas marxiste Benoît XVI soutient l’économie de marché. Mais il appelle aussi à un grand virage éthique.

En juin 2009, Benoît XVI croit bon de mettre certaines choses au point en matière d’économie. Son encyclique Caritas in veritate est publiée en pleine tempête économique et financière. Quelques semaines auparavant, certaines rumeurs disaient que ce texte aurait des accents marxistes. Point. Le Saint Père est un adepte de l’économie de marché, même si, selon Jean-Yves Naudet, professeur d’économie et d’éthique à l’Université d’Aix, Benoît XVI ajoute sa touche personnelle: «Tous les acteurs et institutions sont passés au crible de l’éthique, surtout au chapitre III intitulé fraternité, développement économique et société civile.»

Si Benoît XVI se garde bien de condamner la mondialisation pour avoir sorti des régions entières du sous-développement, en revanche, il déplore clairement les «tarifs douaniers élevés» pratiqués par certains pays pour faire obstacle aux produits des pays pauvres. Une façon de rappeler qu’il n’y a pas de marché sans justice, ni éthique. Si l’économie est amorale par principe, l’homme, lui, peut être moral, doit l’être même, en économie comme en toute chose.Plus novateur encore, Benoît XVI décide d’unir formellement dans la doctrine sociale de l’Eglise la dignité de l’homme tant dans la vie humaine que dans l’économie. Jusqu’ici, le don ne concernait que la société civile. Benoît XVI étend désormais ce devoir au domaine marchand comme au domaine politique. Don matériel et don de soi. Une manière de replacer l’amour dans la vérité au centre du système. D’où le nom de l’encyclique: Caritas in veritate.

 

 

 

 

La finance islamique tarde à se développer en Suisse

Les produits islamiques souffriraient de rendements trop faibles par rapport aux véhicules de la gestion classique.

Au plus fort de la crise du secret bancaire, il n’était pas rare d’entendre les défenseurs du secteur financier helvétique dire que ce dernier avait des ressources et de nouveaux domaines à développer comme la finance islamique. S’agirait-il d’un vœu pieu? Car, à bien y regarder, rien ne garantit que la finance islamique a réellement un avenir en Suisse. En collaboration avec la Faisal Private Bank, la première banque entièrement tournée vers la finance islamique à avoir reçu sa licence en Suisse, Lionel Pilloud, responsable du conseil en produits structurés à la Banque Vontobel à Genève, a construit le premier certificat listé à la Bourse suisse répliquant l’évolution d’un indice compatible avec la charia, le DMI 150 Index. «C’est à cette occasion que j’ai découvert que, finalement, la demande pour de tels produits était faible dans notre pays», commente-t-il.

Pourquoi cette timidité en Suisse? Principalement parce que les clients de confession musulmane – surtout les plus fortunés – qui confient leur argent aux bons soins des banques helvétiques attendraient d’elles une gestion classique. La volonté d’atteindre un certain rendement sur leurs placements serait à l’origine de ce choix.

Un désir difficilement compatible avec les produits compatibles avec la charia, connus surtout pour leur conservatisme. «On sait que la loi islamique est particulièrement regardante sur l’endettement des particuliers et des entreprises. C’est pour cela que les 150 sociétés listées par l’indice DMI 150 se caractérisent par un taux très faible d’endettement. Mais qui dit risques faibles, dit aussi rendements faibles», ajoute Lionel Pilloud. En juin dernier, Mohammad Faiz Azmi, responsable de la finance islamique pour le cabinet PricewaterhouseCoopers, déclarait: «Le défi majeur pour que la finance islamique atteigne la croissance consiste à assurer de bons rendements. Ce n’est qu’à cette condition que ses produits deviendront réellement compétitifs.»La Malaisie en tête de course

