Bilan

Emergents: un rebond se profile à l’horizon

Durant le premier semestre de cette année, les bourses et devises de nombreux pays ont été mises sous pression. C’est le bon moment pour investir. Explications et conseils.
  • São Paulo, au cœur de l’activité économique brésilienne, a besoin d’une législation plus sûre. Crédits: Noor/Keystone
  • Pas de quoi s’alarmer, selon Ewen Cameron Watt, stratège chez BlackRock. Crédits: Noor/Keystone
  • Jack Ma, milliardaire et actionnaire principal de la plate-forme en ligne Alibaba. Crédits: Dr

Il y a peu, le journal allemand Der Spiegel titrait un article sur les pays émergents «Die grosse Flucht», la grande fuite. Dramatique, la NZZ également repérait récemment des «zones d’ombre» sur les marchés émergents. Et tandis que la SonntagsZeitung parlait de «trouble-fête», la HandelsZeitung constatait sobrement que leur lustre était «perdu». Que s’est-il passé? Pourquoi ces pays du miracle économique se sont-ils aliénés les faveurs des commentateurs?

Tournons-nous brièvement vers le passé: depuis l’émergence de l’internet jusqu’à la crise financière, les économies du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine ont fonctionné comme des versions améliorées des économies de nos nations industrialisées.

Leur croissance a été stimulée par les investissements étrangers, un dollar affaibli et la hausse des cotations des matières premières. En quelques années, l’indice des marchés émergents MSCI a triplé de 400 à plus de 1200 points.

Durant l’année en cours, les signes avant-coureurs d’une reprise économique sont passés du positif au négatif. Les prix des matières premières ont globalement fléchi, le dollar s’est renforcé et des capitaux ont migré des pays émergents vers les Etats-Unis et vers l’Europe.

Ce qui a mis à rude épreuve l’indice des marchés émergents MSCI, qui a reculé de 10% depuis le début de l’année. La timide évocation d’un possible arrêt de la politique monétaire hyperexpansive de la Réserve fédérale américaine (Fed) a encore accéléré cette spirale négative.

Des pays comme le Brésil, l’Inde ou la Turquie sont tellement dépendants des capitaux étrangers - pour financer leur croissance et équilibrer le déficit de leur balance des opérations courantes – que leurs devises ont chuté, entraînant les cours des actions et des obligations dans leur sillage.

Exprimé en francs suisses, l’indice brésilien Bovespa a chuté de 18% depuis le début de l’année tandis que le SMI croissait dans les mêmes proportions. Exprimés en francs, les baromètres boursiers indiens CNX Nifty et Sensex ont perdu respectivement 12 et 10%. L’indice turc des valeurs standards ISE 100, quant à lui, a plongé de 15%.

Effrayé par le revirement des flux de capitaux de l’Est vers l’Ouest, le patron de la Fed Ben Bernanke a battu en retraite et calmé les marchés en maintenant l’ouverture des vannes monétaires. Les observateurs sont unanimes: renoncer à l’assouplissement quantitatif sera difficile. C’est pourquoi les mesures non conventionnelles prises par la Fed vont se poursuivre encore longtemps.

De lumineux nuages

Dans un courrier, Richard Koo, le chef économiste de Nomura, explique ce cercle vicieux: les rendements des obligations américaines à dix ans ont augmenté de 2 à 3% durant les semaines précédant l’annonce de la Fed qu’elle allait réduire ses achats d’obligations.

Pourtant, lorsque la Fed a finalement décidé le contraire, les rendements n’ont pas reculé à 2% ou moins, mais se sont stabilisés à quelque 2,5%. Il faut donc s’attendre à ce que, lors d’une prochaine tentative de réduction, les rendements augmentent à plus de 3%.

C’est problématique, en ceci que cela met en péril la reprise de secteurs particulièrement sensibles aux taux d’intérêt, comme le marché immobilier ou le marché automobile américains. A l’avenir également, les banquiers centraux devraient hésiter à resserrer trop abruptement le robinet monétaire.

C’est une bonne nouvelle, du moins pour les pays extrêmement dépendants des liquidités, comme le Brésil ou la Turquie. Dans cet Etat du Bosphore, le «hot money» finance 80% du déficit des opérations courantes. Les «zones d’ombre» se dissipent donc déjà en partie.

Ainsi l’orage s’éloigne pour les pays émergents. Du côté valorisation, le paysage s’éclaire également. Le rapport cours-bénéfice de l’indice des pays émergents MSCI est estimé à 10 pour l’année 2014 - il se montait encore à 18 en 2009.

Pour les investisseurs anticycliques, cela constitue un signal d’achat, entre autres parce que durant la même période, le taux de rendement sur dividende du baromètre des valeurs standards s’est amélioré, passant de 2 à 3%.

Caricature chinoise

«En comparaison avec les valeurs historiques, les marchés émergents jouissent de valorisations très avantageuses», dit en substance Ewen Cameron Watt, responsable de la stratégie de BlackRock. C’est donc loin d’être le commencement de la fin.

