Bilan

Hildebrand innocent pour Bilan dès 2012

Aujourd'hui, Micheline Calmy-Rey rejette les accusations en bloc.

Mardi 10 janvier, 21 h. Philipp Hildebrand, son épouse Kashya et leur fille de 5 ans Natalia sont en partance pour Singapour. Kashya Hildebrand avait prévu de s’y rendre dans le cadre de son travail de galeriste. Mais au lendemain de la démission de Philipp Hildebrand de la présidence de la Banque nationale suisse (BNS) et de la vice-présidence du Financial Stability Board du G20, la famille décide de combiner ce séjour avec des vacances bien méritées.

En s’envolant hors de Suisse, Philipp Hildebrand se libère de l’insupportable pression médiatique. Avec la distance, même si les émotions de ces dix-huit terribles jours ne sont pas encore retombées, il envisage de poursuivre sa carrière hors de Suisse. Kashya est sans doute très favorable à un déménagement, elle qui s’est heurtée si brutalement aux rigidités de la culture helvétique, se retrouvant au centre d’un «scandale» alimenté chaque heure par l’hydre politico-médiatique, dans des proportions dont elle ne soupçonnait visiblement pas l’ampleur.

Philipp Hildebrand, 49 ans, a encore un bel avenir devant lui. Probablement hors du secteur public, qui l’a tant déçu, lui qui aurait gagné le triple, voire le quadruple du million qu’il touchait par année à la BNS s’il avait poursuivi sa voie dans la haute finance anglo-saxonne. Jusqu’à tout récemment, Hildebrand poursuivait encore l’ambition suprême dans le secteur public: il aurait postulé en mai 2011 pour remplacer Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI, selon nos sources. A présent, le secteur privé tend les bras à ce Lucernois de renommée mondiale, qui aurait pu devenir président du conseil d’administration d’UBS au début de 2008.

Ce même poste pour lequel, paradoxalement, le nom de Christoph Blocher fut aussi évoqué. Ancien partner du hedge fund Moore Capital, Philipp Hildebrand, qui avait évolué dans des postes dirigeants chez Vontobel, puis à l’Union Bancaire Privée (UBP), retournera-t-il à Londres ou à New York, pour rebondir dans une prestigieuse firme? Il est encore un peu tôt pour le dire. Mais ce sera presque sûrement hors de nos frontières. Les amis de Hildebrand ne sont pas en Suisse. Pendant que son pays le condamnait sévèrement, ses pairs à l’étranger l’assuraient de leur amitié et de leur confiance. Il conservera en effet un chaleureux souvenir du dîner à Bâle le 8 janvier du prestigieux Groupe des gouverneurs des banques centrales et des régulateurs (GHOS).

Evoquant l’affaire lors de la soirée, il a trouvé, selon nos sources, un soutien vaste et ferme auprès de ses collègues internationaux. Certains seraient même intervenus auprès de Berne en sa faveur. Puis, dans un témoignage vibrant pour ses qualités, le gouverneur de la Banque centrale du Canada Mark Carney, qui préside le Financial Stability Board du G20, a déclaré que le poste de vice-président qu’occupait Hildebrand depuis novembre reflétait «la combinaison unique de ses compétences» et laissé entendre que, par conséquent, il ne le remplacerait pas.

Mark Carney fut le témoin de mariage de Hildebrand, qui de son côté est le parrain de son fils. Dans son propre pays, en revanche, Philipp Hildebrand sort désabusé d’une épreuve de force qui les a vu, son épouse et lui, épuiser leurs arguments face au mur helvétique du zéro risque légal, si caractéristique de ce XXIe siècle. Une issue qui aura privé le pays d’une personnalité de stature internationale suite à la révélation de transactions de gravité moyenne. Des transactions qui ne constituaient nulle infraction ni au règlement ni à la loi. Et qui, surtout, auront été révélées grâce au recours à des agissements supérieurs, en gravité, aux transactions elles-mêmes (violation du secret bancaire, vol de données, organisation de leur sortie de la banque Sarasin).

Ces suspicions ont entraîné un élargissement de l’enquête du Ministère public de la Confédération aux deux députés UDC zurichois et thurgovien impliqués dans la sortie des données, Claudio Schmid et Hermann Lei. Voici pourquoi, au final, Philipp Hildebrand n’est pas coupable.

