Bilan

Ivan Pictet, l'âme de la place financière, passe le témoin

Il est des personnalités qui marquent leur époque. Ivan Pictet en fait partie. Quand vous l'interviewez, cet homme de conviction, issu de six générations de banquiers, vous répond toujours avec un calme olympien, quand bien même sa position est péremptoire. Sa passion pour le Japon semble avoir fait de lui un maître du zen. Au moment où la Banque Pictet & Cie annonce le retrait, au 30 juin, de son associé senior de 66 ans, la place financière traverse les pires moments de son histoire. Le départ d'Ivan Pictet coïncide avec la fin d'une époque. Celle d'un âge d'or de la gestion de fortune helvétique qu'illustre bien la réussite de Pictet, devenue l'une des plus grandes banques privées de Suisse avec 373 milliards de francs sous gestion et dépôt. Durant cette ère de rayonnement de la Genève financière, les banquiers tenaient la dragée haute à leurs homologues bruxellois, britanniques et américains. A la tête de Genève Place Financière depuis huit ans, Ivan Pictet a incarné ce visage combatif de la gestion de fortune helvétique, au fil des batailles existentielles sans cesse menées par la Suisse face à ses adversaires pour préserver son secret bancaire.Une origine qui remonte à 1344A ses débuts, le Genevois suit le parcours tracé par un long héritage familial, qui trouve ses origines en 1344 à la paroisse de Neydens. La famille Pictet, protestante, est originaire de ce village situé au pied du Salève. «Les Pictet, une famille très ancienne, étaient à l'origine des notaires, des pasteurs, des officiers et des professeurs à l'Académie de Genève avant de se lancer dans la banque en 1805», relate le professeur d'histoire économique Youssef Cassis. Avec Ernest Pictet (1829-1909), la première génération de banquiers privés prend son envol.En 1970, après avoir obtenu un MBA à Saint-Gall, Ivan Pictet fait ses armes chez Morgan Stanley à New York, avant d'intégrer la banque familiale en 1972. En 1982, il accède au Collège des associés. C'est au début des années 1990 qu'il devient plus visible sur la scène médiatique, lorsqu'il est nommé, à 38 ans, président de la Chambre de commerce et d'industrie de Genève. Il la dépoussière et lance l'opération Genève gagne. Sa dimension dépasse alors le secteur bancaire. Il redynamise également la fondation Un avenir pour Genève pour mieux promouvoir la Genève internationale.Lucide sur la concurrenceLucide face aux évolutions internationales, Ivan Pictet identifie déjà clairement, en 2002, les prémices de la crise actuelle: «Il faut comprendre que nous sommes désormais dans une quasi-situation de guerre, face à nos seuls réels concurrents que sont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Leur but semble être de casser la réputation de la Suisse en matière de gestion de fortune, en s'attaquant au secret bancaire.» Affirmant que «les Suisses sont des enfants de choeur par rapport à ce que font d'autres grandes places», il rappelle que les Anglais «savent utiliser toutes les possibilités des trusts» et que les «grandes fortunes américaines ne paient pratiquement pas d'impôt». Face à cette situation «très sérieuse», il préconise une «union sacrée» entre les médias, la classe politique et la population, pour défendre les intérêts du pays. Cette «union sacrée», force est de l'admettre, fait aujourd'hui défaut. C'est donc sans grands espoirs pour l'avenir qu'Ivan Pictet quitte la scène. L'année 2005 offre un répit à la place financière: avec l'accord Suisse-UE sur la fiscalité de l'épargne, Ivan Pictet se dit satisfait que la Suisse ait pu échapper à l'échange automatique d'informations. Cinq ans plus tard, à la veille de son départ, la Suisse est sur le point de céder sur ce plan...UBS: il sait se montrer critiqueToujours en 2005, alors que la banque fête ses 200 ans, Ivan Pictet accède au rang d'associé senior. Pictet & Cie quitte la même année Georges-Favon pour s'installer aux Acacias. C'est un tournant générationnel, qui voit le décor intérieur de la banque troquer le style XVIIIe et la «Pic-Pic», célèbre berline rouge construite en 1914 dans l'usine automobile de Lucien Pictet, contre le design ultramoderne des locaux carougeois.En 2006, conscient des défis qui guettent la place, Ivan Pictet plaide pour que la Suisse encourage les hedge funds à s'établir sur son territoire, en les imposant à 10% sur les gains en capital, un taux plus compétitif que Londres et New York. Mais en 2008, l'ouragan UBS vient balayer nombre d'espoirs. Ivan Pictet n'hésite pas à se montrer critique, au plus fort de la crise. «Pour la place financière, la perte d'image qui découle des problèmes rencontrés par UBS me dérange», déclare-t-il à Bilan. Sans Ivan Pictet, la place financière sera bien seule.

 

VerbatimPetit florilège des interventions d'ivan pictet dans les médias9 septembre 2009, Bilan: à propos de la décision du gouvernement d'abandonner la distinction entre fraude et évasion fiscale pour la clientèle étrangère.«Disons que je fais partie du cercle des résistants car je suis très critique sur la rapidité avec laquelle le Conseil fédéral a cédé sur le secret bancaire aux pressions du G20 en prenant cette décision le 13 mars dernier. Je tiens avant tout au respect de notre place financière et de notre ordre juridique suisse. Nous avons été mis au pilori par un organe autoproclamé (le G20), dont la légitimité reste à prouver, même s'il dispose de moyens de pression redoutables.»24 février 2009, Le Temps: sur les conséquences potentielles d'un abandon de cette distinction.«Les quelque 140 banques étrangères que compte Genève n'auraient plus de raison de rester, elles qui sont ici pour offrir le secret bancaire suisse. Le savoir-faire traditionnel helvétique en matière de gestion de fortune serait à lui-même insuffisant pour compenser la perte de la protection de la sphère privée et c'est un élément dont on ne mesure pas suffisamment l'importance.»19 décembre 2007, Bilan: prise de participation du fonds souverain de Singapour (GIC) dans une UBS en difficulté.«Si un gouvernement investit plus de 10 milliards dans une banque comme UBS, un fleuron international, il s'agit d'un investissement à visées stratégiques. La décision a forcément été prise à un échelon ministériel. Singapour est une ville qui se profile de plus en plus agressivement en tant que place financière. Elle concurrence forcément la Suisse.»

 

 

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