Bilan

Investir pour tirer profit de l’incertitude

Monnaies étrangères, platine, vente à découvert, ou cash déposé à la banque nationale, voici des idées pour protéger les avoirs des plus prudents, et pour défier le courage des plus audacieux.

Ces dernières semaines, les marchés boursiers sont entrés dans une «mentalité de crise», qui signifie que les inquiétudes des investisseurs prévalent sur les fondamentaux des entreprises. En Suisse, où le marché actions a perdu plus de 20% en douze séances, les investisseurs sont nombreux actuellement à préférer garder leur argent «sous le matelas», c’est-à-dire en cash. Mais même les liquidités font aujourd’hui perdre de l’argent. Voyant que leurs clients étaient très désinvestis, les banques aux Etats-Unis ont commencé à rendre payants les dépôts de cash, un phénomène qui pourrait aussi arriver en Suisse, où les taux d’intérêt négatifs sont désormais une réalité. Pour l’investisseur helvétique, les placements fiduciaires coûtent davantage qu’ils ne rapportent, et les rendements des obligations de la Confédération sont mangés par la commission d’entrée. Comment profiter de ce contexte? Bilan vous propose quelques pistes, les unes pour les plus audacieux, les autres pour les plus prudents.

  Vos dépôts? A la BNS

Si vous voulez la certitude absolue de pouvoir retirer vos liquidités en tous temps, une seule solution: les faire déposer auprès de la Banque nationale suisse (BNS). Certains gérants de fortune offrent cette garantie à leurs clients, à l’exemple de Jean-Pierre Diserens, de Fidurhône. «Etant donné que la BNS a le privilège d’imprimer la monnaie, elle pourra toujours nous donner du billet. On élimine ainsi le danger de contrepartie. Les banques ne peuvent garantir cela en tout temps, comme on l’a vu en 2008.»

Vendez les actions américaines

«Je conseille de répartir votre portefeuille à 50% en francs suisses, et à 50% en dollars», préconise Pierre Leconte, président du Forum monétaire de Genève et consultant auprès de diverses banques centrales de pays émergents. «Placez la moitié de vos francs suisses dans des certificats sur l’or dont on peut prendre livraison, comme l’ETF ZKB Gold, de la Banque Cantonale de Zurich, et l’autre moitié en argent, dans l’ETF ZKB Silver. Quant aux 50% en dollars, poursuit Pierre Leconte, placez-en la moitié dans un ETF haussier sur les bons du Trésor américain à 20 ou 30 ans, comme le Treasury Bond ETF de Barclays (TLT)». L’économiste estime en effet que les T-Bonds, toujours perçus comme refuge, s’apprécieront en cas de krach. Les taux à trente ans, actuellement situés à 3,6%, pourraient alors retomber vers 2%. Enfin, l’autre 50% de vos dollars peut être utilisé pour vendre à découvert les actions américaines, qui souffriront en cas de récession, un scénario à 50% probable selon l’économiste Nouriel Roubini. Pour ce faire, il faut se procurer des ETF qui «shortent» l’indice américain S&P500, comme les SDS Ultra Short de ProShares.

Les entreprises non cotées de la région

Investir dans les sociétés non cotées de Suisse romande peut constituer un bon pari sur l’économie réelle. «Il y a beaucoup d’entrepreneurs dans le tissu romand qui cherchent des investisseurs; les montants qu’ils sollicitent ne sont pas si élevés que cela, mais les banques rechignent à leur prêter», observe Malik Khalfi, cofondateur de Breakfee à Genève. Pour ce conseiller qui traque les tarifs abusifs des produits de placement des banques, prendre un tel risque entrepreneurial est sain, car dépourvu de spéculation. «Investir dans un restaurant par exemple, c’est réaliste, on peut voir s’il y a de la clientèle, du chiffre d’affaires, on peut plus toucher du doigt cet actif qu’un investissement financier». Il conseille notamment de financer des entreprises par le biais de l’association BAS (Business Angels Suisse) ou de la Fondetech, qui prêtent des fonds à des taux avantageux.

Investissez dans quatre monnaies solides

Cherchez refuge dans des monnaies plus sûres que le dollar, l’euro, la livre sterling ou le yen, en ouvrant des comptes dans les monnaies suivantes, ou en achetant les obligations de ces pays en monnaies locales. 1) Le franc suisse. La monnaie helvétique tendra à s’apprécier contre toutes les autres. 2) La couronne norvégienne. La Norvège possède du pétrole et un fonds souverain de 570 milliards de dollars, et n’est pas membre de l’UE. 3) Le dollar singapourien: le pays est riche, plus indépendant de la Chine que Hong Kong, et compte parmi les moins corrompus de la planète. 4) Le peso chilien: c’est une économie de matières premières, qui possède elle aussi un fonds souverain la protégeant des fluctuations des cours des matières premières.

Osez parier sur les Etats-Unis et l’Europe!

