Bilan

Hommage à Georges Karlweis, l’un des pères des hedge funds

Décédé à 84 ans, il pourfendait les dérives de la finance. Plusieurs personnalités saluent son éthique et son bon sens.

Mercredi 28 mars, une figure historique des hedge funds s’est éteinte. Georges Karl-weis a rendu son dernier souffle à l’âge de 84 ans, dans sa résidence des Bahamas. Son nom n’est pas aussi connu du grand public que celui de George Soros. Mais le Français d’origine a lancé, en 1969 à Genève, le premier fonds de hedge fund qui a fait date: Leveraged Capital Holdings (LCH). Et ce véhicule a financé le Quantum Fund qui a fait la gloire mondiale de Soros. Pionnier autodidacte, Georges Karlweis fait ses débuts comme journaliste financier à Paris en 1946. Dix ans plus tard, il rejoint le groupe Rothschild en tant que trader de matières premières. En 1964, il entre à la Banque Privée Edmond de Rothschild à Genève, où il introduit son fonds de fonds, puis devient administrateur-délégué et vice-président. A sa retraite, le «gourou» de la gestion alternative continue à travailler depuis les Bahamas, où il vit la majeure partie de l’année. Par sa personnalité et son approche exigeante de la sélection des gérants de hedge funds, Georges Karl-weis a marqué comme peu de gens son époque, tels en témoignent les hommages qu’a pu recueillir Bilan. «Sa disparition laisse un grand vide, réagit Frédéric Binggeli, directeur à la Banque Privée Edmond de Rothschild, où il l’a côtoyé dès 1995. Je perds un mentor, auquel je dois énormément de choses dans ma manière de raisonner. C’est une page qui se tourne.» Frédéric Binggeli se souvient d’un homme qui avait «une éthique, une philosophie qui ne tournait pas uniquement autour de l’argent». Aujourd’hui, «tout est devenu plus commercial, plus réglementé. A l’époque de Georges Karlweis, c’était l’éthique qui autoréglementait les acteurs. Et Karlweis a anticipé ce changement dès la fin des années 1990.»

Gentleman de la finance

Il comptait parmi ses amis Edgar de Picciotto. Le président de l’Union Bancaire Privée (UBP), lui aussi pionnier dans les hedge funds et banquier illustre de la place genevoise, offre ce témoignage à Bilan: «Georges Karlweis était un homme indéfectible en amitié, et il avait beaucoup d’humour sous une allure plus austère. Son esprit analytique était remarquable, notamment dans le choix et la sélection des managers avec lesquels il travaillait, un trait qui nous a d’ailleurs beaucoup rapprochés. Son intelligence financière était fine et sensible. Alors qu’aujourd’hui la finance internationale est faite de méthodologie et de déclarations souvent en dehors de la réalité, la disparition de Georges Karlweis marque la fin d’une époque de la finance empreinte d’une certaine élégance.» Elégance, savoir-vivre, des qualificatifs qui reviennent très souvent sur les lèvres de nos interlocuteurs pour décrire celui que l’on peut qualifier de «gentleman de la finance». C’était un homme exigeant. Keith McDermott, un financier qui a passé trente ans chez Goldman Sachs avant de fonder sa firme Longview Partners à la City, a une pensée émue pour Georges Karlweis, qui lui avait passé son premier gros ordre de bourse alors qu’il était jeune broker. «Georges était très en avance sur son temps. Quand j’ai démarré dans le métier, je l’ai appelé. Il était très gracieux, poli, diplomate. Mais alors que je lui commentais le marché, il m’a répondu: «Ne m’appelez plus jamais pour me dire quelque chose que j’ai déjà lu dans les journaux.» Il était constamment en quête des meilleures idées et des meilleurs esprits. Quand je l’ai rappelé, j’avais compris la règle du jeu. Il a exercé une influence déterminante sur ma vie professionnelle. Durant les trente années qui ont suivi, nous avons eu un excellent rapport. Il était légendaire.» Pierre Mirabaud, dont la banque fut parmi les premières à investir en hedge funds, connaissait bien lui aussi le financier français. Il nous répond: «Georges Coulon Karlweis était un grand monsieur, un banquier visionnaire et un ami. Il a su gagner la confiance d’Edmond de Rothschild qui a vu ses extraordinaires compétences et capacités d’anticiper le futur. Georges Karlweis a été un précurseur des fonds de fonds en misant sur la croissance des hedge funds dès les années 1970. Subsistent aujourd’hui ses deux enfants préférés, Leveraged Capital Holdings et Asian Capital Holdings. Une personnalité attachante, un grand boursier nous a quittés.» Une «personnalité attachante». En effet, il était touchant d’intégrité lorsque, depuis sa retraite, il s’indignait avec courage face aux dérives de la finance. En avril 2008, il dénonce dans un article le «scandaleux manque d’éthique de Wall Street»: «On a menti aux investisseurs. On les a exploités et volés. Les banques américaines se sont mises à vendre, j’ose le dire, de la m… à leurs clients.» Inutile de dire qu’il savait se montrer direct quand il le fallait. Pas plus complaisant au sujet de la Fed, il fustigeait sa dérive monétaire: «Une perte de 30 à 50% du pouvoir d’achat des monnaies me semble en fait l’objectif principal de l’apprenti sorcier qui a succédé à l’autre apprenti sorcier Alan Greenspan. (…) Nous vivons dans un monde où les monnaies n’ont aucune valeur propre, ne sont rattachées à aucun actif réel autre qu’une planche à billets, dont le coût n’est pas fonction du nombre de zéros qui y figurent», écrivait-il en février 2009, préconisant d’investir en or, et envisageant même que, si le métal jaune devait devenir une menace pour les monnaies dévaluées, les banques centrales n’hésiteraient pas à «miner l’attrait de ce métal par des mesures fiscales ou d’expropriation». Une profondeur d’analyse et une liberté de vues dont bénéficient aujourd’hui trop rarement les investisseurs.

