Bilan

Finma: nouveau patron, nouvelle stratégie?

Alors que l’Autorité de surveillance se cherche un directeur et que sa présidente pourrait se retirer, l’heure d’une vaste réflexion a sonné.
  • Directeur suppléant, Mark Branson a repris le flambeau le 1er février ad interim; mais le Britannique est loin de faire l’unanimité.

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  • Anne Héritier Lachat a-t-elle planifié de se retirer avant le terme de son mandat, prévu fin 2015?

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  • Philipp Hildebrand

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  • Josef Ackermann

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  • Markus Diethelm

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  • Michael Ambühl

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Qui va diriger la finma? Depuis que l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers a perdu son directeur Patrick Raaflaub, parti «relever de nouveaux défis», les candidats ne se bousculent pas au portillon. Son directeur suppléant Mark Branson, qui a repris le flambeau le 1er février ad interim, est loin de faire l’unanimité.

Seul autre candidat officiellement en lice: Daniel Roth, juriste en chef du Département fédéral des finances (DFF) d’Eveline Widmer-Schlumpf, qui toutefois ne semble pas porter en lui les promesses d’une rupture nécessaire avec les six dernières années.

Alors que le processus de recrutement par le conseil de la Finma suit son cours, Eveline Widmer-Schlumpf, consciente que l’heure d’un changement a sonné, a proposé d’entamer une large discussion sur le profil du candidat souhaité. L’enjeu est de taille: la Finma, dont l’action affecte directement plus de 120 000 postes de travail, peine à donner une direction forte et positive, et son conseil d’administration est jugé trop faible par les acteurs de la place financière.

Le rôle de la Finma a été, tout au long de la crise de l’offshore, l’objet de vifs débats, le gendarme de la finance helvétique étant perçu comme une machine à réglementer, à l’esprit fonctionnaire, manquant de praticiens, déconnectée de l’environnement concurrentiel où se meut la place financière. S’il est admis que la tâche du régulateur bancaire a été très difficile au lendemain de la crise de 2008 et sur fond d’attaques contre le secret bancaire suisse, le tandem à la tête de l’autorité n’a pas convaincu les professionnels de la place.

Patrick Raaflaub, nommé en 2009 après avoir dirigé quinze ans les finances de l’assureur Swiss Re, était perçu comme un gestionnaire de risques sans vision stratégique. Sa démission soudaine suscite des interrogations. «Le départ de Patrick Raaflaub est-il le signe avant-coureur d’éventuels problèmes systémiques dans les groupes d’assurances?», se demande un acteur de la place.

Serait-il lié au risque qu’éclatent à l’avenir des affaires d’évasion fiscale étrangère empruntant le circuit des assurances-vie, ce qui, potentiellement, le mettrait en porte-à-faux vis-à-vis de ses ex-employeurs? «Il est aussi possible, poursuit notre interlocuteur, que l’approche très agressive pour inciter les clients, notamment français, à se régulariser, allant jusqu’à la clôture unilatérale de leurs relations, en parallèle à l’abandon du secret bancaire dans les conditions générales de certains établissements depuis le début de l’année, ait rendu sa position délicate, voire intenable.»

La montée des critiques met aussi sous pression la présidente de la Finma. Trois jours avant l’annonce du départ de Raaflaub, la presse alémanique croyait savoir qu’Anne Héritier Lachat comptait se retirer avant son terme, prévu fin 2015.

La professeure de droit bancaire, qui – comme Raaflaub - a défendu l’idée que la Finma n’avait pas pour rôle de promouvoir la compétitivité de la place financière, pourrait finir son mandat dans une position délicate à mesure que cette politique déploie ses effets néfastes en termes de pertes d’emplois et de parts de marché de la place financière.

Appel à plus de souplesse

«Choisir le bon tandem à la tête de la Finma est une belle opportunité à saisir», estime Franz de Planta, président du comité de l’OAR-G (Organisme d’autorégulation des gérants de patrimoine), qui était candidat au conseil d’administration de la Finma, avec le soutien d’EconomieSuisse, du forum des OARs et des milieux bancaires.