Si elle présente bien un potentiel de croissance, la finance islamique se révèle avant tout prometteuse dans les pays à majorité musulmane. Preuve en est que c’est aujourd’hui la Malaisie qui occupe la tête de la course tant par la diversité des produits offerts que par la demande pour ces derniers. Pourtant, même là-bas, ces fameux produits ne comptent que pour 16% du marché. A l’échelle mondiale, leur importance tombe à un modeste 5%. Certes, selon une étude de Maris Strategies, la finance islamique aurait réalisé une progression remarquable en 2009, avec une croissance de 29%, ce qui porterait la somme des actifs concernés à quelque 822 milliards de dollars. Mais peut-être faut-il un effet de la crise économique et financière, le développement de l’aversion au risque et l’augmentation – temporaire? – de la demande pour des produits réputés plus sûrs. «Une réputation confirmée, intervient Lionel Pilloud. L’indice DMI 150 a surperformé le SMI pendant cette période.»

Au mois de septembre dernier, plusieurs chercheurs académiques et financiers se sont réunis à Lucerne pour un colloque sur la finance islamique. Là encore, les bémols étaient de mise. «Mon sentiment, c’est que les exigences de la charia limitent le profil de risque qui peut être offert aux investisseurs et, qu’au fond, cela devrait brider la croissance de la finance islamique pour ceux qui recherchent de la performance», remarque Andreas Tunger-Zanetti, organisateur du colloque et coordinateur du centre de recherche sur les religions de l’Université de Lucerne. «Pour contrer cela, certains tentent de construire des produits financiers complexes. Seulement, si les éléments dont ils sont faits, pris un par un, sont conformes à la charia, il arrive bien souvent qu’au final le produit complexe trahisse l’esprit des préceptes, un esprit qui lie l’activité financière étroitement à l’économie réelle, excluant par exemple la spéculation.»Entre pragmatisme et conviction

S’il n’est pas un spécialiste des produits financiers, Andreas Tunger-Zanetti est en revanche un expert du monde islamique, de son histoire et de sa religion. «Une banque ne peut pas décréter que tel produit est conforme à la charia et le vendre comme tel, explique-t-il. Celui-ci doit être soumis au jugement d’un conseil d’ulémas, docteurs de la loi islamique, lesquels sont seuls habilités à vérifier sa conformité avec les préceptes religieux. A ma connaissance, ces spécialistes ne sont pas plus que quelques dizaines.» Lionel Pilloud, de la Banque Vontobel, confirme la complexité du processus d’obtention de la certification islamique: «En outre, un produit peut être certifié par un conseil de jurisconsultes, mais pas par un autre. C’est vraiment un monde accessible aux seuls spécialistes.»

C’est qu’il n’est pas toujours aisé d’interpréter des textes parfois âgés de plusieurs siècles et de les mettre en regard avec des pratiques financières contemporaines. «A certains égards, ce n’est pas trop difficile quand les produits ont un rapport direct avec des interdits évidents, comme le porc, les jeux d’argent, la pornographie, le commerce d’armes ou encore l’alcool», précise Andreas Tunger-Zanetti. Mais les situations simples ne sont de loin pas les plus courantes.»

Toujours selon le chercheur lucernois, c’est le pragmatisme qui règne chez la majorité des investisseurs musulmans, surtout lorsqu’il s’agit de grandes fortunes. «Cette majorité se contente de ce que lui offrent les investissements classiques. Quant aux autres, leur choix de privilégier la finance islamique peut être le résultat de différentes choses. Ils peuvent tout d’abord le faire par piété religieuse, mais aussi pour un souci d’image dans leur communauté ou alors parce qu’ils voient dans cette approche une façon de se distancer du capitalisme à l’occidental dans lequel ils n’ont pas ou plus confiance.» A la cause religieuse s’allie bien souvent une volonté identitaire, laquelle s’est amplifiée dans la période de décolonisation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. «Cet aspect identitaire a marqué la genèse de la finance islamique, explique Andreas Tunger-Zanetti. Il a ensuite marqué une reprise après les attentats du 11 septembre 2001 et à nouveau pendant la crise économique que nous venons de traverser.» Mais le grand essor annoncé de la finance islamique tarde à se manifester en Europe en général, et en Suisse en particulier. A cela une raison: les musulmans «européens» ne seraient guère que 15% à vouloir suivre leur religion dans ses moindres détails.

