Bilan

Escapade à Greenwich, la capitale des hedge funds où s’organise le lobbying du secteur

Greenwich, Connecticut. Cette ville du nord-est des Etats-Unis fait la plus improbable des capitales. Imaginez un paysage vallonné de forêts d’érables tout juste tournées à la couleur opaline avec l’arrivée de l’automne, ce « fall» dont toute la population suit chaque jour à la météo la progression, du Québec à la Virginie. Au-delà de bas murs de granit que l’on croirait rangés par quelques Incas, les «mansions» et autres «estates» rivalisent dans tous les styles, du classique français au néogothique britannique. Des maisons qui sont immenses, bien sûr, à la mesure du comté de Fairfield, le plus riche de l’Etat, le plus riche des Etats-Unis, donc le plus riche du monde.

Greenwich n’a pas de centre-ville, ni de WalMart. Ici, c’est plutôt Wholesalefood pour la nourriture «bio». Et ce jour-là, on joue Mesrine au cinéma… Ici, c’est aussi un vaste parc où des jeunes filles en uniforme d’école privée à 25 000 dollars par an jouent à Lacrosse, ou encore ce garage situé stratégiquement à la descente du train qui abrite une impressionnante écurie de Ferrari et de Bentley. Tout semble évoquer le «old money», l’argent des familles patriciennes de New York, dont la gare Grand Central n’est qu’à quarante minutes de chemin de fer.

30% des impôts de l’état

Pourtant, sur la dernière liste des 500 premières fortunes américaines du magazine Forbes, les industriels ou les banquiers qui ont fait le passé de Greenwich ont cédé la place à une autre catégorie de superriches: les managers de hedge funds, ces financiers maniaques du secret qui défraient régulièrement la chronique. C’est à Greenwich que se trouve le fameux fonds LTCM, dont le sauvetage en 1998 a entraîné la Reserve fédérale dans une politique de taux bas qui dure encore aujourd’hui. C’est ici que, au début de la crise financière, le gigantesque fonds Amaranth a été dévasté par de mauvais paris sur les matières premières. C’est là aussi qu’habitent John Costas et sa femme Barbara. L’ancien CEO de Dillon Read Capital Management, le hedge fund interne d’UBS, qui a fondé en 2009 Princeridge, occupe ici une résidence de 1066 mètres carrés construite en 1997, avec 6 chambres à coucher et neuf salles de bain. Et c’est là encore que Walter Noel, fondateur de Fairfield Greenwich, rabattait les clients de l’escroc Bernard Madoff depuis sa villa à 4,5 millions de dollars.

Devant son bureau, face à la gare, Alain De Coster sourit à l’évocation de ces souvenirs. «C’est vrai, nous avons eu notre lot de soucis», explique le Belge d’origine qui a créé le fonds de hedge funds ABS Investment après avoir géré un instrument comparable pour Credit Suisse et qui a alors alerté la direction de la banque sur le danger Madoff dès 2000. «Les prix de l’immobilier ont baissé de 30%. Environ 10% des fonds ont disparu. D’autres ont réduit la surface de leurs bureaux. Mais proportionnellement, il n’y a pas eu ici plus de faillites ou d’affaires qu’ailleurs», ajoute le gérant dont le fonds de fonds a doublé de taille depuis 2006 quand la plupart de ses concurrents diminuaient de moitié.

Ce «proportionnellement» compte. Le comté de Fairfield recense la troisième plus forte concentration de hedge funds au monde après New York et Londres: 300 environ et pas des moindres (lire encadré). Selon Bruce McGuire, fondateur de l’Association des hedge funds du Connecticut (CTHFA),  «29 fonds d’investissement ont plus de 15 milliards de dollars sous gestion». Greenwich, en particulier, les a attirés à partir du milieu des années 1990, à cause de la différence de fiscalité avec Manhattan. Le Connecticut ne taxe les revenus qu’à 6,5% quand New York est 2% à 3% plus cher.

Au restaurant, David Lee, un ancien de Moore Capital où il a travaillé avec le légendaire Louis Bacon avant de créer son hedge fund CSat, et Lou Garcia, chef opérationnel d’Addison Clark, ne cachent pas que les «affaires» qui ont entaché quelques hedge funds ont mis l’ensemble de l’industrie sur la défensive. Pour l’anecdote, David Lee rapporte: «Ma fille a pris un appel l’autre soir. C’était le procureur de l’Etat. Comme je n’ai rien à me reprocher, j’ai répondu. Il m’a immédiatement dit qu’il ne m’appelait pas au titre de procureur.» Pourquoi donc alors? «Pour me demander des fonds pour sa campagne.»

