Bilan

Et si nous étions tous des spéculateurs?

Ils sont là, parmi nous. On nous l’assure. Leur but unique consiste à faire gonfler leur portefeuille et tant pis si c’est au détriment du reste du monde. Eux, ce sont les spéculateurs dont l’âpreté aux gains n’aurait donc d’égale que leur insensibilité à l’avenir de la planète. Pourquoi douter de leur existence quand certains des plus hauts dirigeants de la planète pointent un doigt accusateur vers ceux qui se rendraient coupables de faire valser des marchés aussi stratégiques que celui des matières premières, dont les denrées alimentaires ou encore celui de la dette des Etats.C’est peu ou prou le discours que tient un Nicolas Sarkozy qui a fait de la lutte contre la spéculation le symbole de la présidence temporaire de son pays au G20. A Paris, il y a deux semaines, ce club des plus puissants n’a guère abordé le sujet. Il fut surtout question de mettre sur pied une série d’indicateurs liés aux économies nationales pour éviter de nouveaux dérapages budgétaires à même de déstabiliser l’économie d’une région, d’une monnaie ou même du monde.L’inconnue de la spéculation

Mais sur la spéculation, surtout dans le domaine des matières premières, rien ou presque. C’est que tout le monde ne partageait pas les vues du président français. A l’orée de la réunion du G20, Pier Carlo Padoan, chef économiste de l’OCDE, déclarait: «La flambée actuelle des prix de certaines matières premières et denrées alimentaires est principalement due à des facteurs fondamentaux. Il est possible que la spéculation accentue cette hausse. Mais il nous est impossible de savoir aujourd’hui dans quelle mesure.»

Cet aveu d’ignorance, Pier Carlo Padoan n’est pas le seul à le faire. Peu avant le G20 de Paris, l’administration de la Commission européenne travaillait à un texte portant justement sur le sujet de la spéculation dans les marchés des matières premières. Sa publication devait précéder le grand raout parisien et apporter de l’eau au moulin du président français. Las! On annonça soudainement un retard dans la publication. Or ce contretemps fut moins la conséquence d’un manque de diligence des rédacteurs bruxellois que de la colère du cabinet du président français qui ne goûta guère leurs conclusions. C’est que les experts de l’UE soulignaient qu’il n’existait pas de «preuve systématique et concluante» du rôle de la spéculation dans l’actuelle hausse du cours des matières premières.

Aucune preuve donc. Est-ce à dire que l’influence de la spéculation est à ce point infime qu’elle ne se laisse pas voir ou que les enquêtes à même de mettre en évidence des indices probants manquent à l’appel? Pour Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich, la seconde proposition est bien plus probable: «Les études sur le phénomène spéculatif manquent cruellement dans le domaine académique. Le corps professoral est en partie responsable. Depuis des décennies, la finance académique est dominée par l’Ecole de Chicago pour laquelle la spéculation ne présente que des avantages et permet notamment aux marchés d’être plus liquides. Il est peut-être temps de remettre ce paradigme en question.»

 

 

 

 

Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich

 

 

 

 

Des causes multiples

Et il y a urgence. En six mois, les cours du sucre ont bondi de 100%, ceux du blé de 65% et ceux des huiles de 60%. Conséquence: entre juin et décembre 2010, selon la Banque mondiale, 44 millions de personnes seraient venues rejoindre le club peu envié de l’extrême pauvreté. Les causes sont multiples: tout d’abord un manque d’investissement global dans le domaine des ressources agricoles, suivi par une pression démographique souvent accompagnée d’une augmentation des revenus et donc d’une demande plus forte pour certains produits, et finalement une série d’aléas climatiques qui dernièrement ont fini de déstabiliser les perspectives: sécheresses sévères en Argentine, en Russie ainsi qu’en Ukraine, pays considérés comme des greniers à blé, trop fortes précipitations au Canada ou encore en Australie.

Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, ne conteste pas la responsabilité de l’ensemble de ces facteurs sur l’actuelle flambée des cours. Pourtant, il n’en démord pas: la spéculation accentuerait et aggraverait le phénomène. Bref, personne n’est d’accord sur le poids de cette fameuse spéculation.

Ce désaccord tient aussi au fait qu’aucune unanimité n’existe autour de la définition de la spéculation. Celle-ci est à l’image de l’identité de ceux qui sont censés la pratiquer: brumeuse. «C’est pourtant un point essentiel, lance Paul Dembinski, de l’Observatoire de la finance à Genève. Car suivant si nous décidons de retenir une définition large, alors nous sommes tous des spéculateurs.»