Pour les plus audacieux, un pari sur les marchés les moins aimés du moment peut être tenté: acheter les indices d’actions américaines et européennes. Mais pour ce faire, il faut avoir l’âme d’un trader, comme Thomas Veillet, alias «Morningbull». Auteur d’un des blogs les plus lus de la Tribune de Genève (http://morningbull.blog.tdg.ch), ce chroniqueur et gérant indépendant travaillait jusqu’en 2009 chez BNP Paribas. Sa carrière bancaire, qui a démarré en 1987, lui a réservé nombre de krachs et l’a vu fréquenter les salles de trading depuis 1993. Aujourd’hui, il conseille d’acheter des indices sur le S&P 500 et l’Eurostoxx600. «Je suis optimiste sur les fondamentaux des entreprises, qui sont excellents». La stratégie favorite de cet ex-gérant de hedge funds: celle dite de «momentum», qui consiste à acheter tour à tour les différents secteurs économiques représentés dans ces indices, en vue d’être toujours positionné dans le secteur le plus favorisé du moment. «Il y a toujours un moment où un secteur est prépondérant par rapport aux autres». Thomas Veillet conseille de se protéger du risque de change, en se couvrant à l’aide de swaps. Il n’exclut pas que d’ici la fin de l’année, ces marchés d’Europe et des Etats-Unis vont souffrir. Mais à 12 ou à 18 mois, la stratégie sera gagnante, assure-t-il, sans pour autant réserver des performances spectaculaires.

Investissez selon la méthode «theScreener»

Une performance de 67% sur le marché suisse depuis novembre 2004. Voilà une raison très convaincante de suivre la méthode de theScreener, la société d’analyse boursière indépendante fondée à Nyon il y a dix ans par Alain Farwagi et Jean-Dominique Pinget. Sur la même période, l’indice SMI a perdu 5%, avec une volatilité supérieure. Comment font-ils? «Nous n’investissons sous aucun prétexte dans une société qui ne dégage pas de croissance bénéficiaire, souligne Alain Farwagi. Et nous réduisons le «bruit» du marché au maximum, en reproduisant les mouvements du marché avec un minimum d’informations». La gestion est actuellement des plus conservatrices, privilégiant une part de 70% de cash.

  Vendez les banques  

Depuis le prêt de 500 millions d’euros accordé le 27 août par la Banque centrale européenne à une banque du continent, vraisemblablement Société Générale, et l’investissement de 5 milliards de dollars de Warren Buffett dans Bank of America, qui était à court de liquidités, les craintes se font vives sur la solvabilité des banques. «Il faut vendre à découvert les valeurs financières», préconise Olivier Baumgartner-Bézelgues, gérant indépendant. Il conseille le DBX Tracker de Deutsche Bank pour shorter les financières du CAC 40 et de l’Euro-Stoxx, et le ProShares Short Financials (SEF) pour les financières américaines.

Misez sur le platine

Métal 30 fois plus rare que l’or, le platine recèle un potentiel haussier, estime Dominique Casaï, gérant spécialisé dans les métaux précieux chez Uram à Genève. «Pour la première fois, des particuliers perçoivent le platine comme une valeur refuge», constate Jack Dändlicker, importateur de métaux précieux. Le potentiel de hausse réside surtout dans le déséquilibre entre l’offre limitée de platine et la forte demande qu’il suscite dans l’industrie. On peut se procurer des lingots et des ETF sur platine physique auprès de l’UBS.

      Accumulez de l’or, toujours et encore

En hausse de 30% cette année (en dollars), l’or a toutes les chances de poursuivre sa trajectoire ascendante, si la Fed annonce, comme prévu, un troisième assouplissement monétaire (QE3) les 20-21 septembre. En vingt ans, le pouvoir d’achat d’une once d’or a doublé, si l’on se base sur le Big Mac Index. «Les fortunes privées ont actuellement beaucoup de cash. L’or est une monnaie dans laquelle vous pouvez conserver vos actifs liquides», conseille Dominique Casaï, gérant de fonds investis en actions aurifères et en or physique chez Uram à Genève. «Il faut allouer entre 10 et 20% à l’or», conseille Alessandro Mauceri, CEO de Palaedino Asset Management à Genève. La société offre aux clients la possibilité de stocker leur or physique dans les ports francs de Singapour, pour une sécurité maximale. L’or reste supérieur à l’argent et au palladium, conviennent les experts, les deux derniers métaux étant fortement corrélés à la croissance industrielle. Parmi les fonds suisses de métaux précieux, citons le fonds Incrementum de la société du même nom, basée à Baar (ZG). Investi à plus de 50% en lingots d’or, à plus de 10% en lingots d’argent, et en ETF sur métaux pour le reste, il a progressé de 42% en 2010 et de 30,4% cette année. «Personne ne peut spéculer contre l’or», souligne Dominique Casaï.

 

 

Crédit photo: Keystone, Dr

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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