Bilan

La Banque nationale a-t-elle assez d’or?

Le métal précieux est passé de «valeur refuge» à «source de volatilité» dans le langage de la Banque nationale suisse, moins favorable à l’or depuis sa correction. Jusqu’à la prochaine crise?
  • Avec 8% d’or à son bilan, la BNS est nettement en dessous des 27% de la Banque centrale européenne.

    Crédits: Pascal Lauener/Reuters

Les réserves d’or de la Banque nationale suisse (BNS), qui font depuis avril 2013 l’objet d’une initiative de l’UDC visant 20% d’or inaliénable au bilan, sont un sujet de préoccupation majeur des Helvètes. Y en a-t-il assez? Pourquoi la BNS a-t-elle massivement vendu son or entre 2005 et 2009?

Les réserves d’or, à seulement 8% aujourd’hui, sont-elles suffisantes, ou est-ce un archaïsme de conserver trop d’or? Tant de questions que ravivent, entre autres, les derniers résultats de l’institut d’émission.

Rappelons qu’en raison de la chute de 25% du métal jaune en 2013, la BNS a enregistré une moins-value (non réalisée, donc comptable) de 15 milliards de francs sur son stock, privant de recettes les cantons et la Confédération, qui avaient reçu 1 milliard de francs en 2011 et 2012 grâce à la hausse de l’or.

Pour Jan Poser, chef économiste de la Banque Sarasin, cette baisse est l’occasion de rappeler que l’or, comme l’a expliqué la Banque nationale, peut s’avérer plus volatil que les grandes devises de réserve. «Il est donc justifié que la BNS conserve moins de 10% d’or au bilan, au titre de diversification, et n’en fasse pas l’actif de référence.»

Depuis que la BNS a aboli la parité-or du franc en 1999, elle a vendu 1300  tonnes d’or entre 2000 et 2005, puis 250 tonnes entre 2007 et 2009, pour n’en conserver que 1040  tonnes aujourd’hui. Les ventes massives, qui ont eu lieu alors que l’or s’envolait de 250 à 900  dollars l’once, ont valu à la Banque nationale de nombreuses critiques, ravivées par la crise de 2008. En tout, la BNS a perdu 70  milliards de francs suite à ces ventes, comme l’ont rappelé les initiants de «Sauvez l’or de la Suisse».

Toutefois, les critiques se sont calmées ces dernières années, alors que l’indice des actions américaines S&P 500 explosait de 190% depuis son creux de 2009, et que l’or corrigeait à l’inverse de 35% depuis ses sommets d’août 2011. A noter que l’once vaut encore aujourd’hui le triple de son prix d’il y a dix ans.

Un placement volatil

Avec l’éloignement de la crise, les investisseurs sont donc portés à adopter la vue des banques centrales et à considérer l’or comme un simple «placement», qui plus est volatil, plutôt qu’un étalon ou un gage de stabilité financière. Il est vrai que son plongeon de 2013, de près de 47  000 à 36  000 francs le kilo, a pris de court les petits investisseurs autant que les responsables budgétaires des cantons.

Mais pour Dominique Morisod, consultant financier et auteur d’une analyse récente sur le bilan de la BNS, l’or est au contraire plus sûr que les réserves de devises. «Le poste devises, qui atteint 428 milliards de francs, représente 86% du bilan de la BNS et constitue un risque bien plus élevé que l’or, en raison de l’impact de la volatilité de l’euro et du dollar, dû à leurs positions conséquentes.» Selon l’expert, une variation des devises de plus de 5% peut provoquer déjà des pertes plus importantes que l’or.

Les 1040  tonnes qui restent à la BNS sont valorisées à 50 milliards de francs dans son rapport de 2013, soit quatre fois le prix auquel l’ensemble des 1300  tonnes a été vendu. Si l’institut avait encore les 2600  tonnes qu’il avait jusqu’en 1999, elles vaudraient aujourd’hui 130  milliards.

Les réserves d’or suisses étaient parmi les plus élevées au monde. Mais à l’aube du nouveau millénaire, l’étalon-or, en vigueur depuis un quart de siècle et sous lequel le franc n’était qu’un substitut de l’or échangeable contre de l’or en tout temps, est apparu de plus en plus désuet avec la domination des monnaies fiduciaires dans les échanges commerciaux. En juillet 2008, la BNS expliquait ainsi que «le rattachement du franc à l’or était devenu fictif depuis longtemps: le métal jaune était devenu un bien ordinaire et le franc le moyen de paiement ayant cours légal en Suisse».

La BNS et le Conseil fédéral, attachés à cette vue, ont rejeté l’initiative de l’UDC, soulignant qu’une part de 20% d’or inaliénable réduirait la flexibilité dans les interventions de la BNS sur le marché des changes, notamment s’il faut fixer des taux plancher comme celui décidé en 2011 sur l’euro. 

Ratio «extrêmement bas»

«Avec 8% d’or au bilan, on est en dessous de l’Afrique du Sud et de nombre de pays en développement, observe Dominique Casaï, fondateur d’URAM, société de gestion de fonds spécialisée dans l’or et les matières premières. A part le Japon et le Canada, on ne trouve aucun grand pays avec un pourcentage aussi faible.»

La Banque centrale européenne  a 27% d’or, les banques centrales des pays de la zone euro affichant des pourcentages très élevés d’or sur leur bilan, à l’instar de l’Allemagne (67%), de la France (65%), ou de l’Italie (66%). La BNS aurait donc une marge si elle devait suivre les allocations de ses voisines. «S’il est vrai que la forte concentration d’or qu’avait la BNS il y a vingt ans n’était pas judicieuse, il faut constater que les 8% actuels sont extrêmement bas», conclut Dominique Casaï.

Il suggère que le panier de monnaies qui compose les réserves de la BNS, qui comprend environ deux fois plus d’euros que de dollars, pourrait se limiter à 80% du bilan, laissant facilement 20% à l’or. «Même dans ce cas, la prépondérance des monnaies papier serait déjà largement assurée.»

Si une prochaine crise, plus grave que celle de 2008, devait déstabiliser les cours de l’euro et/ou du dollar, la BNS verrait-elle l’or de la même façon? Parions que les investisseurs, eux, reviendraient en force sur ce qu’ils ont toujours, dans les temps incertains, perçu comme l’unique valeur refuge.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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