Bilan

Faudrait-il aussi fermer les bourses?

De vifs débats ont eu lieu, au plus fort du krach, sur la pertinence d’une pause complète du trading. Une mesure plus émotionnelle que rationnelle, jugée au final contre-productive.

  • Un marché que l’on ferme lorsqu’il chute est-il encore un marché?

    Crédits: Spencer Platt/Getty images
  • Selon Esty Dwek, directrice de la stratégie de marché, une telle mesure «aurait ajouté à la panique».

    Crédits: Dr

La rumeur est partie d’un appel entre le gouverneur de la Banque d’Angleterre et les représentants des plus gros gérants d’actifs mondiaux, dont Vanguard, BlackRock, JPMorgan et Bank of New York Mellon. Selon le Wall Street Journal, certains de ces fonds ont appelé à fermer les bourses, en particulier le marché américain, durant au moins deux semaines en raison de la crise du coronavirus.

Depuis le 19 février 2020, les marchés ont connu la chute la plus brutale de leur existence, à la suite de l’éclatement de la pandémie mondiale. L’indice des actions américaines S&P 500 a décroché de 34% entre le 19 février et le 23 mars. En Europe, l’indice Euro Stoxx 50 avait perdu jusqu’à 38% au 18 mars. C’est à ce moment que des voix se sont élevées pour appeler à la fermeture pure et simple des bourses. Autrement dit, à stopper complètement le trading, pour une durée prolongée, le temps que les investisseurs «reprennent leurs esprits».

Un tel «shutdown» n’avait eu lieu que quatre fois dans l’histoire: le 11 septembre 2001, en 1963 (mort de Kennedy), en 1933, et en 1914 (quatre mois de fermeture). Pour rappel, des mécanismes de «coupe-circuit» existent déjà, notamment à la Bourse de New York (voir tableau). Mais les récents appels voulaient aller plus loin, et maintenir les bourses fermées si besoin jusqu’à ce que la conjoncture soit plus prometteuse. L’idée soulève de sérieuses questions: un marché que l’on ferme lorsqu’il chute est-il encore un marché? Pourquoi n’a-t-on jamais fermé un marché qui monte exagérément à la hausse, sachant que le S&P 500 a gagné 400% dans un bull market quasi ininterrompu depuis 2009, qui l’a hissé de record en record?

Le 25 mars, Natixis Investment Managers a abordé la question à l’occasion d’une conférence téléphonique.
«Je pense que nous avons dépassé le stade d’envisager une fermeture, a estimé Esty Dwek, directrice de la stratégie de marché chez Natixis IM. Recourir à cette mesure aurait ajouté
à la panique, et l’effet sur les marchés se serait manifesté plus tard, à la réouverture. Le trading n’a pas de raison de s’arrêter, d’autant qu’il a pu continuer à distance malgré les consignes de confinement, et c’est tant mieux car les gens veulent de la transparence.» Même son de cloche pour son collègue David Lafferty, chief market strategist de Natixis IM: «J’estime que 70% à 80% de la correction a déjà eu lieu, donc fermer maintenant aurait un effet de «trop peu, trop tard», juge l’analyste. Je crois qu’on sous-estime le signal qu’une telle fermeture donnerait. Ce serait le signal que les choses sont extrêmement graves, serait contre-productif et aboutirait à des ventes dès la réouverture.»

Même une voix de gauche s’était ralliée à l’idée, pointant du doigt à la fois les baisses et les hausses désordonnées que connaît le marché depuis février. Le 17 mars, l’ancien candidat à la présidence française, Jacques Cheminade, a ainsi plaidé pour la fermeture des bourses européennes sur le site de son parti, Solidarité & Progrès. «Les bourses européennes auraient dû être fermées plus tôt, mais il est encore temps de le faire de toute urgence. En effet, ce qui apparaît sur nos écrans ne sont plus des bourses sur lesquelles les entreprises se procurent des fonds pour investir, mais des casinos financiers rendus fous par les virus algorithmiques et la perfusion de fausse monnaie.»

Question philosophique

Sur LinkedIn, le débat a fait rage. Parmi les commentaires sur la question «Faut-il fermer la bourse quand elle chute?», un gérant de family office, Nabil Malek, a suggéré que ce type de mesures, surtout en année électorale aux Etats-Unis, est largement politisé: «Il y va de sa réélection» (celle du président Donald Trump, ndlr). Quelques-uns ont défendu, parfois avec véhémence, l’idée de fermer les bourses. Fabio Lopes Abreu, cofondateur du site investir.ch, a répliqué: «Le fait est que hausse et baisse n’ont pas le même impact sur toutes sortes de calculs financiers (par exemple, les appels de marge ou la valorisation du collatéral). Cela explique que les baisses ont des conséquences plus complexes que les hausses. Indépendamment de savoir si la hausse était justifiée ou non, la baisse brutale a des effets potentiellement destructeurs sur l’économie. La question – et le grand débat philosophique – est donc de choisir si l’on préfère arrêter provisoirement les dégâts ou laisser les lois du marché continuer cette destruction de valeurs dont nous sommes tous victimes, déjà rien qu’au travers du système des retraites.» Jean-Pierre Cohen, ancien de Société Générale, expert en gestion d’actifs, a abondé dans ce sens: «Tout est une affaire de confiance: un krach à la hausse ne génère pas de défiance. Un krach à la baisse peut être mortel et, en général, on ne se relève pas d’une blessure mortelle.»

Alexander Gloy, ancien de Sal. Oppenheim reconverti dans les cryptomonnaies et basé entre Munich et New York, a critiqué cette approche: «On a un marché seulement lorsqu’il monte. Lorsqu’il baisse, on a des sauvetages, des interdictions de ventes à découvert, et en dernier ressort l’arrêt du trading. On ne peut que questionner un tel système: quand ça monte, de mégabonus sont versés. Après le krach, on hausse les épaules en disant que «personne ne pouvait voir cela venir». C’est le symptôme d’un secteur financier qui a atteint des proportions malsaines sans ajouter beaucoup de valeurs. Son but est l’extraction de valeurs de la société.»

François-Serge Lhabitant, CEO et chef des investissements de Kedge Capital, basé au Royaume-Uni, a illustré le non-sens de la logique de fermeture des bourses, si on la poussait à l’extrême, en ironisant: «Plus simple: la bourse n’a le droit d’ouvrir que si elle monte. Sinon, elle ferme.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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