 

 

 

Confucius et Marx: le paradis c'est sur terre ou jamais

La Chine mélange l’ancien et le nouveau dans le seul but de parvenir au but ultime: le communisme d’abondance.

 

HARRO VON SENGER Pour décrire la capacité des Chinois à s’inspirer du meilleur de chaque monde, le sinologue parle de polarité variable.

 

Peu importe de savoir si la Chine deviendra la première puissance économique du monde en 2030, 2035 ou 2040. Elle le deviendra. Cette insolente réussite rappelle étrangement celle des communautés chinoises d’outre-mer. Déplacés sous la contrainte par leurs anciens colonisateurs – la Grande-Bretagne principalement – dès la fin du XIXe siècle, les Chinois furent d’abord employés dans les champs ou dans les mines, avant de faire souche dans ces pays étrangers. «Ils représentent aujourd’hui par exemple environ 30% de la population malaisienne et leur force économique est impressionnante, explique Jean-Luc Maurer, professeur à l’IHEID et spécialiste de l’Asie orientale. Partout où ils ont été déplacés, les Chinois d’outre-mer ont réussi économiquement et fait beaucoup de jaloux.»Un dopant économique

Comment expliquer ce succès? Les facteurs sont multiples. Mais il en est un qui revient souvent. Le confucianisme agirait comme un dopant économique efficace. Est-ce également vrai pour la Chine d’aujourd’hui? Harro von Senger, expert en droit chinois de l’Institut suisse de droit comparé à Lausanne, lance un avertissement en guise de préambule: rien n’est simple quand il s’agit de décrire la Chine. Ses dirigeants, et cela ne date pas d’aujourd’hui, sont devenus maîtres de la «polarité variable». L’ancien ne s’oppose pas à la modernité, pas plus que l’économie de marché ne s’oppose au socialisme. «L’idéal suprême et le but final du parti résident dans l’accomplissement du communisme. Cette vision est inscrite dans le premier alinéa du statut du PC chinois. Le futur communiste n’est en aucune façon envisagé dans le dénuement. D’ailleurs, Marx et Engels n’ont jamais parlé d’un communisme de privation, mais d’un communisme d’abondance. Quant à Confucius (551-479 av. J.-C.), il n’est pas non plus un zélote de la pauvreté.»Confucius revisité

La pensée confucéenne qui essaime dans l’Empire du Milieu depuis près de 2500 ans ne peut guère être associée à une religion. Pas de transcendance. Pas d’enfer, ni de paradis. Mais l’immanence confucéenne ne l’empêche pas d’avoir ses commandements, sa morale. «Confucius était un admirateur des grands empires chinois dont il prisait l’organisation administrative. Au fond, il a cherché des principes qui permettraient à la société d’atteindre cette efficacité.» Et Harro von Senger de décliner les cinq relations interpersonnelles que tout adepte du confucianisme ne doit jamais oublier: le père et le fils, le mari et l’épouse, le seigneur et le sujet, le frère aîné et le frère cadet, l’ami et l’ami. «Quatre de ces cinq relations sont clairement hiérarchiques, remarque le sinologue. Ces rapports et les devoirs qu’ils supposent ont assurément joué un rôle prépondérant dans l’essor économique des communautés chinoises d’outre-mer en les soudant. Le PC chinois le sait, qui vante désormais dans ses organes officiels certains mérites du confucianisme.»