Bienvenue en Amérique! A peine arrivé à son siège de procureur en juillet dernier,  ce nouveau procureur avait commencé par menacer les hedge funds de nouvelles régulations et même d’une police spéciale. Une méthode rodée par Rudolf Giuliani,   l’ancien maire de New York. D’un côté, on agite le chiffon rouge contre un bouc émissaire, mais si ce bouc émissaire est riche, on lui demande de l’argent. Au bout du compte, il ne se passe pas grand-chose. Et probablement encore moins pour les hedge funds du Connecticut qui sont devenus l’une des principales industries de l’Etat. En 2006, au pic de leur dernier boom, ils ont fait rentrer quelque 150 milliards de dollars de taxes dans les caisses du Connecticut, selon Sebastian Mallaby, auteur de More money than God, une remarquable histoire de hedge funds publiée récemment. Les hedge funds «contribuent ainsi à hauteur de 30% des recettes fiscales encaissées par le Connecticut», rappelle Bruce McGuire.

CONSEQUENCE  Les prix de l’immobilier ont baissé de 30% durant la crise et 10% des fonds ont disparu.

 

Insécurité juridique

Reste que la mise en cause des hedge funds a quand même des conséquences pernicieuses. «Les hedge funds ne sont pas too big to fail», précise Alain De Coster. En d’autres termes, un hedge fund peut faire faillite et l’Etat n’éponge pas leurs pertes comme il l’a fait pour les banques de Wall Street, à l’exception de Lehman Brothers. La tension est donc élevée entre les hedge funds et les banques de Wall Street, d’autant plus que ces dernières mettent les gérants sous pression afin qu’ils baissent leurs commissions, et qu’elles ne leur prêtent plus autant de fonds qu’avant pour faire du levier.  En outre, la fermeture des desks nostro (les hedge funds internes des banques) accélère l’exode des talents vers les hedge funds.

Cela dit, même s’ils attirent les talents et continuent d’innover, il serait faux de penser que la crise n’a pas eu d’autres conséquences qu’une vague de retraits, en particulier de la part des banques suisses dans les fonds de fonds après l’affaire Madoff et une tension exacerbée avec Wall Street. «Il est devenu beaucoup plus difficile de lever des fonds pour les nouveaux entrants», confie Lou Garcia. «Le modèle des rémunérations des hedge funds de 2% de commissions de gestion et de 20% sur la performance est sous forte pression», ajoute David Lee.

Pourtant, les hedge funds n’ont pas particulièrement failli pendant la crise. Au contraire, même. Selon l’indice de Greenwich Alternative Investments, en 2007, les hedge funds américains ont gagné 11% quand l’indice S&P 500 ne progressait que de 5%. En 2008, ils ont limité la casse à 15% quand le grand indice des actions plongeait de 37%. Depuis, leurs performances ne sont plus aussi convaincantes. L’indice Greenwich a enregistré une progression de 19,25% quand le S&P gagnait 26,46% en 2009. Et dès ce début de l’année, leur performance stagne à un petit 2,1% quand le S&P progresse de plus du double. Quelque chose se serait-il cassé?

«La période est difficile pour les stratégies equity long/short», analyse Alain De Coster. Ce dernier ne remet absolument pas en question le talent des gérants dans ces difficultés, mais bel et bien les conséquences de la crise. «Dans un monde où un gouvernement peut du jour au lendemain décréter une interdiction des ventes à découvert, la gestion d’un fonds equity long/short, qui parie sur la hausse mais aussi la baisse des cours, devient problématique», lance-t-il. «Un hedge fund américain pourra-t-il être commercialisé en Europe?, interroge, de son côté, David Lee, alors que la directive AIFM va compliquer les choses pour les gérants ne faisant pas partie de l’UE. Nous vivons dans une complète insécurité juridique.»

Du coup, cette profession faite presque exclusivement de francs-tireurs commence à s’organiser. Selon Bruce McGuire, son association ainsi que la Managed Fund Association, qui défend les hedge funds à Washington, «ont enregistré une augmentation très significative de leurs membres». «Récemment, tous les plus gros managers du Fairfield County ont rencontré les deux sénateurs du Connecticut pour qu’ils les défendent», indique Alain De Coster. La presse locale s’est aussi fait l’écho d’une réunion organisée par la star Steven Cohen avec des politiciens républicains pour envisager les prochaines élections de novembre. Et le patron de Princeridge, John Costas, en républicain convaincu, a fait don en juin dernier de 25 000 dollars à titre personnel au National Republican Congressional Committee.

