Bilan

La BNS dit stop à UBS et à Credit Suisse

La BNS frappe un grand coup et envoie les normes de Bâle II au tapis. Les déboires de UBS sur le marché américain bouleversent le monde de la gestion du risque. De concert avec la Commission fédérale de banques (CFB), la Banque nationale suisse exige que UBS et Credit Suisse relèvent drastiquement leur niveau de fonds propres: «Lors de chacune des trois dernières crises financières internationales, une des grandes banques suisses a été frappée dans une mesure particulièrement forte», justifie Philipp Hildebrand, vice-président de l'institut monétaire.

L'inquiétude de la BNS s'explique. Si UBS semble aujourd'hui sortie d'affaire, la Confédération a eu très chaud. Très très chaud. Les pertes américaines du géant bancaire avoisinent 40 milliards de francs, soit l'équivalant de 10% du PIB suisse. UBS a frôlé la faillite. Une faillite qui aurait fait peser une menace sur l'ensemble du pays, tant le poids des banques sur l'économie suisse est important. Traditionnellement, les banques agissent comme une courroie de transmission entre l'épargne, les marchés financiers et les entreprises. Il est d'ailleurs probable que la BNS serait intervenue d'une manière ou d'une autre pour empêcher une débâcle. «Les fonds propres constituent un coussin de garantie pour les créanciers, explique un expert-comptable. Ils permettent aux banques de continuer leur activité lorsqu'elles doivent prendre des pertes, d'où le besoin d'en fixer un montant minimum légal.» Une question se pose cependant. La BNS ne devient-elle pas trop exigeante en la matière? Deux camps s'affrontent.

FAVORABLES

Alain Bichsel, porte-parole de la Commission fédérale des banques. «Nous ne pourrons jamais éviter les crises, mais il faut en limiter les effets sur la place financière suisse.» D'où la décision de limiter le niveau d'endettement des grandes banques présentes sur les marchés financiers internationaux. A l'avenir, UBS et Credit Suisse devront immobiliser des fonds propres en fonction de la taille de leur bilan. Il s'agira de respecter un ratio d'endettement maximum (leverage ratio). «La hausse des exigences sera substantielle et la mise en oeuvre se fera cet automne. «Nous allons indiquer la colline sur laquelle UBS et Credit Suisse doivent monter. Les deux banques auront quelques années pour s'adapter.» Moins sensibles à la tourmente financière, les établissements de proximité, «notamment les caisses Raiffeisen et les banques cantonales», et les banques de gestion de fortune ne seront pas soumis à ces règles. Pour déterminer les réserves à maintenir, les grandes banques utilisent aujourd'hui un ratio qui pondère les actifs (hypothèques, crédits à la consommation ou aux entreprises, immeubles, titres) en fonction de la nature des risques encourus. Elles se basent sur une directive de la CFB qui s'inspire des accords de Bâle II. Ces derniers ont manifestement du plomb dans l'aile.

Un analyste financier soucieux d'anonymat. «C'est une bonne chose.» Cet ancien réviseur est clairement positif sur les mesures annoncées. «La crise actuelle démontre que les modèles de gestion du risque développés à l'interne ne fonctionnent pas. La méthode proposée par la BNS a le mérite d'être dynamique, de s'adapter aux variations des bilans bancaires.» Les grandes banques ont un poids gigantesque dans le pays comparé aux établissements à l'étranger. «Le bilan de UBS se monte à 2270 milliards de francs pour un PIB suisse de 490 milliards.» Par comparaison, l'impact d'une faillite de Citigroup aux Etats-Unis serait nettement plus faible. «Le bilan du géant américain atteint 2300 milliards mais le PIB représente 14?000 milliards outre-Atlantique.» A vue de nez, le ratio d'endettement devrait être fixé à 5%, «en ligne avec ce qui se pratique aux Etats-Unis». Ce ratio dépasse actuellement tout juste 2% pour UBS. «Pour atteindre ce nouvel objectif, UBS devrait doubler voire tripler ses fonds propres.» Une chose est toutefois certaine. A l'avenir, les grandes banques devront fortement réduire la taille de leur bilan ou attribuer une part substantielle des profits futurs à la constitution de réserves. Un phénomène qui n'est guère réjouissant pour les actionnaires, car UBS et Credit Suisse vont perdre en rentabilité.

Jérôme Schupp, responsable de la recherche de la Banque Syz. «C'est bien que la BNS y réfléchisse, mais il faut éviter d'agir dans la précipitation.» Les normes fixées ne doivent pas pénaliser les géants bancaires suisses face à la concurrence. Cela étant, des mesures doivent être prises: «Si le ratio de solvabilité de UBS utilisé jusqu'à aujourd'hui reste très solide, les actionnaires ont été contraints de subir une dilution de 40%.» Le frein automatique que représenterait l'utilisation d'un ratio calculé sur le total du bilan constitue une piste intéressante. «Mais cela va réduire le potentiel de gains des banques.»

OPPOSÉS

Jean-Pierre Béguelin, chef économiste de la Banque Pictet. Selon lui, le niveau de fonds propre n'est pas primordial. La seule garantie pour une banque est «l'excédent de provision par rapport au minimum légal.» L'amplitude de cet excédent constitue la vraie décision stratégique de la banque regardant la sécurité des clients. «La dernière crise a démontré que lorsque les fonds propres se rapprochent du minimum légal, les déposants ont tendance à quitter l'établissement.» La situation empire alors. Il ne croit guère aux vertus d'un ratio fixant le niveau de fonds propres par rapport au total du bilan. «Les Etats-Unis demandent ce type de ratio, ce qui n'a pas empêché les banques américaines de se retrouver dans la tourmente.»

Emmanuel Fragnière, professeur à la Haute Ecole de gestion de Genève (HEG). «Cette décision est terrible en termes de philosophie de gestion du risque, elle va à l'encontre des accords de Bâle II qui prônent une plus grande responsabilisation des banquiers.» Les normes dites de Bâle II sont édictées sous l'égide de la Banque de règlements internationaux et doivent servir de standard pour la profession. «Elles mettent l'accent sur une gestion active des risques bancaires à l'aide de modèles quantitatifs développés par des chercheurs, généralement des mathématiciens, pour déterminer les besoins optimaux des banques en fonds propres.» A l'avenir, la BNS va imposer de constituer de plus grosses réserves, sans tenir compte de la qualité des emprunteurs et de l'exposition réelle aux risques de marché. «C'est un clair retour en arrière. Il aurait mieux valu agir à l'anglo-saxonne, apprendre de ses erreurs, remettre les modèles à plat, mieux appréhender le poids des positions détenues hors bilan et celui des produits échangés OTC, c'est-à-dire hors bourse.»

Credit Suisse. La banque reconnaît «le besoin de débattre d'un renforcement de la couverture des capitaux pour les activités présentant des risques plus élevés». Le groupe met toutefois en garde: «L'introduction d'un ratio d'endettement maximum ne permettra pas d'augmenter la résistance envers les crises, puisqu'il ne tient absolument pas compte des différentes structures de refinancement et de liquidité des banques.» De surcroît, l'établissement considère que cette notion est désormais dépassée avec l'introduction des nouvelles réglementations prévues dans Bâle II. Photo: «Credit Suisse», Zurich 2000 / © Keystone

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