Bilan

Et si la suisse lâchait le secret bancaire

Faisons un rêve. Nous sommes en 2030. Le banquier suisse a tout du type smart, ouvert et sympathique. A l'étranger, on le respecte car il est toujours au courant des derniers développements en la recherche financière. Ces affaires se révèlent transparentes. Dans sa clientèle, point de notables français fuyant le fisc. Mais des entrepreneurs fortunés d'Asie et des quadragénaires européens en charge de biens patrimoniaux. Aussi quelques oligarques russes, séduits par le rapport imbattable entre les coûts facturés pour la gestion et la performance des fonds. Ceux-ci ont préféré ouvrir des comptes déclarés dans un établissement helvétique, plutôt que de tout placer au noir à Singapour. 2030. A l'instar de l'horlogerie, la place financière a totalement réussi sa mue. Le droit helvétique a bien conservé la distinction entre «fraude» et «évasion» fiscale. Cependant, les attaques virulentes contre le secret bancaire ont tellement inquiété l'opinion que les fonds non déclarés ont fondu comme neige au soleil. Mais la banque privée a su s'attacher toute une clientèle internationale grâce à son excellence et son à savoir-faire, acquis dans des institutions helvétiques de pointe. Retour en 2009. Plus isolée que jamais, la Suisse subit des pressions internationales intenables. Elle en est réduite à rechercher une alliance dérisoire avec ses concurrents d'hier, le Luxembourg et l'Autriche. Dans une tentative désespérée d'échapper à la fameuse liste noire des paradis fiscaux que mettront à jour en avril les pays du G20. Alors que le gouvernement helvétique met de l'eau dans son vin, le secret bancaire faiblit, tandis que personne ne semble avoir de stratégie d'avenir. Coup de projecteur sur le chemin à parcourir pour que notre rêve devienne réalité, d'ici à vingt ans.

1 La filière brésilienne

Aujourd'hui, les fonds au noir représentent la majeure partie des affaires des gérants de fortune. Gestionnaire indépendant spécialisé sur le Brésil, Roger* a une clientèle à 75% non déclarée dans son pays d'origine. «Je me rends quatre fois par an dans ce pays pour des séjours de deux semaines.» En 2003, la convention de diligence a été renforcée et il a dû s'adapter. «Il n'était plus question pour moi de travailler avec des «doleiros», des agents de change qui sortaient de l'argent au moyen d'une double comptabilité.» Ce sont ces «doleiros» qui ont fait arrêter ces dernières années des employés e UBS et de Credit Suisse au Brésil. Les changeurs étaient surveillés. Les gestionnaires helvétiques ne se sont pas montrés assez sourcilleux, en raison de la pression de leurs supérieurs pour qu'il fasse du chiffre. «Une hérésie dans la banque privée.»

2 «Une guerre commerciale»

Lorsqu'il s'envole pour Rio de Janeiro, Roger ne prend avec lui que quelques vêtements et un ordinateur. A la douane, il passe pour un touriste. Le PC ne lui sert que pour lire ou envoyé des e-mails privés. Il ne contient aucun document ou extrait de compte. Le banquier connaît par coeur une soixantaine de numéros de téléphone sur place. «Mes nouveaux clients me sont systématiquement amenés par la clientèle existante.» Il s'agit d'industriels actifs dans le cosmétique, l'alimentaire ou encore des financiers et des grands propriétaires terriens. «Lorsque j'ouvre un compte, le client signe simplement des documents sans indiquer ses coordonnées. Aucun nom n'apparaît. J'envoie ensuite les papiers en Suisse par la poste.» Roger complète les formulaires dans le détail à son retour à Zurich. «Il ne faut pas être naïf. Nous sommes en guerre commerciale avec les Etats-Unis. Nos principaux concurrents sont les banques américaines très actives en Amérique du Sud depuis Miami ou New York.» Pour Roger, il en va de son avenir professionnel: «Il serait fou de céder sur le secret bancaire.»

3 Un profil grec

Egalement gérant indépendant, Yanis* travaille sur la Grèce. Sa clientèle est à 70% non déclarée. «Je passe quelques jours à Athènes tous les deux mois.» Yanis a le passeport hellénique et franchit sans problème la frontière. «D'importants flux d'argent ne sont pas taxés en Grèce, notamment les bénéfices liés au transport maritime.» Pour se faire un nom, il s'appuie alors davantage sur la qualité de son savoir-faire en comparaison à celui des banques locales que sur le secret bancaire. «Souvent, les portefeuilles que je restructure ne sont constitués que de titres grecs et de cash. De plus en plus de clients me demandent de m'occuper aussi de leur fortune déclarée. J'étudie les modalités pour ouvrir une antenne en Grèce.»

