Bilan

Hier vénérés, les banquiers font profil bas

La crise de 2008 a mis fin au règne des financiers tout-puissants. Histoire d’une influence à haute volatilité.
Ci-dessus   Lukas Mühlemann (Credit Suisse), Marcel Ospel (UBS) et Mathis Cabiallavetta (SBS-UBS).

Après quatre années de crise financière d’ampleur historique, le pouvoir des milieux bancaires a nettement régressé. On a vu ces derniers mois déchoir des figures helvétiques influentes comme le Saint-Gallois Konrad Hummler (Wegelin) et le Lucernois Philipp Hildebrand (Banque nationale suisse); avant eux, Oswald Grübel quittait précipitamment UBS suite à l’affaire Adoboli. En 2008, c’était le monstre sacré Marcel Ospel qui voyait son règne s’achever à la tête d’UBS, dans l’opprobre. Les banquiers actuellement en poste, discrets et adeptes d’un profil bas, semblent être échaudés de ces têtes qui dépassaient et préfèrent s’exposer le moins possible. Si l’influence des banquiers est réduite, elle est surtout moins visible. Il en va de même dans le monde des banques privées. Quand d’influents représentants de la place financière comme Pierre Mirabaud, Ivan Pictet ou Jacques Rossier se sont retirés de la scène, leurs successeurs se virent tenus à un devoir de réserve, dans un contexte de durcissement réglementaire et de tensions sans précédent entre la Suisse et ses partenaires étrangers. C’est pourquoi l’ère du penseur influent et médiatique, dans le monde bancaire, a pris fin avec l’ère de l’euphorie et de la stabilité qui l’avait favorisée.

Tels des mythes vivants

Il fut un temps, pas si lointain, où les banquiers avaient rang de stars. Ce temps a coïncidé avec un essor phénoménal de la finance internationale, qui commença dès les années 1980, s’accéléra durant les folles années 1990, pour culminer au début des années 2000. La puissance des banquiers et des traders vedettes atteignit son faîte. Elle reposait d’abord sur les activités de négoce et de banque d’affaires, qui étaient en plein boom, propulsant les bénéfices, les salaires et les bonus. A cette époque, Credit Suisse et UBS connurent une expansion rapide, s’implantant à Londres, puis à New York, ce qui favorisa la montée de dirigeants issus de la culture boursière anglo-saxonne. La finance zurichoise brillait de tous ses feux, captant le rayonnement de Wall Street et de la City de Londres. Cette époque propulsa au-devant de la scène des personnalités qui fascinaient le public. En Suisse, Rainer Gut, Lukas Mühlemann ou Hans-Jörg Rudloff (anciens de Credit Suisse), Robert Studer, Mathis Cabiallavetta et Marcel Ospel (UBS-SBS) ont, malgré leur chute parfois brutale, accédé un temps au rang de mythes vivants. Ils reléguaient dans les placards de l’histoire les banquiers de l’ancienne génération comme Robert Holzach (président de l’ancienne UBS jusqu’en 1987). On vantait le dynamisme de la nouvelle génération et sa propension à prendre des risques. On s’éblouissait devant l’Aston Martin V8 Vantage (modèle unique) que s’était offert Marcel Ospel; on rêvait de la luxueuse résidence sur la Goldküste zurichoise de Lukas Mühlemann, incarnation des petits génies formés chez McKinsey, au même titre qu’une autre gloire éphémère, Peter Wuffli (CEO d’UBS de 2002 à 2007). On adulait les stars américaines surpayées des banques suisses, comme Frank Quattrone, gourou du conseil en valeurs technologiques de Credit Suisse First Boston, payé 120 millions de dollars en 2000. C’était l’époque des «arrangements spéciaux», des contrats négociés à la carte, au pourcentage de gains du manager ou du trader, fût-ce même au pic absolu d’une bulle spéculative.