Au final, c’est le Schwytzois Bruno Frick qui a été nommé. A l’heure du bilan, Franz de Planta estime qu’il est temps pour la Finma de renouer avec un certain «pragmatisme», de retrouver une «agilité» et un «esprit plus libéral».

Innombrables sont les gérants de fonds et autres professionnels qui se plaignent des délais et de la lourdeur des procédures du régulateur, ainsi que de la surveillance rigide qui se profile pour les multiples réglementations (Fatca, Fidleg, Finfrag, LPCC, LBA) liées aux adaptations en droit suisse des lois américaines, des directives européennes et de celles de l’OCDE.

L’OAR-G parle d’une «radicalisation de la surveillance». «On perd de la substance au profit de postes dans le domaine du compliance et de la gestion des risques, écrit à son tour le Groupement patronal des gérants de patrimoine. Que restera-t-il bientôt à surveiller?» Pour Franz de Planta, pas de doute, «le profil du nouveau directeur doit être celui d’un défenseur de la place financière et de ses conditions-cadres». 

A la décharge des dirigeants de la Finma, il convient de rappeler à quel point la nécessité d’un durcissement réglementaire s’était fait sentir au lendemain de la débâcle d’UBS en 2008. C’est dans ce contexte qu’est née la Finma, suite à la fusion entre la Commission fédérale des banques, l’Office fédéral des assurances privées (OFAP) et l’Autorité de contrôle en matière de lutte contre le blanchiment d’argent.

La Finma ne devait pas faillir là où la CFB avait échoué. Cette dernière n’avait pas réussi à peser sur la politique de risques d’UBS. La CFB, qui employait 25 personnes en tout dans sa division «grandes banques», faisait face à un mammouth qui employait 3000 personnes dans le contrôle des risques.

Le régulateur s’était alors retrouvé dans un rapport inversé avec UBS, qui donnait le ton en matière de gestion des risques.Suite à cela, des personnalités comme Patrick Raaflaub et Anne Héritier Lachat inspiraient l’intégrité et la rigueur nécessaires pour qu’un tel laisser-aller ne se reproduise plus.

Jusqu’à ce que les excès inverses se manifestent et menacent la compétitivité de la Suisse en tant que centre financier. A présent, d’autres aptitudes, un autre mandat s’avèrent nécessaires pour la Finma, conviennent les acteurs interrogés. La Suisse a été sous le coup d’attaques sans précédent des Etats-Unis et de l’Europe, qui l’ont forcée à démanteler une industrie des avoirs offshore qui représentait en 2007 quelque 1000 milliards de francs.

A la recherche d’un visionnaire

A présent, les affaires se contractent, et des places comme le Luxembourg captent des secteurs clés comme les fonds de placement, le private equity, les hedge funds ou encore les liens si convoités avec la finance chinoise.

Le besoin se fait donc sentir de voir arriver à la Finma un visionnaire, un stratège qui sache stopper la dégringolade de la place helvétique, mais surtout qui élabore une stratégie de développement à long terme, répondant aux nécessités à la fois réputationnelles et concurrentielles de la place financière.

Certains se prennent à rêver d’un retour de Daniel Zuberbühler à la tête de l’Autorité de surveillance: «Il est brillant, honnête et reconnu de tous», souligne Franz de Planta. Seul regret, l’excellent Daniel Zuberbühler restera associé à une époque où la CFB a manqué – de par sa structure – de poigne face à une UBS toute-puissante.

A la présidence, Franz de Planta imagine Josef Ackermann, un banquier d’envergure internationale, ancien président de l’Institute of International Finance et président de Deutsche Bank. «Et justement, il voulait créer un groupe de travail pour sauver la place financière, car il se soucie clairement de son avenir», rappelle le gérant genevois. Rares sont ceux qui réunissent ses compétences en matière de leadership, son réseau international, et sa connaissance des banques et des assurances.

A part Philipp Hildebrand, peut-être? Un banquier lui aussi de renommée internationale, avec des compétences incontestées en matière réglementaire et financière. Seul bémol: les circonstances peu reluisantes de son départ de la présidence de la Banque nationale suisse en 2011, sur fond d’accusations de délit d’initié, qu’elles soient justifiées ou non.