4 Passage de douane sous couverture

Il n'y a pas que les indépendants qui se livrent à ce genre d'acrobaties. Gérant d'une banque privée, Frédéric* prospecte en France. Sa clientèle est à 80% au noir. «Je travaille à Lyon et à Paris, où je me rends une dizaine de fois par an, pour deux ou trois jours.» Afin d'éviter les ennuis à la frontière, il achète Pariscope avant de partir. «Si les douanes m'interrogent sur le but de mon voyage, je réponds que je vais voir Elie Semoun, Palmade ou la nouvelle comédie musicale Cléopâtre.» Le temps où des nantis débarquaient discrètement à Genève avec des valises pleines de billets est dépassé. L'argent des nouveaux clients se trouve déjà hors de France. Avec une interprétation en matière de secret bancaire de plus en plus restrictive et le renforcement de la convention de diligence, la prudence est de mise. «Aujourd'hui, je n'ouvrirais pas un compte à Carla Bruni. Elle est trop proche des milieux politiques.» Frédéric n'est pas certain d'avoir le droit de démarcher des clients en France. «J'évolue dans une zone grise qui, me semble-t-il, devient rouge avec le temps.» Il reconnaît que la distinction entre fraude et évasion n'est pas toujours évidente et le force à d'étranges contorsions. «Lorsqu'il s'agit de vendre une structure offshore, de type Bahamas, je dois tourner la chose de manière à ce que le client en fasse lui-même la demande. C'est à cette condition que la transaction reste dans les limites de la légalité.»

5 Offshore: mode d'emploi

Voilà un exemple de structure offshore. C'est donc le client qui doit «spontanément» réclamer cette configuration. Objectif: contrôler 100 millions de dollars en ne déclarant que 25 millions. On crée un fonds de placement «maison», un produit réservé aux gros clients, dont le prix peut atteindre 50000 francs. La structure nécessite un administrateur, un auditeur et une banque dépositaire. Disons qu'un client français détient 100 millions de dollars, dont 25 millions seulement sont déclarés dans son pays d'origine. Avec ce montant, il achète 25000 parts à 10 000 francs du fonds de placement créé pour lui. Ses banquiers à l'étranger souscrivent le solde, soit 75 millions dans cet exemple. Ce produit sera enregistré aux îles Cayman avec une maison mère en Irlande et baptisé Water and Energy. Derrière cette structure se cache en vérité la fortune totale du client. Un véhicule idéal pour un client qui veut avoir une vue globale sur sa fortune à coûts réduits.

6 «Le banquier suisse n'est pas James Bond»

La France reste une terre de chasse de choix malgré l'augmentation de la pression internationale. «Je vais voir ma clientèle quatre à cinq fois par an», estime François*. Pour ce gestionnaire dans une grande banque, les fonds au noir représentent environ 60% de la masse dont il a la responsabilité. «Le côté James Bond du banquier suisse, avec de l'argent caché dans les chaussures, c'est une légende», s'offusque François. Il affirme ne réaliser aucune transaction tant qu'il se trouve sur sol français, même par téléphone. «Mon établissement a une licence onshore pour s'occuper de la clientèle locale depuis Paris. La filiale ne traite que des fonds déclarés.» Aussi, il ne peut pas légalement exercer sa profession ou démarcher en France. Lors de ses visites, il indique seulement à ses clients quelques chiffres, le total de la fortune et la performance réalisée sur le portefeuille. «Je les vois chez eux ou dans le hall d'un hôtel. Et, au fil des années, ils sont souvent devenus des amis. Ce qu'ils veulent, c'est de la discrétion.» La plupart de ses nouvelles relations ont officiellement délocalisé leurs avoirs et sont en règle avec le fisc français. De nombreuses personnalités, comme Johnny Hallyday, ont fait ce choix en se domiciliant en Suisse.