Il n’en fut pas toujours ainsi. Le XXe siècle a assisté à la montée d’une critique virulente contre le confucianisme qui a atteint son paroxysme lors de la Révolution culturelle. Mais les années du Petit Livre Rouge sont loin désormais. Les dirigeants chinois d’aujourd’hui puisent dans tout ce qui se révèle utile pour atteindre l’idéal communiste. Si Confucius et l’économie de marché peuvent y contribuer, alors soit. Cette dernière est d’ailleurs considérée par eux comme une simple technique économique. Même si elle bouleverse profondément la société chinoise. «Les dirigeants s’inquiètent de la recrudescence des crimes et délits économiques, reprend Harro von Senger. A leur façon, ils prêchent officiellement pour une moralisation de l’économie, notamment en rappelant certains principes du confucianisme.» Parmi ceux-ci, il en est un qui revient souvent dans les médias officiels et qui dit à peu près ceci: si la possibilité de devenir riche exige de toi que tu renonces à tes principes de vie, alors ne deviens pas riche! Confucius ajoutait même: si tu es pauvre et que la seule façon de sortir de cette pauvreté consiste à renoncer à tes principes, alors ne le fais pas!

Si la morale confucéenne réprouve le cynisme d’une fin qui exigerait tous les moyens, elle ne s’étend pas sur l’acte de charité. «En tout cas pas comme on l’entend dans les religions du livre, remarque le professeur Jean-Luc Maurer. Néanmoins, toute charité n’est pas exclue chez Confucius. Elle est tacitement incluse dans les devoirs qui régissent les relations interpersonnelles. Si le sujet doit respecter l’autorité du seigneur, celui-ci doit aussi agir pour le bien de ses sujets. Ce devoir de l’autorité, les Chinois l’attendent aujourd’hui de l’Etat.»Les jeunes d’aujourd’hui

La faiblesse de l’Etat providence ces dernières années a encouragé les habitants de l’Empire du Milieu à économiser le moindre sou gagné au point que le taux d’épargne chinois est aujourd’hui l’un des plus élevés du monde, avec environ 50% du PIB. Confucius n’y verrait rien à redire, lui dont la pensée privilégiait une certaine parcimonie dans l’utilisation des richesses plutôt qu’une opulence ostentatoire. Il n’est pas sûr que les Chinois qui appartiennent aujourd’hui à la classe aisée se souviennent de cette règle: «Ce n’est un secret pour personne que l’industrie du luxe parie aujourd’hui sur la Chine, poursuit Jean-Luc Maurer. La demande pour ces produits y connaît actuellement une croissance incroyable.» Or, même si plusieurs dizaines, voire quelques centaines de millions de personnes ont accès à cette consommation haut de gamme, la majorité de la population chinoise vit encore chichement. «L’instabilité sociale est fréquente dans la Chine d’aujourd’hui. Elle est le fait de paysans comme d’ouvriers, précise Harro von Senger. Les dirigeants savent que ce risque social est réel. C’est sans doute pour cela qu’il arrive que le PC chinois félicite officiellement les actes de charité des églises protestantes en Chine, là encore dans l’espoir d’encourager les initiatives qui peuvent l’aider à développer la solidarité sociale.»

Les préceptes du confucianisme survivront-ils à cette marche menée tambour battant à grands coups de capitalisme et de consumérisme jusqu’à l’abondance socialiste que visent les dirigeants chinois aujourd’hui? Rien n’est moins sûr. Jean-Luc Maurer cite les paroles de l’un de ses amis, membre de la communauté chinoise d’Indonésie: «Nos jeunes oublient de plus en plus leurs devoirs à l’égard des anciens. L’égoïsme est de plus en plus fréquent.» Si les religions ne sont pas universelles, le fossé des générations semble l’être, lui.

 

 

 

JUDAÏSME

«Il y a des juifs pauvres» Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand, a osé un exercice périlleux.

Aucune autre religion n’a autant été associée à l’argent que le judaïsme. Une suspicion qui a conduit aux actes les plus innommables à l’égard de cette communauté. Il n’y avait dès lors guère qu’un juif, banquier de surcroît, pour avoir le droit de s’interroger sur la réalité de ce prétendu lien. C’est en 2002 que le Français Jacques Attali a signé Les Juifs, le Monde et l’Argent.