Les observateurs les plus critiques objecteront que c’est pour de bonnes raisons que la valorisation des pays émergents est aussi basse et qu’il ne s’agit en aucun cas d’une sous-évaluation. La Chine devrait connaître un atterrissage brutal, comme on dit en jargon. Le gigantesque empire devrait s’embourber dans ses crédits toxiques, et la croissance se détériorer drastiquement.

Carlos von Hardenberg, la main droite de Mark Mobius chez Franklin Templeton, qui vient de rentrer d’un voyage de deux semaines à travers la Chine et qui a parlé avec les responsables de dizaines d’entreprises, réfute ces arguments.

«Les peurs viennent de ce qu’en Chine le crédit est souvent octroyé par des banques fantômes, comme des trusts ou des établissements du même genre, qui ne sont pas réglementées, explique-t-il. Toutefois, comparativement au système financier dans son ensemble, le nombre de banques fantômes est dérisoire, et même si tous ces crédits sans exception devaient s’avérer défaillants, l’économie chinoise n’en serait pas paralysée.»

Il n’est effectivement pas question de paralysie: l’Empire du Milieu possède encore le potentiel de développer sa performance économique, année après année, de 6%. Relativement à sa performance passée, cela semble peu. Mais cela se produit à un autre niveau que par le passé.

Carlos von Hardenberg souligne également que les Chinois sont très habiles pour estimer et gérer correctement les risques. Une rencontre avec le directeur chinois de KPMG, qui a examiné à la loupe les centaines de milliers de crédits bancaires accordés en Chine, l’a conforté dans cette opinion.

Tout n’est pas rose, mais tout n’est pas aussi noir que ne le laissent penser les médias occidentaux. En outre, le Gouvernement chinois a un intérêt vital à ne pas laisser la situation échapper à tout contrôle.

Ewen Cameron Watt voit dans la prochaine introduction en bourse de la plate-forme en ligne Alibaba un catalyseur de la reprise du marché chinois des actions. En effet, cette opération devrait attirer l’attention sur les actions chinoises dans leur ensemble, dit-il. Alibaba, toutefois, ne visera pas une cotation à Hongkong. La bourse de cette zone d’exception ne prévoit pas le droit de vote privilégié exigé par le milliardaire et actionnaire principal d’Alibaba, Jack Ma.

Afin de conserver une influence sur la composition du conseil d’administration, il est prévu que l’entrée en bourse se fasse à New York. Jack Ma et ses partisans peuvent y faire coter leurs actions de catégorie A et dans le même temps conserver leurs actions de catégorie B, qui leur assurent un droit de vote prépondérant.

Après l’introduction en bourse, Alibaba devrait indiquer une capitalisation de 120  milliards de dollars. En Occident, Alibaba va encore faire les gros titres, mais il ne sera plus question d’une «grande fuite» vers la Bourse de New York. Ici, un grand nombre de méga-groupes chinois restent inconnus, ce qui contribue à l’image faussée d’une économie chancelante.

Connaissez-vous le groupe Sinopec, qui emploie un million de collaborateurs et réalise un chiffre d’affaires de 290 milliards de francs? Ou State Grid avec ses 850  000 employés et ses 190 milliards de francs de chiffre d’affaires? 1,6 million de collaborateurs travaillent pour le conglomérat de pétrochimie CNPC. En comparaison, chez Nestlé, ils sont 330 000.

Le bon moment pour investir

Le fait que la Chine soit devenue un lieu de production trop coûteux pour certaines entreprises occidentales favorise les pays à bas salaires, qui sont plus proches géographiquement des nations industrialisées.

Le Mexique, en particulier, en profite. Relativement à sa performance économique, le pays exporte déjà autant que la Chine vers les Etats-Unis, une croissance des exportations qui a un effet positif sur la demande intérieure. En combinaison avec une inflation peu élevée, des millions de Mexicains sont sortis de la pauvreté et font désormais partie de la classe moyenne. La classe moyenne grandit dans les autres pays émergents, encourageant ainsi la réforme des modèles de croissance. Orientés vers les exportations, ces modèles se tournent vers la conjoncture domestique.

Une réédition de la «crise asiatique», comme on l’a craint au premier semestre, est peu vraisemblable. En revanche, il est plus vraisemblable que la plongée des bourses, en Inde, en Indonésie, en Chine, en Turquie, au Mexique ou au Brésil, représente un bon signal pour investir.

Grâce au soutien de la Banque centrale américaine, qui veut pousser les investisseurs vers des placements plus risqués, les bourses des pays émergents devraient se reprendre durant les mois à venir. Ben Bernanke quittera sa fonction à la fin de l’année, mais sa politique monétaire sera poursuivie par son successeur Janet Yellen.

A l’avenir, les banquiers centraux devraient aussi hésiter à fermer trop brutalement le robinet. Selon les estimations, le rapport cours-bénéfice de l’indice des pays émergents MSCI devrait être de 10 en 2014. Un signal d’achat clair. Grâce à la Fed, les bourses des pays émergents devraient se reprendre. 

Peter Manhart

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