7 Des pratiques en évolution

«Il y a aussi quelques amis de clients qui me demandent d'ouvrir un compte au noir.» Cette clientèle offshore traditionnelle a cependant tendance à diminuer. Les héritiers qui reprennent aujourd'hui le patrimoine familial privilégient volontiers la transparence. Et la plupart des établissements se sont adaptés au durcissement de ton, notamment de la part des Etats-Unis. A ce propos, certains s'interrogent toujours pour savoir comment UBS a pu se croire capable de contourner impunément les lois américaines. Administrateur de la Banque Cantonale Vaudoise, le politicien Luc Recordon relate: «Nous avons compris les dangers de ce marché il y a déjà longtemps. La BCV n'a pas envoyé un seul gestionnaire sur le territoire américain. Des directives très claires ont été données aux collaborateurs. Nous avons également donné un signe limpide à l'extérieur lorsque nous avons fermé nos bureaux à Paris, Milan, Madrid ou encore Athènes.»

8 L'essor inexorable de Singapour

La concurrence de Singapour se renforce de jour en jour. L'archipel doit son émergence à l'offensive qui s'est déclenchée contre les paradis fiscaux de la zone occidentale. «Les îles Anglo-Normandes remettent leur fiscalité à plat», affirme un avocat genevois. Les Bermudes également. L'île de Man vient de signer un accord avec l'Allemagne «pour l'échange de renseignements à des fins fiscales». Andorre et Monaco se retrouvent, elles, dans le collimateur de la France. Et le Delaware, paradis fiscal niché au coeur des Etats-Unis, pourrait revoir ses pratiques avec l'avènement de l'administration Obama. De son côté, le secret bancaire singapourien est en béton armé, même si les autorités semblent prêtes à faire des concessions en matière de fraude. «Créé en 1981, il a été renforcé en 2001, sur le modèle suisse. Sa violation est passible de trois ans de prison et de 80 000 dollars d'amende», explique Shelby Du Pasquier, associé au cabinet d'avocats Lenz & Staehelin. Il est impossible à un juge américain ou européen d'obtenir sa levée dans le cas où une escroquerie fiscale est suspectée. L'intérêt fiscal doit se trouver à Singapour pour que les autorités entrent en matière.

9 Le secret le mieux bétonné

«Un client ayant ouvert son compte à Singapour ne relève pas du droit suisse, même si la banque est une filiale d'une banque suisse. Les informations le concernant ne sont dès lors pas susceptibles d'être transmises dans le cadre d'une levée du secret qui toucherait la société mère.» Sans surprise, la fortune sous gestion à Singapour a explosé. Entre 2002 et 2007, les fonds ont triplé pour atteindre les 770 milliards de dollars. «Ce succès est clairement dû à un transfert de la clientèle européenne vers l'Asie, soupire Shelby Du Pasquier. L'affaiblissement du secret bancaire helvétique déstabilise déjà la clientèle européenne. S'il disparaît, les clients se délocaliseraient massivement, prévient l'avocat. Tant que l'on peut temporiser grâce à la taxation de l'épargne, il ne faut rien lâcher.»

10 Des banques suisses dans le Pacifique

«De plus en plus de clients me demandent une solution de secours pour parer à la suppression du secret bancaire», atteste le gestionnaire d'un important établissement financier zurichois. Il propose alors les services de la filiale de Singapour. «La relation et l'argent sont alors transférés là-bas.» En contrepartie, une partie des revenus lui revient. «Ma banque utilise également cette solution depuis deux ou trois ans pour la clientèle européenne. Ces derniers mois, de plus en plus de clients se renseignent sur les alternatives à la Suisse, raconte François*, employé d'une grande banque. Lorsque je transfère un client à notre branche de Singapour je le perds, mais la sortie nette d'argent est déduite de mes objectifs annuels.» Une pratique mise en place par l'établissement de peur que les employés ne taisent cette possibilité. «Un client délocalisé par sa banque à Singapour ne relève pas non plus du droit helvétique, même si l'entraide judiciaire est accordée en cas de litige en Suisse», détaille Shelby Du Pasquier. Un nombre croissant de banques ouvre des filiales là-bas. UBS, Credit Suisse, Pictet ou encore Lombard Odier y sont implantés. Gestionnaire indépendant, Raoul* gère à distance depuis Genève des comptes ouverts à Singapour. Il n'est plus banquier mais consultant. «Certains de mes clients ont ouvert là-bas des comptes qui relèvent du secret bancaire singapourien, dévoile-t-il. Pour mes prestations, je dois simplement facturer une TVA de 7,5% sur la commission de gestion.»