Une génération de leaders

La gestion de fortune suisse vivait, elle aussi, son apogée. En 2001, l’imposant George Gagnebin, patron du private banking d’UBS, fut désigné dans les médias «plus grand banquier privé du monde». A Genève, ce secteur prospérait. Les banquiers privés (Thierry Lombard, Ivan Pictet) modernisèrent leurs établissements et se lancèrent dans le négoce et le conseil en actions. Ils étaient alors au faîte de leur succès, et la voix de ces contribuables majeurs du canton de Genève pesait de tout son poids, y compris à travers le Parti libéral genevois. L’asset management (gestion d’actifs) connut aussi un essor fulgurant. Pictet grandit très vite dans ce secteur à Londres, tandis que Lombard Odier recruta des associés hors du sérail comme Anton Affentranger (un ex-directeur général d’UBS) et développa son activité institutionnelle à Zurich. A Genève, Edgar de Picciotto fit de l’UBP un géant mondial de la gestion alternative, et Eric Syz cofonda la banque d’asset management qui porte aujourd’hui son nom. Des figures de l’asset management comme Renaud de Planta, de la Banque Pictet, et Serge Ledermann, de l’UBP, jouissaient d’une cote élevée. Parmi les banques qui ont formé nombre de banquiers d’influence, citons Credit Suisse. De cette dernière sont sortis toute une volée de managers qui rejoignirent ensuite les banques privées et cantonales, où ils furent perçus comme des modernisateurs, à l’instar d’Olivier Steimer (BCV), Alexandre Zeller (BCV, HSBC), Blaise Goetschin (BCGE), Alex Widmer (Julius Bär), Joachim Straehle (Sarasin), mais aussi Josef Ackermann (Deutsche Bank).

Premières secousses

L’année 2002 marqua une pause brutale pour le secteur, les excès de la décennie apportant une cohorte de scandales (procès de banquiers malhonnêtes comme Frank Quattrone, procès de la recherche biaisée des analystes de Wall Street, scandale des cumuls de mandats qui valut sa chute à Lukas Mühlemann, scandale des managers se déplaçant en jet privé chez Vontobel…). L’image des banquiers en fut quelque peu écorchée. Mais pas durablement. Les banquiers se relevèrent de cet épisode en un éclair de temps, à la faveur de la nouvelle euphorie boursière. Celle-ci devait tout à l’explosion de l’endettement hypothécaire américain et à l’essor des dérivés spéculatifs sur immobilier résidentiel (CDO), un marché sur lequel reposa entièrement l’expansion d’UBS aux Etats-Unis sous le règne d’un tout-puissant Marcel Ospel jusqu’en 2007. A cette époque, l’influence était synonyme de gros chèques. Le banquier américain John Costas touchait 50 millions par an à UBS, et des traders de matières premières de Goldman Sachs empochaient quelque 70 millions par an. Stephen Schwarzman, de Blackstone, gagna 400 millions de dollars en 2006, et Jim Simons, fondateur du hedge fund Renaissance Technologies, encaissa 1,7 milliard pour lui seul la même année. Ce pouvoir démesuré de la finance culmina mi-2007. En Suisse, le secteur financier (banques et assurances) représentait 22% du PIB suisse sur les neuf premiers mois de 2007. Jamais son influence et son rayonnement international n’avaient été si grands.

La chute

Puis vint la crise la plus grave de l’histoire de la finance. Elle modifia durablement la donne. Les pertes de quelque 50 milliards de dollars d’UBS sur le subprime affaiblirent l’influence qu’exerçait l’Association suisse des banquiers (ASB) sur le Conseil fédéral. Simultanément, les attaques contre le secret bancaire fustigèrent la finance offshore suisse, affaiblissant cette fois les banques dans un secteur demeuré jusque-là très stable et lucratif. Ces secousses affectent aujourd’hui le destin de nombreux banquiers de haut vol. La plupart réduisent leur communication, évitant l’exposition médiatique. Signe des temps, nombreux sont ceux qui privilégient volontairement des structures plus modestes que celle qu’ils ont dirigées. Il en va ainsi de Peter Wuffli, l’ex-patron d’UBS qui dirige depuis 2006 une fondation philanthropique. Et de Thierry de Loriol, l’ex-CEO de Ferrier Lullin, qui dirige depuis avril la petite Banque de dépôts et de gestion après avoir traversé neuf années hors des banques, et notamment à la tête d’un family office. Serge Robin, ancien chef de la recherche de Lombard Odier, devenu CEO de Merrill Lynch (Suisse), a opté en 2010 pour la direction de la petite banque privée Gonet & Cie. Quant à Serge Ledermann, après être passé par la direction de l’UBP, de Lombard Odier, puis d’Heritage, il dirige depuis mars une division des Retraites Populaires. Enfin, citons Alexandre Zeller, patron de la BCV devenu CEO d’HSBC Private Bank (Suisse). Il est aujourd’hui membre du conseil d’administration de Maus Frères. L’heure n’est plus à la quête des (dangereux) sommets…

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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