Une définition large? Par exemple, celle-ci: tout individu qui achète un bien dans l’espoir de le revendre plus tard avec une plus-value, pariant ainsi sur une prise de valeur de ce même bien avec le temps, fait acte de spéculation. L’ennui avec cette définition qui s’en tient essentiellement à l’intention première des spéculateurs, la quête du profit, c’est qu’elle s’applique au plus insignifiant des boursicoteurs.

Il est donc nécessaire de resserrer la définition. Paul Dembinski livre une piste possible en distinguant celui qui procède à un investissement dans le but de le faire fructifier et celui qui procède de même, mais dans l’intention de le multiplier. «Dans «fructifier», il y a fruit, continue le responsable de l’Observatoire de la finance. On plante une graine, elle germe et donne de nouveaux fruits. Il y a un rapport à la production, au long terme. Dans «multiplier», c’est sec, stérile et c’est souvent du court terme.» Une métaphore pour illustrer ce fameux découplage à l’économie réelle que l’on reproche de plus en plus à la finance et la multiplication des acteurs financiers entre le producteur et le consommateur.La faute à la dérégulation des marchés?

Quand le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation explique comment, selon lui, la spéculation a pu contaminer les marchés des denrées alimentaires, il évoque leur dérégulation depuis le début des années 2000. «Des caisses de retraite, des fonds spéculatifs et des banques d’investissement sont entrés sur ces marchés. Ils ne sont pas intéressés par les problèmes de l’économie agricole réelle.» Une façon comme une autre de suggérer que les denrées alimentaires sont devenues un produit d’investissement qu’il faut prendre en compte, par exemple, dans la diversification d’un portefeuille.

Les chiffres semblent lui donner raison. Selon une récente étude de Barclays Capital, l’argent placé aujourd’hui à plus ou moins court terme dans le secteur des matières premières (dont les denrées alimentaires) atteint la somme de 320 milliards de dollars contre 6 milliards de dollars avant la dérégulation. Plus d’acteurs, plus d’intermédiaires, plus de spéculation. C.Q.F.D. Faux, répond Philippe Bacchetta, professeur d’économie à HEC Lausanne: «La dérégulation de ces marchés, comme pour tous les autres marchés financiers, est une bonne chose. Plus il y a d’acteurs sur un marché, plus ce dernier est liquide. Autrement dit, plus il est aisé pour un offreur de trouver un demandeur et inversement. En cas de revers climatique, cette liquidité permet tout au contraire d’atténuer la volatilité, autrement dit la valse des cours.» Le spécialiste cite un exemple à l’appui de sa thèse: le cours du franc suisse n’a jamais été aussi volatil que pendant la dernière période de Noël  -  Nouvel-An, justement parce que nombre d’acteurs financiers, dont les prétendus spéculateurs, étaient en vacances et que, du coup, le marché de cette devise n’était plus aussi liquide.

Il y aurait donc du bon à multiplier le nombre d’acteurs sur les marchés, peu importe leurs intentions. Et si au fond c’était la structure même de ces marchés qui étaient en cause, et notamment le fait qu’ils soient en grande partie «à terme», c’est-à-dire qu’ils autorisent des transactions qui s’opèrent dans le futur?

D’un point de vue général, le fait que nombre de marchés de matières premières se développent à terme ne constitue pas un ressort uniquement spéculatif. Ce serait même une composante nécessaire pour apaiser les marchés. Un instrument de couverture pour nombre de négociants, producteurs comme acheteurs, qui permet à ceux-ci de prendre une assurance contre des fluctuations futures de prix en vendant ou en achetant des biens non au cours qui marquera la livraison, mais à un cours décidé lors de la négociation.La mise en cause des hedge funds

De cette nécessité de négocier à terme, certains en profiteraient tout de même pour divertir le sens premier de ce concept d’assurance contre les incertitudes du futur. Il est une catégorie d’acteurs qui seraient particulièrement prompts à tirer partie de cette donnée temporelle et généralement sur le court terme: les fonds alternatifs, ou hedge funds. Prétendument moins régulés que d’autres acteurs du monde financier, ils auraient les coudées plus franches – et la possibilité d’actionner des leviers financiers plus grands – pour certaines opérations plus risquées, mais éventuellement fort rentables. En juillet 2010, un hedge fund londonien, Armajaro, a fait parler de lui quand son patron a acheté 7% de la production mondiale de cacao pour un milliard de dollars afin de provoquer la hausse des cours et empocher la plus-value quelque temps plus tard.