11 Les limites de la négociation

Pour Philippe Kenel,avocat à Genève, Lausanne et Bruxelles, la Suisse pourrait ne pas résister longtemps au bras de fer actuel: «Avec la crise que l'on vit, il n'y a plus ni lois ni accords qui comptent, c'est un combat politique à la baïonnette. Imaginez que la Belgique par exemple retire sa licence à UBS... Un scénario qui n'est pas si hypothétique que cela: le ministre belge des Finances avait déjà dit, lors de la négociation de l'accord sur la fiscalité de l'épargne, qu'il allait s'attaquer aux banques suisses en Belgique à travers la libre circulation des services!» Des menaces que l'on ne semble pas complètement anticiper en Suisse. Comme si le pays préférait proclamer d'un côté une souveraineté pleine et entière et céder de l'autre à chaque pression. Actuellement, le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz semble privilégier la négociation d'une augmentation du taux de taxation de l'épargne. «Nous concluons avec l'UE des accords statiques alors que le droit européen est en développement constant, précise Jacques de Watteville, ambassadeur de la Mission de la Suisse auprès de l'UE. D'un côté des photos, de l'autre un film.» A la clé, trois possibilités: «Si la Suisse n'agit pas, un décalage se crée et provoque des problèmes dans l'accès aux marchés. Si on adapte unilatéralement le droit suisse au droit européen, il n'y a pas de garantie de réciprocité et la Suisse n'a aucune influence.» «Enfin, la Suisse peut négocier de nouveaux accords ou amendements, mais il faut que l'UE soit d'accord et elle pourrait avoir elle aussi des demandes». Une marge de manoeuvre bien étroite. Aujourd'hui, les autorités suisses temporisent alors que plusieurs fronts conflictuels sont ouverts avec les USA, avec l'UE, avec l'OCDE. «Il est important d'avoir une approche globale plutôt que sectorielle», soutient Jacques de Watteville.

12 «Il n'y a pas de plan B»

A l'Association suisse des banquiers, le porte-parole Thomas Sutter certifie: «Nous ne sommes pas inquiets.» Il a cependant l'air un peu tendu lorsqu'il répète que «le secret bancaire n'a pas été violé quand UBS a livré l'identité de quelque 300 clients aux autorités fiscales américaines». «Il y avait soupçon de fraude. La demande était alors acceptable du point de vue du droit suisse. Certes, nous aurions préféré que UBS et les Etats-Unis nous épargnent ces péripéties. Essentiel à la bonne marche de nos affaires, le secret bancaire reste sûr. Il n'y a ainsi pas de raison d'élaborer un plan B.» Bien sûr, les fonds sous gestion en Suisse ne proviennent pas entièrement de l'évasion fiscale, affirme d'une seule voix la place financière. Alors combien' Quelle proportion' «Nous ne savons pas. Il n'y a pas de chiffre.» Comme si les banques n'avaient jamais fait ce calcul. Sous couvert de l'anonymat, de nombreux gestionnaires révèlent que, il y a dix ans, 100% des fonds de la clientèle offshore étaient au noir. Cette part oscille maintenant entre 90 et 70% selon les établissements. La tendance est claire, les nouveaux clients des banques suisses déclarent leurs biens. Chez nos voisins européens, de plus en plus énervés par la fuite des recettes fiscales, on dispose en revanche de données précises. Selon la Bundesbank, la Banque centrale allemande, 28% des 745 milliards de francs qui ne figurent pas sur les déclarations d'impôt sont gérés en Suisse. Difficile de ne pas penser au Titanic, lorsque l'on voit notre place financière toujours convaincue de la pérennité du secret bancaire. La coque a heurté l'iceberg, mais l'orchestre continue malgré tout de jouer.

13 Un pan entier de l'économie suisse

Le banquier Ivan Pictet, de la banque du même nom, a brisé un tabou en déclarant au Temps que sans le secret bancaire, la place financière pourrait rétrécir de moitié. Le poids du secteur financier dans le PIB helvétique pourrait reculer de 12% à 6 ou 7%. Jusqu'ici personne n'avait osé chiffrer le désastre, Il faut encore ajouter les effets induits sur le reste de l'économie. Les sociétés qui ne font pas de banque de détail en Suisse plieraient rapidement bagages. Selon le recensement de la Banque nationale suisse (BNS), 122 banques étrangères et trente filiales d'établissements transfrontaliers sont implantées en Suisse. Et puis, fini le tourisme fiscal qui génère des recettes confortables, notamment pour Genève. Le conseiller aux Etats vaudois écologiste Luc Recordon tire la sonnette d'alarme: «A court ou moyen terme, le secret bancaire est condamné. J'avais adressé un postulat au Conseil fédéral il y a un an pour demander la mise sur pied d'une stratégie offensive. Rien ne s'est passé. Et c'est bien dommage car aujourd'hui nous sommes contraints de nous défendre. Nous devons faire des concessions en gardant à l'esprit qu'elles se négocient toujours contre quelque chose. Les restrictions devront être appliquées à l'ensemble des places au bénéfice du secret bancaire et non à nous seuls.» Question: est-ce que Singapour fera l'objet des mêmes pressions que la Suisse de la part de la communauté internationale, par exemple lors du prochain G20? C'est ce que se demandent des observateurs très inquiets.