Sous le feu des critiques  Philipp Hildebrand a annoncé sa démission le 9 janvier.

Les effets du taux plancher n’étaient pas certains Il convient de s’interroger sur ce qu’est, véritablement, un délit d’initié. «Quand on commet un délit d’initié, on cherche à exploiter une information interne dont on sait, avec certitude, qu’elle fera bouger le marché dans une certaine direction, souligne Raphael Prongue, un trader genevois devenu consultant. Or dans ce cas précis, il est évident que même le président de la BNS ne pouvait garantir les effets de sa décision du 6 septembre d’introduire un cours plancher du franc face à l’euro au niveau de 1,20.» Le mot-clé ici est «certitude».

L’opération aurait tout à fait pu échouer. Nombre d’acteurs des marchés ne croyaient pas qu’Hildebrand pourrait maintenir ce seuil durablement, lui qui avait si ostensiblement «perdu face au marché» en 2010, tentant vainement durant quinze mois d’enrayer la hausse du franc, qui au contraire s’apprécia fortement contre les 16 principales devises, jusqu’à atteindre la parité face à l’euro (1,007) le 9 août 2011. La BNS, qui a bouclé 2010 sur une perte liée aux changes (non réalisée et donc théorique) de 21 milliards de dollars, n’a donc qu’un pouvoir relatif sur le marché des devises. Surtout au plus fort de la crise de l’euro, lorsque la puissance des flux d’avoirs internationaux en quête de refuge pouvait difficilement être contrée par une action, même musclée, de la BNS.

Le marché était déjà bien préparé «Tout le monde s’attendait à voir la BNS intervenir», rappelle Raphael Prongue. Le 3 août, la BNS avait déjà clairement signalé à l’ensemble des acteurs économiques qu’elle agirait contre le franc fort en baissant son taux d’intérêt et en augmentant les liquidités. «Si la situation l’exige», elle prendrait «des mesures supplémentaires contre la fermeté du franc», affirmait son communiqué du 10 août, soit cinq jours avant l’achat de dollars incriminé des Hildebrand. L’institut orientait déjà nettement les attentes du marché, comme en attestent nombre d’analyses de banques et d’organes économiques suisses, et le franc s’était mis à baisser fortement contre l’euro dès le 9 août. Autrement dit, l’information était déjà bien éventée que la BNS ferait tout ce qui est en son pouvoir pour faire baisser le franc.

De l’autre côté, le dollar, lui, était historiquement bas, tombant à 70 centimes le 9 août. «Ce n’était pas un scoop de savoir que le dollar était bon marché à ce moment-là», sourit Michel Dominicé, associé de la firme de gestion alternative Dominicé & Co. Que la famille Hildebrand ait voulu profiter du bas niveau du dollar en achetant, le 15 août, 504 000 dollars au taux de 77-79 centimes, trois semaines avant la décision de la BNS, ne peut s’assimiler à une exploitation d’informations connues à l’avance, pour un couple de professionnels de la finance qui connaît les marchés.

En effet, il était raisonnable de prédire que le dollar corrigerait à la hausse dans les mois qui suivaient, que la BNS intervienne ou non. En outre, il reste vrai que, lors de la revente de 516 000 dollars du 4 octobre 2011, au taux de 0,92, le couple a essuyé une perte par rapport au taux auquel il avait effectué l’achat de 1 173 000 dollars le 10 mars 2011. Si l’on applique le critère de bonne foi, il s’est agi selon toute vraisemblance d’une «décision de placement» de la part des Hildebrand, comme l’a qualifiée Pierre Mirabaud, l’ancien président de l’Association suisse des banquiers (ASB) lors de l’émission Infrarouge du 10 janvier.

Les courbes signalaient un retournement Pour les chartistes et autres boursicoteurs ayant pratiqué ne serait-ce que les bases de l’analyse graphique pour déduire leurs pronostics boursiers, il suffit d’observer le cours franc-dollar du mois d’août pour voir qu’il signalait une opportunité historique d’achat. «Sur le graphique, n’importe quel chartiste pouvait voir le signal de remontée du dollar, explique un analyste sous couvert d’anonymat. Après le point bas du 9 août, il y a eu, les 11 et 12 août, deux grands mouvements de hausse du dollar contre le franc. Le premier grand mouvement, celui du 11, représente ce qu’on appelle dans le métier un «reversal day», à savoir un retournement de tendance. Le 12, on a eu la confirmation du reversal day. Kashya Hildebrand, qui était auparavant trader, a attendu la confirmation du reversal et a dû se dire, le 15 août, c’est le moment d’y aller.»