Il est vrai qu’en ce moment aux Etats-Unis, le ressentiment vis-à-vis de Washington, confondu avec Wall Street, est grand. Les riches et la classe moyenne se retrouvent derrière le nouveau Tea Party pour taper sur l’establishment. Et les gérants de hedge funds, plutôt démocrates lors des élections de 2008, affichent à présent un net basculement en faveur des Républicains. Ceux de Greenwich viennent d’ailleurs d’obtenir une première victoire. L’Etat de New York vient de renoncer à taxer ceux qui avaient des bureaux à Manhattan alors qu’ils sont établis dans le Connecticut.

 

Les légendes des hedge funds de Greenwich

Steven Cohen, SAC Capital ManagementAvec un fonds réputé effectué jusqu’à 3% du volume quotidien des transactions au New York Stock Exchange, Steven Cohen a bâti sa fortune, la 32e des Etats-Unis, grâce à une stratégie de momentum et des commissions allant jusqu’à 50% de la performance. Sa légende, il la doit pourtant à sa propriété de Greenwich qui ne contient pas seulement des œuvres de Cézanne et de Picasso, mais aussi un terrain de basket, une patinoire de hockey, un parcours de golf et une salle de cinéma dont le plafond a reproduit la voûte étoilée le soir de son mariage. Entre un scandale d’initiés et son divorce, la période actuelle est cependant moins faste.

John Meriwether, LTCMAprès avoir dû démissionner de Salomon Brothers, John Meriwether rassemble en 1994 à Greenwich un team de grosses têtes, dont les deux futurs Prix Nobel d’économie Robert Merton et Myron Scholes. Sa stratégie d’arbitrage rapporte 19,9% après commission, dès la première année, 42,8% la suivante et 40,8% en 1996. Mais la croissance du fonds et son gigantesque levier (endettement) le font exploser pendant la crise russe de 1999. Sauvé en urgence par les banques de Wall Street, il crée en 1999 un second hedge fund (JWM Partners) toujours à Greenwich puis un nouveau (JM Advisors) cette année.

Paul Tudor Jones, The Tudor GroupSa performance de 200% en plein krach de 1987 a fait de Paul Tudor Jones II (110e fortune des Etats-Unis) une des légendes des hedge funds. Inventeur des stratégies Global Macro qui parient sur l’évolution de l’ensemble des marchés, il gère son fonds depuis ce qu’il a baptisé le campus Tudor à Greenwich. En 2008, il avait correctement anticipé la faillite de Lehman Brothers mais pas ses conséquences sur ses autres positions. Son fonds a perdu 4% sur l’année. C’est lui aussi qui a mis la philanthropie à la mode dans le milieu des hedge funds avec sa fondation Robin Hood qui distribue des millions chaque année dans les quartiers pauvres de New York.

Ray Dalio, Bridgewater CapitalAvec 80 milliards de dollars sous gestion, dont la moitié dans son hedge fund Pure Alpha, l’un des plus gros des Etats-Unis, l’entreprise créée en 1975 dans un appartement de Manhattan conseille désormais les gouvernements. Connus pour transformer ses stratégies en algorithmes alimentant des ordinateurs qui scannent le monde en quête d’opportunités, le «quant» Ray Dalio s’est ainsi élevé au 55e rang des fortunes des Etats-Unis. Réputé avoir correctement prévu la crise financière et utilisé très peu de levier, il a l’une des meilleures réputations dans l’industrie.

Stephen Mandel, Lone Pine capitalDe 1980 à 1998, le fonds Tiger de Julian Robertson a ramené 32% par an de performance nette. Les héritiers du roi des stratégies long/short sont qualifiés de bébés tigres. Parmi ces derniers, Stephen Mandel est l’un de ceux qui a le mieux réussi, atteignant le 252e rang du classement des fortunes de Forbes. De son fief de Greenwich, il investit dans le monde entier, récemment en France dans seloger.com.

Nick Maounis, AmaranthDans la foulée de l’effondrement d’Enron en 2002, Nick Maounis ouvre un desk de négoce d’énergie pour son hedge fund Amaranth. Il y recrute Brian Hunter, un jeune Canadien qui a repéré une anomalie dans les prix du gaz naturel. Avec des performances de plus de 20%, Hunter obtient bientôt la gestion de 30% des 8 milliards d’Amaranth. En septembre 2007, le fonds qui a cru à une répétition des ouragans Rita et Katrina perd 50% en un mois. Après un sauvetage torpillé par JP Morgan, ses positions sont finalement rachetées par Citadel.

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