Bilan

L’amour vache peut rapporter gros

Les combats de reines d’Hérens déclenchent des passions désormais bien au-delà du Valais. Des étrangers investissent aujourd’hui dans ces combattantes hors pair. Un pari très risqué...
Les reines d’Hérens attirent des nantis hors canton, tel Ernesto Bertarelli. Crédits: Georges Cabrera/EOL

«Un maître mot pour les reines d’Hérens: la passion!» Le prélude énoncé par Marius Robyr, charismatique commandant de la Patrouille des Glaciers de 1990 à 2008, sera le fil d’Ariane de cette plongée dans le monde des lutteuses hérensardes.

Jusqu’en 1998, la ferveur ardente pour le combat était quasi vernaculaire. Hormis les rares initiés ou les Valaisans pure souche, ces joutes traditionnelles demeuraient confidentielles. Cette année-là, la télévision a diffusé en direct cet époustouflant spectacle ancestral.

Pour ajouter une touche d’exotisme, Marie-Josée Jacquod, au milieu de ce fief à la réputation machiste, remporte, avec sa reine Souris, le titre suprême. Dès lors, le destin populaire de la race d’Hérens a irrémédiablement basculé. Cet univers jusqu’alors indigène, que l’on dit rude, perclus de rivalité, est animé de sentiments aussi puissants qu’affectueux. Il faut les écouter, ces propriétaires aux pupilles brillantes de fierté, raconter cet amour qui les unit à leurs vaches. «Elles reconnaissent ma voiture lorsque j’arrive à l’écurie, elles tournent la tête au son de ma voix, elles ne ressemblent à aucune autre race.»

L’attachement mutuel de ces belles et de leurs maîtres n’est plus à prouver. Quand on aime, on ne compte pas.Concrètement, combien coûte une reine? Fidèles à leur réputation, les éleveurs se sont exprimés avec franchise et véhémence. 

Des ouï-dire supputeraient que des nantis hors canton seraient entrés dans l’arène, faisant exploser les prix. Qu’Ernesto Bertarelli aurait la sienne, «un cadeau de ses amis», acquiesce un connaisseur. Ces étrangers fortunés s’offrent-ils ces vaches emblématiques comme on investit dans un tableau ou une voiture de collection?

A l’unisson, du val de Bagnes à la capitale, tous clament qu’il n’y a aucune manigance financière. L’envoûtement pour les reines habite ces nouveaux arrivants sous le ciel des montagnes valaisannes. Une dame, résidant en Valais sans y être née, est désormais à la tête d’un cheptel. Elle souhaite préserver son anonymat, mais s’est exprimée sans détour. «J’ai découvert le Valais, enfant, lors des vacances avec mes parents. Les combats de reines sont impressionnants et m’ont marquée à jamais.» 

La petite fille a grandi, le virus s’est propagé jusqu’à devenir une passion tenace. Grâce à ses moyens financiers, elle s’offre les services d’un vacher pour prendre soin de ses combattantes valaisannes. Un fin connaisseur de cette race, un «prince» dit-elle, qui sait sentir, reconnaître une future battante, la bichonner ou l’encourager.

Dans le but de la revendre? «Jamais je ne me séparerai d’une de mes vaches! Tout au plus, il arrive que j’échange un taureau avec d’autres propriétaires.» Elle a acquis une génisse, devenue reine du canton, pour 12 000 francs. Loin de ces sommes pharaoniques entendues dans les bistrots.

Le sourire malin au coin des yeux, Marius Robyr exprimera cette lapalissade: «Deux personnes connaissent le prix d’une reine: l’acheteur et le vendeur.» Aujourd’hui, on articule tout de même des chiffres aux environs de 30 000 francs voire 40 000 ou 50 000 francs. 

Une économie saine

Blaise Maître, rédacteur en chef du Journal de la race d’Hérens, admet que ces prix existent. Mais ils sont exceptionnels. Une ou deux fois par an tout au plus. Un veau d’une ascendance prometteuse se paie désormais entre 5000 et 8000 francs.

«C’est vrai qu’aujourd’hui je vais m’intéresser à une vache plus jeune, que je paierai dans les 10 000 francs, ou alors à un veau», affirme Fabien Sauthier, gérant administratif d’une exploitation agricole communautaire. Ces prix sont le reflet d’une économie saine, analyse-t-il sans ressentiment. Si un paysan gagne plus en revendant un animal «tant mieux pour lui». Pas de fanfaronnade: cette somme sera destinée à sa famille ou investie dans son domaine agricole.

L’ancien conseiller national, Maurice Chevrier, coupe court à tout commérage sur ces riches propriétaires: «La race est petite, le nombre restreint. Il n’y a pas de bons et de mauvais propriétaires, de guerre entre les riches et les autres. Tous se côtoient dans de bons sentiments.»

Mais n’aborder que de la valeur marchande de bestiaux, c’est renier le travail des éleveurs. Parler uniquement du prix d’achat, c’est oublier celui de la sueur, des levers quotidiens aux aurores, avant leurs occupations professionnelles, des visites à l’étable chaque soir, des tracas et des déceptions. «Une reine, c’est aussi beaucoup de désillusions, avoue Marius Robyr. On peut se tromper, miser sur une bête qui semblait prometteuse mais qui tombe malade ou qui ne deviendra jamais reine.»

Si, contrairement aux rumeurs, la vache d’Hérens produit du lait, si sa chair est de plus en plus prisée, le but ultime demeure la gagne! Une lutteuse coûte énormément, «plus qu’elle ne rapporte», opine Fabien Sauthier. Par tête, l’estivage varie selon les alpages entre 300 et 500 francs.

L’hivernage, pour ceux qui n’ont pas d’écurie, coûte 10 francs par jour, sans la nourriture et les frais de vétérinaire. «Une césarienne, par exemple, oscille entre 600 et 1000 francs», confirme Lionel Balet. En résumé, il faut compter 3000 francs pour amener un veau jusqu’à l’âge de 2 ans et demi. 

Une manne touristique

La valeur ajoutée des reines d’Hérens tient dans l’image qu’elles véhiculent auprès des touristes. Quelques entrepreneurs en jouent. «Tant mieux!, approuve Maurice Chevrier. Tout le monde y gagne.» L’image du Valais authentique attire les touristes. Nuitées en station, vente de produits locaux: les paysans récoltent la manne de ces retombées.
La finale nationale de la race d’Hérens, tenue chaque année en mai à Aproz, en est l’illustration.

La manifestation de ce printemps a embrasé 16 500 spectateurs. David Bagnoud, bouillant président de la commune de Lens et président du comité d’organisation, s’exprime avec fierté sur le succès de cette dernière édition. 600 places VIP ont trouvé preneur. A 600 francs la place, le calcul est vite fait: 360 000 francs d’empochés; 70% des spectateurs ne sont pas Valaisans. 

Selon lui les répercussions sont colossales. «Les vins, les fromages, la viande plaisent énormément. Le caractère authentique et particulier de notre région doit être mieux exploité. Ce sont des milliers de francs pour les paysans valaisans. Il faut changer les mentalités et passer à un marketing professionnel pour cette finale. C’est terminé le temps des combats entre nous. Il faudrait encore agrandir cette manifestation», conclut-il.

C’est la seule vache qui peut vivre en état de survie, disait l’écrivain Maurice Chappaz de ces incroyables lutteuses d’Hérens. Les combatifs Valaisans savent, eux, qu’on ne vit plus repliés sur soi pour gagner.

Sarah Jollien-Fardel

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