Ainsi, sur la seule base du graphique dollar-franc, les mouvements étaient suffisamment clairs jusqu’au 12 août à midi pour que tout investisseur sachant lire un graphique y voie un avantage à rééquilibrer sa position en faveur du dollar. Surtout si, comme les Hildebrand, il a toujours eu 50% de francs et 50% de dollars et qu’à ce moment-là, il était surexposé à 70% au franc suisse. «Elle a en fait tourner sa position une fois que le marché avait déjà tourné», conclut notre analyste technique. Au final, nous avons un couple ayant vécu aux Etats-Unis, qui a toujours eu 50% de dollars et 50% de francs. L’épouse du banquier central, voyant que leurs placements étaient depuis quelque temps à 70% en francs, a souhaité rectifier la situation – à un moment favorable – en réallouant 20% en dollars. La question ultime est de savoir si, en Suisse, il est condamnable en tant que couple à la tête de la BNS de prendre soi-même les décisions d’investissement liées à l’argent familial et de suivre, ce faisant, un raisonnement de financiers expérimentés. Qu’ils se trouvent être.

Il ne s’agit pas de la même paire de monnaies Alors que le cours plancher de la BNS concerne l’euro-franc, la transaction incriminée concerne le dollar-franc. Il s’agit d’une autre paire de monnaies. Certes, il est évident que l’ancrage (ou «peg») du franc à l’euro avait des chances élevées d’affaiblir le franc et donc d’entraîner une hausse du dollar. Il n’en reste pas moins que le couple Hildebrand, s’il avait l’intention d’exploiter sans détour sa position privilégiée, aurait tout bonnement acheté des euros, car il fait peu de sens de prendre un risque supplémentaire sur la corrélation entre les deux paires de monnaies, comme l’a justement relevé Kashya Hildebrand, interviewée par la TSR depuis Singapour le 11 janvier. Ajoutons à cela un autre de ses arguments: «Acheter des dollars trois semaines avant la BNS, c’est long, car les marchés des changes sont très volatils.» En effet, c’est différent d’un ordre d’achat d’euros (de préférence aux dollars) massif qui serait intervenu le 5 septembre au soir à 1,10 franc.

Quand on spécule, on utilise des options Philipp Hildebrand et son épouse ont travaillé dans l’un des hedge funds les plus sophistiqués au monde, Moore Capital. Si Kashya Hildebrand avait voulu spéculer sur la variation du taux de change, elle l’aurait fait via des dérivés. «Elle aurait pu par exemple acheter des puts loin en dehors de la monnaie, à 1,15, et donc qui ne coûtaient plus trop cher, pour acheter de l’euro contre franc suisse», explique Michel Dominicé. Les puts sont des options de vente à terme. Une option de vente est en dehors de la monnaie lorsque le cours de l’actif sous-jacent est supérieur au prix d’exercice. Elle pouvait aussi acheter des calls (options d’achat) sur l’euro contre le franc.

Avec des options, on peut mettre en place les stratégies long/short (acheteuses de dollars ou d’euros et simultanément vendeuses de francs), qu’utilisent couramment les hedge funds et que connaissait très bien le couple Hildebrand, pour profiter directement de la variation du taux. On pouvait même vendre des puts sur le franc contre des calls sur le dollar pour encaisser une prime qui était au plus haut, puisque le prix d’exercice d’un tel put devait être très proche du cours du moment. Et les stratégies d’options ont pour avantage de permettre des gains démultipliés, puisqu’elles permettent l’usage de l’effet de levier.

Avec 500 000 francs, on peut acheter 5 millions de dollars à terme. Puis dès l’annonce de la BNS, on dénoue la position et on encaisse un gain multiplié par 10. Kashya Hildebrand, en bon trader à nouveau, aurait donc pu gagner bien plus en pourcentage par rapport à son investissement de base, qu’en étant long dollars en cash. Les options ne sont pas un instrument moins visible que la simple opération en cash, mais leur plus grande sophistication les aurait rendues moins faciles à déceler pour un informaticien.

