Bilan

Gauche ou droite? Peu importe, pour les candidats à l’exil

A l’approche de la présidentielle, la France voit lui échapper du savoir-faire, des emplois et des consommateurs.

Envie d’avoir envie.» Ces paroles d’une chanson de Johnny Hallyday, exilé fiscal à Gstaad, étaient régulièrement diffusées lors des meetings de campagne du candidat Sarkozy, en 2006 et 2007. Message limpide: la France allait changer. Etre riche ne serait plus une tare. Il incarnait aussi la volonté de rapatrier les riches Français établis à l’étranger, et notamment ceux qui ont élu domicile en Suisse. «On leur disait: «Nous vous comprenons. Mais vous aurez bientôt envie de revenir en France. Soutenez l’UMP par un don», confie un ancien responsable de la recherche de fonds en Suisse. L’échec est aujourd’hui patent: «Cette fois, l’UMP a renoncé à collecter de l’argent en Suisse. Ses représentants savent qu’ils seront mal reçus», poursuit cette source. La suppression du bouclier fiscal, en avril 2011, est passée par là. En cette fin de quinquennat, le mouvement d’expatriation vers la Confédération augmente du fait des incertitudes liées à l’élection présidentielle. Philippe Kenel, avocat au sein du cabinet Python & Peter, actif sur Vaud et Genève, l’affirme sans vergogne: «J’observe une claire augmentation du nombre de demandes de délocalisation depuis quelques mois.» En moyenne, il dit traiter environ une quinzaine de requêtes de Français par année. Or, il en a déjà reçu le même nombre au cours du seul mois de janvier. Et c’était avant que François Hollande, le candidat socialiste, n’annonce son intention de taxer à hauteur de 75% la part des revenus dépassant le million d’euros annuel. Une déclaration dont il est encore un peu tôt pour mesurer les effets, selon nos interlocuteurs.

Un rapport différent à l’argent

Philippe Kenel révèle qu’une dizaine de dossiers se concrétisent en ce moment. Il s’agit d’héritiers qui fuient l’impôt sur les successions ou d’entrepreneurs qui vendent leur société. Les fortunes sont généralement supérieures à dix millions d’euros, seuil à partir duquel l’imposition au forfait, basée sur les dépenses plutôt que sur les revenus, devient intéressante. Un mode de taxation dont jouissent déjà quelque 2000 Français, selon les estimations. «Ceux qui disposent de deux à quatre millions préfèrent la Belgique, où l’immobilier est moins cher», estime-t-il. Nicolas Perrigault, de la fiduciaire vaudoise Intermandat, constate, lui, des demandes à partir de 250 000 euros. Pour Philippe Kenel, la «planche» française est «savonnée» quel que soit le candidat qui l’emporte, même si l’accession de François Hollande à l’Elysée pourrait accentuer l’exode. Un avis partagé par notre source: «La déception est à la hauteur des espérances suscitées par Nicolas Sarkozy. Non seulement il n’y pas eu de résultat, mais aucun changement de direction n’a été amorcé.» Pierre Condamin Gerbier, qui travaille dans l’industrie du family office depuis plus de dix-huit ans, détaille ce point de vue: «Ces délocalisations sont certes motivées par des raisons fiscales, mais elles trouvent une explication plus profonde, dans le rapport de la France à l’argent. La personne qui réussit ne se sent pas libre de réussir.» Ce qui expliquerait la présence de 44 exilés français dans le classement des 300 plus riches de Suisse établi par Bilan – le seuil d’entrée est fixé à 100 millions de francs. Leur patrimoine cumulé s’élève à 36,5 milliards de francs. Sans donner de chiffres, le Franco-Suisse déclare à son tour avoir été «passablement sollicité ces derniers temps. Un grand nombre de fortunes françaises se prépare activement. Certaines ne sont qu’au début de leur planning de délocalisation tandis que d’autres sont très avancées. Entre 50 et 60% passent à l’acte.»

«De plus en plus de firmes françaises s’établissent en Suisse»

Mais pour Pierre Condamin Gerbier, plus que la quantité de départs, c’est leur qualité qui devrait inquiéter l’Hexagone. «On trouve beaucoup d’entrepreneurs, y compris certains qui viennent tout juste de créer leur entreprise. Avec eux, la France perd son savoir-faire, ses emplois et, indirectement, la consommation générée.» Par définition, un entrepreneur ne peut pas bénéficier du forfait fiscal, qui exige de renoncer à toute activité lucrative en Suisse. Il trouve toutefois son compte sur le plan de l’impôt sur les successions, sur les sociétés et les gains en capital. Les charges sociales entrent également dans le calcul, note Nicolas Perrigault, également binational. «En France, un employé qui reçoit 1000 euros nets par mois coûte le double à l’employeur.» S’il n’observe pas de hausse des demandes, quelque 100 Français par année contactent Intermandat pour une délocalisation. Sur cette moyenne, il fournit un ratio de trois personnes physiques pour une société. «De plus en plus de firmes françaises s’établissent en Suisse», relève-t-il. D’autres types de personnes sont également tentées de s’installer sur les bords du Léman – côté helvétique s’entend: celles qui y possèdent déjà des intérêts. La baisse de tolérance à l’égard de l’évasion fiscale génère une forte incertitude juridique. Or les sommes en jeu sont importantes. Dans une récente étude, le cabinet Booz & Company évalue à 83 milliards de francs le montant des avoirs offshore français détenus en Suisse. Entre 60 et 85% ne seraient pas déclarés, selon des études d’Helvea et de Citigroup. Les hésitants se convaincront de franchir le pas.

Crédit photo: Dylan Calves/AFP

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