Une personnalité comme Xavier Oberson, avec sa parfaite connaissance des dossiers Suisse-USA, couplée à sa vision internationale de la situation concurrentielle de la Suisse, serait du meilleur aloi. Encore faut-il que l’avocat accepte cette lourde tâche qui nécessite une grande part de leadership et au final peu de finesse technique.

A notre question aventureuse de savoir si un Michael Ambühl, secrétaire d’Etat aux affaires financières internationales jusqu’en août 2013, aurait des chances, lui qui maîtrise parfaitement le dossier de la stratégie Weissgeld et les rapports entre la Suisse et l’Union européenne, nos interlocuteurs n’y croient guère, en raison de ses divergences supposées avec Eveline Widmer-Schlumpf, quand bien même il est parfaitement au courant des défis qui guettent la Suisse.

Enfin, les compétences d’un Markus Diethelm, l’actuel conseiller juridique d’UBS (depuis 2008), ne sauraient être reniées à la tête de la Finma. Cet avocat aux barreaux de Zurich et de New York, anciennement responsable légal de Swiss Re et fin connaisseur des banques et des assurances, garde aujourd’hui un statut à part au sein d’UBS: celui du chef juriste qui était au départ externe à la banque, avant de devenir interne.

Citoyen suisse, c’est lui qui a négocié le litige fiscal d’UBS avec le Department of Justice américain, et il connaît parfaitement les rouages de la justice américaine et les pièges qui menacent les banques helvétiques. Reste qu’il porte l’étiquette «UBS»; mais, en soi, cela n’est pas un désavantage.

Cette étiquette est reprochée au Britannique Mark Branson pour des raisons spécifiques. Si son éventuelle confirmation au poste de directeur de la Finma suscite la critique quasi unanime des acteurs de la place, c’est parce que, d’une part, il dirigeait UBS Securities Japan entre 2006 et 2008, au moment où la banque manipulait les taux Libor sur le marché japonais (ce qui lui a coûté 1,4  milliard de dollars d’amende). Et d’autre part, lorsqu’il dirigeait UBS Wealth Management & Swiss Businesses en 2008, il s’était excusé devant le Sénat américain pour le comportement «inacceptable» de la banque, un acte symboliquement dévalorisant pour la Suisse.

Enfin, Branson est un sujet de la Couronne britannique, principal concurrent de la Suisse. Les conflits d’intérêts et de loyauté seraient particulièrement mal perçus. Il faut se souvenir qu’Eugen Haltiner, président de la CFB jusqu’en 2009, s’était vu reprocher que ses années à la direction d’UBS à Zurich jusqu’en 2005 l’ont empêché de faire montre de distance face à son ex-employeur dans les affaires subprimes et fiscales.

Au final, il faut s’interroger si les futurs dirigeants de la Finma ne devraient pas davantage s’inspirer de la FSA britannique ou de l’Autorité monétaire de Singapour. A cet égard, le conseiller national PLR Christian Lüscher a lancé, fin 2012 déjà, une initiative parlementaire.

Elle demande qu’il soit précisé dans l’article 5 de la loi sur la Finma que celle-ci doit «promouvoir la réputation et la compétitivité de la place financière», comme le font Singapour, Hongkong ou le Luxembourg. Actuellement, l’article dit seulement que la tâche principale de l’autorité est la surveillance et que, «ce faisant, la Finma contribue à améliorer la compétitivité de la place».

«Un article dont les dirigeants de l’Autorité ont fait une interprétation particulièrement restreinte», juge Etienne Kiss-Borlase, président du Groupement patronal des gérants de patrimoines. «Nous avons eu droit à six années de gestion des risques, et zéro stratégie.» Etienne Kiss-Borlase prend en exemple l’organigramme de l’Autorité monétaire de Singapour: à côté du rôle de «supervision financière» figure celui de «développement stratégique de la place financière».

«Nous devrions nous en inspirer», suggère le Genevois qui dirige Kiss-Borlase Bureau Fiduciaire. Il constate aussi qu’au Luxembourg le régulateur bancaire, les politiques et les acteurs de la place travaillent main dans la main. Or «quand un front office de 10 personnes quitte la Suisse pour le Luxembourg, ce sont 80 postes de back-office que perd la place helvétique», met-il en garde.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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