14 Le modèle de l'horlogerie

Certains murmurent que la banque suisse serait à l'aube d'un choc similaire à celui qui a frappé l'horlogerie au cours des années 1970. «Pour avoir raté le passage de la montre mécanique au quartz, les horlogers jurassiens ont vécu un véritable traumatisme», rappelle Edgar Brandt, patron de la société de conseil du même nom. A l'époque, l'industrie avait perdu près de la moitié de ses postes de travail, soit plus 40000 emplois. «Il a fallu un Nicolas Hayek et sa capacité d'innovation pour remettre l'horlogerie sur les rails. La place financière a maintenant besoin d'un visionnaire, un esprit éclairé qui verra au-delà du secret bancaire. Son agonie peut encore durer cinq ou dix ans. Mais il est voué à disparaître.» Le consultant préconise d'attirer les meilleurs managers de hedge funds en Suisse en adaptant la fiscalité: «Il serait avisé de considérer les revenus liés à la performance comme du gain en capital, non taxé. Ou de trouver une autre formule faiblement taxée.»

15 La carte de l'excellence

Edgar Brandt milite pour un véritable label helvétique sur les produits financiers. Un point important à l'heure où l'escroc américain Bernard Madoff a fait de nombreuses victimes dans les banques de gestion suisses. «Des produits estampillés Swiss made, supervisés par la Finma, l'autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, pourraient être écoulés dans le monde entier.» Professeur à l'Université de Genève, Rajna Gibson ouvre des perspectives encourageantes. «La Suisse a un atout fondamental, son capital humain. La place financière dispose de tous les éléments pour s'affirmer comme un lieu d'excellence et prospérer sans le secret bancaire.»

16 Les meilleurs banquiers du monde

Selon l'universitaire, il y a d'importantes marges de progression dans la gestion de fortune en termes de performance et de rationalisation des coûts. «La finance sort de trente années fantastiques. Une situation qui ne pousse pas à se remettre en question, autant en Suisse qu'à Londres ou à New York. Les banquiers suisses sont aujourd'hui aussi compétents que leurs homonymes anglo-saxons. C'est maintenant que la branche doit se mettre au travail pour transformer son savoir-faire en un avantage compétitif.» Rajna Gibson souligne encore que, dans cette crise, «la Suisse ne doit pas être la seule à faire des concessions. Ce serait trop avantager les places concurrentes.» En clair, l'intérêt du pays est de résister le plus longtemps possible aux pressions internationales tout en préparant l'après-secret bancaire. Cela en formant les meilleurs banquiers du monde.

*Prénoms fictifs Polémique Un farouche défenseur du secret bancaire?

Jadis intraitable, Kaspar Villiger a changé de discours depuis qu'il préside UBS.

Trahison

A la présidence de UBS, Kaspar Villiger succède à Peter Kurer et à Marcel Ospel, deux hommes qui ont trahi sa confiance. Ministre des Finances de 1995 jusqu'à sa démission en décembre 2003, le radical lucernois a toujours défendu farouchement le secret bancaire, alors que, de son côté, UBS compromettait l'avenir de la place financière helvétique en mettant en place des structures pour aider ses clients à tromper le fisc américain. Persuasion Avec les diplomates helvétiques, Kaspar Villiger a réussi à infléchir la position de l'Union européenne, qui réclamait l'échange automatique d'informations entre les administrations fiscales, pour lui proposer une retenue à la source sur les revenus de l'épargne.

Intraitable

Comme les banquiers, le nouveau président de UBS a toujours affirmé que le secret bancaire n'était «pas négociable» Selon ce dernier, «les critiques ne tiennent pas compte de la réalité. Elles traduisent plutôt le souci des autres pays de préserver la compétitivité de leur propre place financière et d'éviter que des recettes fiscales ne leur échappent.»