International Philipp Hildebrand et Christine Lagarde, alors ministre française de l’Economie.

Les délits passent par des offshores On ne commet pas de délit d’initié à partir d’un compte à son propre nom, dans une banque sise en plein territoire suisse. Tant de moyens existent pour faire des opérations sans être identifié que l’hypothèse d’un Philipp Hildebrand passant par sa femme pour se couvrir est absurde: dès lors que le compte est à son propre nom, le fait que l’ordre ait été donné par sa femme ou par lui ne changeait rien.

«Dans le manuel du parfait délit d’initié, on lirait à la première page qu’il suffit de passer par un compte hors de Suisse (offshore), élabore un expert de la structuration de patrimoine. Idéalement, je dirais qu’il devrait être situé aux Etats-Unis (Delaware) et il pourrait par exemple être géré à titre fiduciaire par un Chinois quelconque, que l’on n’oserait inquiéter.» Oui, les possibilités sont multiples et l’imagination n’a pas de limites en la matière. Plus ordinairement, «un Philipp Hildebrand, qui vient du monde des hedge funds, pouvait faire appel à un copain trader, n’importe où dans le monde, sans lien apparent avec lui, qui a 10 millions sur son compte et qui pouvait lui effectuer les opérations souhaitées, le tout passant évidemment par des juridictions lointaines», estime un de nos interlocuteurs.

Face à ces arguments, la thèse du délit d’initié ne résiste pas. Or c’est ce soupçon, que même les détracteurs de Philipp Hildebrand peinent à défendre avec conviction, qui a justifié la nécessité de son départ. Quant à la condamnation, qui semble faire l’unanimité, de l’erreur de jugement de la part du couple, qualifiée aussi d’erreur morale, de faute éthique, ou encore de négligence, son caractère impardonnable ne saurait convaincre à l’aune d’un principe supérieur qui, ici, aurait dû trouver toute sa place, car il est le meilleur garant des institutions helvétiques. Celui de bonne foi.  

«Le mandat de président de la BNS implique quelques retenues»

Le ministre de l’Economie Johann Schneider-Ammann croit en la responsabilité individuelle de chacun.

Les transactions sur devises opérées par le couple Hildebrand vous ont-elles choqué? J’ai cru comprendre que le règlement était respecté. Mais il est clair que le mandat de président d’une telle institution implique quelques retenues dans la gestion de son patrimoine privé. La démission de Philipp Hildebrand est à la fois une dure perte pour le pays et un drame personnel.

Connaissiez-vous le règlement très succinct de la BNS? Non. Je ne l’ai découvert qu’à l’occasion de cette affaire.

Faut-il durcir son contenu? C’est une nécessité. Surtout pour distinguer les opérations financières qui sont acceptables de celles qui ne le sont pas. La transparence est une nécessité. Le groupe de travail qui a été mis en place doit tirer les leçons de ce qui vient de se passer et élaborer de nouvelles règles qui soient claires et précises.

Le Conseil fédéral ne dispose d’aucun règlement qui encadre la gestion de la fortune de ses membres. Doit-il en élaborer un? Peut-être faudra-t-il s’y résoudre. En tant que libéral, je crois en la responsabilité individuelle de chacun. Je regrette donc qu’il faille multiplier les règlements en tout genre.

Le remplacement de Philipp Hildebrand n’est pas prévu avant plusieurs semaines, voire pas avant le mois de mai. Le franc ne risque-t-il pas d’être attaqué? La politique de la BNS et sa crédibilité ne dépendent pas d’un seul homme. La nomination d’un successeur relève du Conseil de banque. Lequel doit faire une proposition au Conseil fédéral qui décide in fine.

Comment jugez l’attitude de Christoph Blocher dans cette affaire? Je ne tiens pas à me prononcer.

Fulvio Pelli, le président du Parti libéral-radical auquel vous appartenez, a dit qu’il aurait agi comme le vice-président de l’UDC. Partagez-vous cette opinion? Je préfère ne pas commenter son intervention.

Crédits photos: Peter Klaunzer/Keystone, Peter Klaunzer/Keystone, Laurent Gillieron/Keystone

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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