Cette opération, décriée par beaucoup, constitue néanmoins une exception. Si les hedge funds sont montrés du doigt, c’est surtout pour leur approche qui consiste à tirer avantage de toutes les instabilités des marchés, de leurs failles, et à contribuer par leur logique très «court-termiste» à la volatilité des marchés. Dans une interview accordée au Figaro en juin 2010, Pierre Lagrange, cofondateur du fonds alternatif GLG, expliquait que les hedge funds, avec une capitalisation totale de 2300 milliards de dollars – soit environ 3% de la capitalisation mondiale – n’avaient pas les moyens d’influencer les marchés profonds (monnaies, obligations), mais que, en revanche, ils pouvaient avoir un effet sur d’autres, plus petits, comme celui de certaines matières premières. Et d’ajouter qu’il ne s’opposerait pas à un encadrement de certains instruments financiers comme les ventes à découvert (pari sur la baisse d’un bien ou d’un titre).

Ce n’est pas l’avis de Sarah Clar-Boson. Grande connaisseuse des hedge funds, CEO de Palladio Alternative Research, elle estime que l’on fait un faux procès aux fonds alternatifs. «Tout d’abord, je pense que les hedge funds participent par leur action à mettre de l’huile dans les rouages des marchés en étant des pourvoyeurs de liquidités et en exploitant des inefficiences générées par la finance comportementale. Ensuite, parce qu’ils ont des stratégies différentes et qu’ils sont indépendants, ils permettent, notamment par les ventes à découvert, de sanctionner bien plus vite que le reste du marché les brebis galeuses, qu’il s’agisse d’entreprises ou même d’Etats. Ils ont donc clairement une fonction de donneurs d’alerte.»Et si tout n’était qu’effet de meute

Il serait sans doute pratique d’identifier sans ambiguïté une classe d’acteurs et le comportement spéculatif qui lui serait imputable. Or tout semble suggérer le contraire. Un exemple, celui des caisses de pension. Voilà des acteurs que l’on qualifie volontiers de conservateurs. Il est vrai que leur but premier consiste à garantir l’argent que les employés leur confient afin d’assurer leur retraite. Seulement, si elles doivent faire preuve d’une extrême prudence dans leurs investissements afin de garantir leurs revenus futurs, il leur incombe aussi de garantir ces revenus, quitte parfois à investir dans des secteurs plus risqués et à changer leur fusil d’épaule pour contrer des grandes tendances baissières sur les marchés des actions par exemple.

Quand on sait que la capitalisation des caisses de pension approche aujourd’hui les 26 000 milliards de dollars, on comprend à quel point un changement stratégique dans l’allocation de leurs actifs peut influencer les marchés. Spéculateurs? Si on considère qu’elles le sont, alors tous les assurés le sont puisqu’elles œuvrent pour le bien de leur retraite. «Au fond, la spéculation peut s’envisager de la façon suivante, reprend Paul Dembinski, de l’Observatoire de la finance. C’est un problème d’information. Celui qui croit détenir une information importante va agir sur les marchés en fonction de celle-ci. Comme tout le monde s’observe dans ce monde finalement assez restreint, on peut vite aboutir à un comportement suiviste qui participe à la naissance d’une bulle. L’information, ou la conviction de détenir une information, c’est souvent la clé de tout.»Un encadrement à définir

Moins que la chasse aux spéculateurs, ce serait donc sur les instruments qui permettraient une trop grande volatilité qu’il faudrait agir. «On ne peut guère continuer ainsi, confie Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich. En attendant que les études quantitatives se multiplient sur la question de la spéculation, il faut agir aujourd’hui pour limiter la valse des cours de certaines denrées alimentaires parce qu’elle précipite des millions de personnes dans la sous-alimentation.» Et le spécialiste de prôner des mesures qui, plutôt que de la liquidité, introduirait de la viscosité dans les marchés: prix seuil et prix plafond, limite de position sur les ventes à terme, etc.

Seulement, dans ce domaine comme dans tous les autres, aucune mesure ne se montrera efficace si elle n’est pas prise au niveau mondial. Or il n’est qu’à suivre les négociations au sein du G20 pour se convaincre que les grandes décisions ne se prennent que par lents et petits pas.

 

 

 

 

Paul Dembinski , de l’Observatoire de la finance à Genève

Pierre-Yves Frei

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