Bilan

L’invité Paul Dembinski: Restructurons l’Europe!

«La seule question qui demeure consiste à savoir si cette restructuration se fera de manière ordonnée ou de manière anarchique.»

L’été 2011 aura été très chaud dans l’hémisphère nord, dans l’hémisphère de la richesse et de la finance. Pendant ce temps, la grande majorité de l’humanité vaque aux tâches quotidiennes sans même imaginer que des centaines de milliards changent de main à la moindre rumeur dans une nervosité croissante. Le riche craint pour ses milliards virtuels censés le mettre à «l’abri» alors que le pauvre cherche un abri bien réel pour passer la nuit. Les inégalités de revenus et de richesse qui ne cessent de se creuser depuis au moins trois décennies et les tensions sociales et géopolitiques qu’elles nourrissent sont le véritable enjeu de la crise actuelle. Il s’agit d’une crise d’endettement, la énième du genre dans l’histoire financière. Quand les espoirs et les contacts ne peuvent plus être respectés, le réalisme s’impose pour aménager les conditions acceptables pour un «vivre ensemble» à venir.

Lancée au milieu des années 1990 par les ONG, la campagne «Jubilee 2000» a poussé les pays riches à réduire progressivement la dette extérieure de 40 pays les plus pauvres de l’ordre de 80 milliards de dollars. Au vu des montants actuellement en jeu, il s’agissait alors au mieux d’un cas d’école. Pris au piège de ses propres dettes dont plus personne ne voit l’ensemble des tenants et des aboutissants, le monde contemporain va au-devant d’une gigantesque restructuration de la dette occidentale. En effet, malgré les pressions des créanciers (agences de rating, hausse des taux, fermeture de l’accès au marché), les débiteurs ne peuvent plus ou ne veulent plus honorer leurs promesses. Il reste à en prendre acte. La seule question qui demeure consiste à savoir si cette restructuration se fera de manière ordonnée ou de manière anarchique. La première est laborieuse mais prometteuse, la seconde pourrait paraître comme pragmatique, mais porte les germes de conflits à venir. Les banques des divers pays européens sont diversement exposées aux risques d’autres pays. Pour y voir clair, une première étape pourrait être la compensation organisée des dettes bancaires. Selon les statistiques publiées par la Banque des règlements internationaux (www.bis.org), en mars 2011, le volume brut de l’exposition internationale des banques européennes était près de trois fois supérieur à leur exposition nette. En d’autres termes, un exercice de compensation permettrait de voir où sont les créanciers et où sont les débiteurs structurels. On verrait ainsi que la Grèce (tout acteur confondu) doit aux banques européennes des principaux pays non pas 125 milliards mais près de 90; que l’Italie doit 235 milliards en termes nets, et non pas plus de 710 comme l’indiquent les chiffres bruts, que le Portugal doit 100 et non pas 200, que le Royaume-Uni doit aux banques de la zone euro environ 840 milliards et non pas 1700. Il en va de même des banques créancières. Ainsi, l’exposition combinée nette des banques françaises et allemandes aux principaux pays de l’Union se monte à 1200 milliards et non pas à plus du double. Même si l’exercice d’une telle compensation de créances et dettes est difficile à mettre en œuvre, tel un remembrement cadastral, il peut être ordonné et juste. Il simplifie les structures et pose les bases nécessaires à un nouveau départ.

Il faut être réaliste

La restructuration des dettes est l’étape suivante. Elle devrait permettre de rendre la situation viable aussi bien pour les débiteurs que pour les créanciers. A l’instar du sursis concordataire qui permet à une entreprise en difficulté de repartir avec une dette redimensionnée avec l’accord des créanciers, toute restructuration réussie se doit d’être réaliste quant aux possibilités des débiteurs. Or, l’appel à payer les dettes des parents que l’on entend dans la bouche des hommes politiques des deux côtés de l’Atlantique ne va pas, c’est certain, mobiliser les foules. Les nouvelles générations considèrent ces dettes comme fondamentalement injustes, au même titre que l’Allemagne des années 1920 considérait comme injuste le joug des réparations imposées après la Première Guerre mondiale. Les seconds ne payeront pas plus que n’ont payé les premiers. Plus que jamais, en situation de crise, le réalisme est essentiel. L’inévitable restructuration proposée ici fera souffrir certaines institutions financières. Si elle se déroule de manière ordonnée, des soutiens publics devraient être imaginés, comme dans toute crise structurelle. Si elle est anarchique, le prix à payer risque d’être nettement plus lourd. Mais voilà, qui aura l’audace de mener à bien un tel sursis concordataire aux dimensions continentales? Sans lui, l’avenir sera moins serein.

Crédit photo: Lionel Flusin

Paul Dembinski

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