Flexibilité

Aujourd'hui, son discours a changé. «Le secret bancaire n'est pas sacro-saint, affirme-t-il. Il va malheureusement changer, mais ne disparaîtra pas pour autant.»

Concurrence «Mettons fin à un combat d'arrière-garde»

Pour Thierry de Preux, la place financière doit maintenant miser sur la qualité de ses prestations pour s'imposer sur le marché. Volonté Thierry de Preux, consultant à Lausanne, est aujourd'hui l'un des rares interlocuteurs qui, à la fois, sait de quoi il parle et dit ce qu'il pense. Pour ce spécialiste, «défendre le secret bancaire est un combat d'arrière-garde. Les banques suisses devraient plutôt s'adapter à un environnement vraiment compétitif.» «La survie de la place financière ne passe pas par la conservation d'avantages fiscaux qui biaisent la concurrence mais par le service. Prenez simplement les horaires d'ouverture. Comment justifier que les guichets soient fermés en Suisse le samedi matin, alors qu'ils sont ouverts en France?» «L'acharnement que nous mettons à favoriser l'évasion fiscale aggrave notre situation. Nous adoptons la même attitude de repli que lors de l'affaire des fonds en déshérence», poursuit Thierry de Preux. Le proverbe dit: Si tu veux la paix, prépare la guerre. «Nos banquiers feraient mieux de se profiler comme les meilleurs du monde, sans avoir recours au secret bancaire. La Suisse présente bien d'autres atouts, comme la stabilité et une longue tradition de la gestion privée. La qualité du conseil et des prestations doit permettre à nos établissements de s'imposer en luttant à armes égales avec leurs concurrents. Nestlé ou Novartis se sont affirmés comme des leaders mondiaux sans recourir à une distorsion de la concurrence. Les banques helvétiques en ont aussi la capacité.»

Étude de cas La recette d'Oswald Grübel pour UBS

Un mois avant d'être nommé à la tête de UBS, le banquier avait donné à Bilan ses conseils pour faire face à la crise. Relecture.

La large analyse donnée à Bilan par Oswald Grübel fin janvier passé prend évidemment une toute autre saveur depuis qu'il a été nommé CEO d'une UBS en déroute. Banquier bardé d'expérience, Oswald Grübel a commencé par rappeler que, dans toute crise, l'appréciation des risques reste essentielle. «Il faut observer en permanence avec soin les mouvements du marché pour être capable de décider rapidement. Y compris pour, le cas échéant, rapporter très vite des décisions prises qui se révéleraient erronées.» A cette aune, on ne peut que reconnaître que UBS a singulièrement manqué de réactivité ces derniers mois.

Le nouveau patron du numéro 1 helvétique constatait d'ailleurs qu'au cours des douze derniers mois, beaucoup d'institutions financières se sont montrées trop lentes pour agir. En particulier pour réduire leur bilan. On peut donc s'attendre à ce que la contraction bilancielle déjà entamée par UBS soit poursuivie. Selon Oswald Grübel, pour conserver la réactivité nécessaire, il faut garder la tête froide et disposer d'une vue globale du marché. «La crise actuelle induit des changements fondamentaux et s'avère complètement différente de celles des trente, quarante dernières années, survenues pendant des périodes de croissance économique. En outre, la transparence actuelle a contribué à accélérer tant certaines tendances que les réactions du marché. Pour les managers, la question fondamentale demeure: comment mon entreprise se comporte-t-elle face à la crise? Qu'est-ce que je dois et, surtout, peux changer rapidement?» Au vu de la réputation de manager prompt à la décision dont jouit Oswald Grübel, il y a fort à parier que les premières interventions du nouvel homme fort ne vont guère tarder.

L'ancien patron du Credit Suisse a toujours porté une attention soutenue à la maîtrise des coûts. C'est sans surprise l'un des conseils qu'il préconisait il y a quelques semaines pour affronter au mieux la crise: «Où puis-je réduire mes coûts à bref délai? Dans des institutions financières, cela passe toujours par des licenciements, car les salaires représentent près de 60% des charges. Le problème est encore plus marqué pour les banques d'affaires où les coûts de personnel se montent à 70, voire 80%!», faisait remarquer Oswald Grübel. Dans cette perspective, il est vraisemblable que les 2800 suppressions d'emplois prévues cette année et annoncées le 10 février passé ne seront pas les dernières.