Ses amis  Edgar de Picciotto, président de l’UBP, à gauche, et Pierre Mirabaud, de la banque éponyme.

 

«La fin du capitalisme libéral»

Il anticipa début 2009 ce qui allait se produire jusqu’à ce jour: «L’apparition des banques «trop grandes pour faire faillite» a poussé leurs dirigeants à prendre ces risques démesurés pour accroître les bénéfices et… leurs spectaculaires bonus. Si tout tourne mal, les banques centrales interviendront. Du socialisme pour les riches.» Et, voyant que les gouvernements n’hésitaient plus à «intervenir de façon autoritaire dans la marche de l’économie», il annonça «la fin du capitalisme libéral». Usant jusqu’au bout de son flair, caractéristique des investisseurs de la première heure, ne se laissant pas bluffer par le discours dominant, il conserva ce don d’anticipation qui l’a toujours accompagné. En avril 2008, cinq mois avant la faillite de Lehman Brothers, il écrivait: «Il est à craindre que l’on assiste encore dans les prochains trimestres à de nouvelles faillites retentissantes.» Deux semaines avant son décès, Georges Karlweis signait son ultime article où il s’aventurait à vanter la réussite chinoise malgré – ou grâce à – son déficit démocratique. Et cet esprit fertile nous laissait, à jamais, avec cette question qui nous incite encore à l’autocritique: «Que vont devenir nos démocraties qui, tous les quatre ou cinq ans, font deux ou trois pas à gauche, puis de nouveau deux ou trois pas à droite, qui ne prévoient jamais quoi que ce soit, même ce qui était prévisible et, en général, réagissent quand il est trop tard?»

Son secret, c’est cette fraîcheur de pensée propre à son époque. Nostalgique, il nous expliquait d’ailleurs en 2004 que «les traders aventuriers des débuts se sont mués en gérants conservateurs et férus de «gestion des risques», terme qu’il venait tout juste de découvrir. A leurs débuts, les gérants de hedge funds étaient des traders qui savaient perdre autant que gagner et qui évaluaient d’instinct leurs risques, notait-il. Savoir oser, puis assumer donc. L’hommage que peut lui rendre aujourd’hui le monde de la finance? Renouer avec la qualité qui, pour lui, fut la plus importante dans ce métier: le bon sens.

Crédits photos: Philippe Schuller/Signatures, Flusin, Keystone

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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