Il y rappelle notamment que des trois religions du livre – islam, christianisme et judaïsme – ce dernier est le seul à autoriser le prêt à intérêt. Avec une nuance tout de même. Le prêt à intérêt est autorisé seulement envers des personnes d’autres confessions. Entre juifs, pas d’intérêt, et ce au titre de la charité, et même des intérêts négatifs pour les plus démunis. A cette particularité, Jacques Attali en ajoute une autre: le nomadisme, le plus souvent involontaire, du peuple juif et qui l’aurait poussé à préférer les valeurs mobilières aux autres et à finalement inventer les billets de banque et les lettres de change. Des innovations qui en ravirent plus d’un, des califes musulmans aux rois chrétiens. Avant que finalement, cette spécialisation – souvent forcée – des juifs dans les métiers d’argent ne se retourne contre eux.

S’il y a bien certains rapports – historiques – entre le peuple juif et l’argent, certains juifs y ont cru si forts qu’ils ont tenté de prendre le contre-pied. Un certain Karl Marx ou encore un certain Sigmund Freud. Dans ce flot d’érudition, Jacques Attali ose une autre vérité, toute simple celle-là, mais qui a le mérite de remettre la synagogue au milieu du village: il y a aussi des juifs pauvres.

 

REFLEXION

«Le spirituel et le bien-être matériel ne sont pas à opposer» Selon Jean-Yves Kakudo Pierre Gérard, maître zen à Genève, vivre selon les principes du Bouddha ne nécessite pas d’échafauder une théorie économique. Quoique...

Bilan La richesse matérielle est-elle coupable dans le bouddhisme?Jean-Yves Kakudo Détenir des biens n’est pas en soi une mauvaise chose. C’est notre rapport à ces biens qui peut poser problème. Si l’on est obsédé par la possession et l’accumulation, on cède alors à l’avidité qui, selon Bouddha, est à l’origine de la souffrance humaine. Se détacher de cette avidité qui est le fruit de notre narcissisme est le but de la pratique bouddhique. Cette vérité vaut aussi bien pour celui qui ne possède qu’une poule et deux canards que pour celui qui est assis sur un tas d’or. Cela dit, le spirituel et le bien-être matériel ne sont pas à opposer.B La charité est-elle enseignée dans le bouddhisme?JYK Nous parlons plus volontiers de compassion et d’empathie. Et on pourrait même préciser de juste équilibre. La pensée bouddhiste est profondément systémique. Chacun de nos actes influence notre environnement direct et par ricochet le monde entier. Nous devons donc penser en permanence aux conséquences de nos actes. En ce sens, on peut imaginer que le riche, pour participer à l’équilibre du monde, se doive de lutter contre la pauvreté s’il veut atteindre ses objectifs. L’autre n’est pas qu’un moyen ou un coût, l’autre est aussi acteur de sa réussite. Ce n’est pas lui faire de la charité, ce n’est qu’une juste rétribution.B Comment expliquer le succès du bouddhisme en Occident?JYK C’est probablement en partie en réaction à la culture développée en Occident depuis des siècles, une culture du tout pour le sujet, qui cherche désespérément sa propre satisfaction. Cela a conduit nos sociétés à un hyperconsumérisme qui a fini par déstabiliser nos relations sociales et à accoucher d’un monde d’agressivité, de solitude et surtout de souffrances physiques et psychiques. L’Occident a redécouvert dans le bouddhisme qu’il n’est pas juste de considérer les biens au détriment des personnes, que le travail doit se concevoir comme un moyen pour développer ses facultés, dominer son égocentrisme et produire des biens et des services pour exister décemment. L’Occident a longtemps prêché: consommez plus et vous irez mieux. Le bouddhisme a un discours différent: il est possible d’être satisfait sans renoncer à la consommation, mais en la pratiquant de façon adéquate.

Pierre-Yves Frei

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