Oswald Grübel soulignait enfin que posséder une équipe managériale expérimentée («plus de dix ans à la barre») représentait un gros atout pour affronter une crise qui dure. De ce point de vue, les séries de guillotines dans les étages supérieurs de la banque aux trois clés ont provoqué certains trous dans les générations et dans la continuité. Dans une interview donnée fin octobre à la HandelsZeitung, Oswald Grübel déclarait: «Quand un management commet plusieurs fois de telles erreurs d'appréciation sur ses propres affaires, on peut légitimement se demander dans quelle mesure il est bon.» Mais l'expérimenté banquier nuançait à la phrase suivante en rappelant qu'il y a deux ans à peine UBS était donnée à tous les établissements comme baromètre de l'excellence. Visiblement, le nouveau patron sait aussi faire la part des choses.

Les acteurs LA BALANCE: BRADLEY BIRKENFELD

L'homme qui a mis le feu aux poudres. Le banquier américain de UBS s'est mis à table en Floride. Il a témoigné de la façon dont l'établissement contourne le fisc aux Etats-Unis.

LE VISIONNAIRE: KONRAD HUMMLER

A la tête de la banque privée saint-galloise Wegelin, le financier a dit dès sa signature, en 2005, que Bruxelles ne se contenterait pas d'un accord sur la taxation de l'épargne.

LE DIPLOMATE: ALEXANDER KARRER

L'Argovien dirige les «Questions financières internationales» au département de Hans-Rudolf Merz. Il est au coeur des négociations avec Bruxelles.

LE MÉDIATIQUE: PIERRE MIRABAUD

En tant que président de l'Association suisse des banquiers, il est au front dans les médias pour défendre le secret bancaire.

L'EXPERT: XAVIER OBERSON

Professeur de droit fiscal à l'Université de Genève, il a joué un rôle actif durant les négociations des bilatérales II sur le secret bancaire. Un spécialiste.

LE GENEVOIS: IVAN PICTET

Le banquier privé préside la Fondation Genève Place Financière. Très écouté, il personnifie la gestion privée genevoise.

LE COORDINATEUR: MANUEL SAGER

A la tête du groupe d'experts nommé par le Conseil fédéral, l'ambassadeur a travaillé longtemps aux Etats-Unis. Plus sobre que Thomas Borer.

Les quatre prochains mois vont être cruciaux

La pression sur la Suisse ne va cesser de s'amplifier. Quelques rendez-vous importants à retenir .

30 mars Forum fiscal de Bruxelles 2009, qui réunit des personnalités du monde politique et des experts. Le thème de cette édition porte sur les «Systèmes d'imposition dans un monde en changement».

2 avril Les pays du G20 se rencontren t à Londres pour une refonte totale du système financier international. La Suisse n'y a pas même pas obtenu un strapontin.

30 avril UBS a jusqu'à cette date pour présenter sa défense aux autorités américaines dans l'affaire Birkenfeld. La banque doit se disculper d'avoir contourné le fisc américain.

9 juin Réunion du Conseil des ministres de l'économie et des finances de l'Union européenne. La pression que fait peser l'Ecofin sur la Suisse afin qu'elle abandonne la distinction entre évasion et fraude fiscale va s'y amplifier.

22 juin Réunion du Groupe d'action financière (GAFI), organisme mis en place par les pays riches pour lutter contre l'argent sale, et de ses groupes de travail à Mexico. Les pratiques suisses en la matière sont jugées très positivement depuis l'introduction de la loi sur le blanchiment d'argent en 1998.

13 juillet UBS au tribunal. Première comparution de banque aux Etats-Unis, si aucun compromis n'a été trouvé d'ici là. Le fisc lui réclame le nom de 52000 titulaires de comptes.

LE CHIFFRE 35 mille

Le nombre de collaborateurs occupés dans la gestion des fonds off shore, soit un quart de l'effectif.

Chronologie une décennie d'attaques

De la crise des fonds juifs en déshérence à l'affaire UBS aux Etats-Unis, la place financière suisse ne cesse de prendre des coups.

1998: L'affaire des fonds juifs met à mal l'image de la place financière suisse depuis plusieurs années. Mises sous pression, UBS et le Credit Suisse versent 1,2 milliard de dollars de compensation en faveur des survivants de l'Holocauste.

2004: Avec l'accord sur la fiscalité de l'épargne, la Suisse s'engage à retenir un impôt sur les intérêts d'avoirs européens et de reverser le produit aux Etats membres de l'UE. Le président de l'Association suisse des banquiers, Pierre Mirabaud, juge que «le secret bancaire est bétonné pour quinze ans».

2007: Johnny Hallyday s'installe à Gstaad pour raisons fiscales et soulève un tollé en France. Le régime suisse des «forfaits fiscaux» pour riches étrangers est de plus en plus contesté.

2008: Bruxelles s'attaque aux pratiques d'imposition en Suisse pour certains types d'entreprises, comme les holdings et les sièges de multinationales.

2008: Le ministre allemand des Finances Peer Steinbrück appelle l'OCDE à mettre la Suisse sur la liste noire des paradis fiscaux.

2009: UBS viole le secret bancaire en fournissant 250 noms de clients soupçonnés d'évasion fiscale à la justice américaine. Au même moment, le canton de Zurich, où de riches étrangers comme la chanteuse Tina Turner bénéficient d'un forfait fiscal, abolit ce régime spécial.

Cinq pistes pour sortir de la crise

«Le café économique», émission de la RSR et Bilan diffusée du lundi au vendredi à 6h53 sur les ondes de la Première, se met à l'heure de la crise financière et économique. Chaque matin, l'interview d'un expert qui propose des solutions ainsi que des réponses aux questions que vous vous posez. Vous pouvez transmettre vos requêtes à l'adresse suivante: info@bilan.ch

Alexandre Zeller directeur général de HSBC Private Bank:

«Il y a déjà eu des restructurations majeures dans la banque suisse: en trente ans, nous sommes passés de 600 à 300 banques. Pour rester leader, la Suisse devra réfléchir à sa formation. Dans les années 1990, les grandes banques se sont spécialisées par métier. Résultat, dix ou quinze ans après, vous n'avez plus de managers qui connaissent tous les métiers de la banque, la gestion d'un bilan et du risque. Les établissements qui veulent jouer un rôle global doivent investir dans des programmes de formation afin de passer d'un métier à l'autre.»

Luc Thévenoz professeur de droit bancaire à l'Université de Genève:

«Le Conseil fédéral aurait dû désignerun groupe incarné par une personne afin que le gouvernement puisse tester des propositions. De plus, la ligne que nous traçons entre soustraction fiscale et escroquerie et la procédure d'entraide lourde sont deux éléments inacceptables pour beaucoup de nos partenaires. Par contre, l'échange automatique d'informations me paraît encore choquant. Mais il serait acceptable quand il y a soupçon de soustraction fiscale que nous soyons prêts à donner les informations disponibles.»

Edgar Brandt conseiller en gestion d'entreprise

«Les stratégies alternatives au secret bancaire consistent à reprendre la main sur la gestion de l'investissement. Aujourd'hui, nous avons une activité de private banking dont seule une partie est déployée ici. Nous sommes la porte d'entrée, mais nous restituons la gestion des actifs à des gens qui sont en dehors de nos banques, des hedge funds dont les talents, brokers et banques dépositaires sont à l'étranger. Il faut se réapproprier ces talents et créer des produits avec un label Swiss made qui donnerait les plus hautes garanties quant à l'éthique et à la bonne gestion.»

Patrick Odier associé senior de Lombard Odier:

«L'accord avec l'UE sur la fiscalité de l'épargne permet une adaptation en tous temps. Il est valable jusqu'en 2013 mais renégociable, notamment en ce qui concerne l'assiette sur la base de laquelle est perçu cet impôt à la source. Aujourd'hui, l'accord ne concerne que les personnes physiques et les revenus de l'épargne à taux fixe. On pourrait imaginer que d'autres instruments financiers et leurs revenus ou d'autres structures juridiques puissent être couverts par l'accord.»

Rudolf Strahm ex-Monsieur Prix:

«Le plan de relance de la Confédération actuel a peu d'efficacité sur les places de travail. Il faut préparer un grand programme d'investissement dans l'énergie et la rénovation. Avec un milliard de francs qui subventionne à hauteur de 25% les propriétaires d'immeubles qui paient eux 75%, on peut ainsi initier trois autres milliards. Et si vous améliorez une meilleure efficacité de l'utilisation de l'énergie, c'est toute une série de secteurs industriels qui vont en profiter. Mais il faut déclencher ce programme que si on prévoit que le nombre de chômeurs atteindra les 200000 en fin d'année.»

Illustration: Ambroise Héritier

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