Bilan

La crise comme opportunité

Ces dernières semaines ont été marquées par de nombreuses interventions étatiques à travers le monde visant à sauver le système financier. Je n'aborderai pas ici la question (normative) de savoir si ces interventions publiques sont souhaitables ou nécessaires, ou si l'économie de marché et le capitalisme se trouvent ainsi trahis. Je constate simplement que les acteurs publics sont passés à l'action et que la situation qui prévaut aujourd'hui durera probablement un certain temps.

Une chose est toutefois déjà certaine:ces interventions auront un coût énorme, indépendamment de savoir si elles étaient inévitables, nécessaires ou même (espérons-le) utiles. Certes, on dit que le plan Paulson pourrait se solder par un bénéfice pour le Trésor, une fois que le marché immobilier américain aura récupéré (ce qui finira forcément par arriver compte tenu de l'évolution démographique). Mais dans l'intervalle, les 700 milliards dollars de dettes supplémentaires devront être empruntés sur le marché des capitaux et dûment rémunérés. Le Trésor entre ainsi en concurrence avec l'économie privée, qui aurait également besoin de se financer sur ce même marché. D'autant que la récession menace. Le service de la dette pèsera sur le budget de l'Etat et réduira forcément la marge de manoeuvre financière des prochains gouvernements.

C'est là de toute évidence le prix à payer pour garantir le fonctionnement du système financier. Mais ce prix risque de se multiplier si les interventions publiques visent non seulement à assurer le fonctionnement, mais également à maintenir les structures en place.

Le système financier international devra rétrécir d'environ un tiers, car telle a été sa surcroissance au cours des cinq dernières années. Chaque dollar, chaque euro et chaque franc dépensé pour maintenir les structures aura donc été mal investi. Tout ce qui est dépensé inutilement aujourd'hui pour garder les structures en place au sein du système financier sera un frein à la croissance et aura pour effet de prolonger la récession qui s'annonce. Alors oui, nous aurons survécu à court terme. Mais nous en payerons le prix à long terme.

Parmi toutes les interventions récentes, la recapitalisation des banques par l'Etat me semble la seule recette un tant soit peu pertinente (abstraction faite du maintien des structures qu'elle suppose également). L'apport de capital - et spécialement l'apport de liquidités - redonne une liberté de mouvement et peut contribuer à restaurer un soupçon de confiance. Mais surtout, on donne aux banques le temps de régler elles-mêmes leurs problèmes de surendettement.

Afin d'éliminer les composantes propres à figer les structures, d'énormes défis se posent au plan de la gouvernance des participations étatiques. Ainsi, il s'agirait par exemple de supprimer le droit de vote de l'Etat actionnaire, puisque ce dernier est en temps l'autorité de surveillance. Il faudrait également renoncer à lier les augmentations de capital à des conditions de politique stratégique. Faute de quoi, en lieu et place du binôme Fannie Mae/Freddie Mac, nous serons confrontés d'ici à quelques années à un réseau mondial d'agences bancaires semi-étatiques au profil tout aussi malsain.

Peut-être que la crise actuelle servira aussi d'opportunité.Peut-être que le monde entier parviendra à la conclusion que l'absence de risque est une illusion et se résoudra enfin à réduire le taux d'endettement intrinsèque. Car les assurances sociales, les caisses de pension avec taux de rendement minimal prescrit par l'Etat, les revendications à l'égard des institutions publiques sont autant de systèmes fondés sur le «leverage», c'est-à-dire des structures dont la capacité de prestation (future) est posée comme acquise. L'Etat, que l'on utilise aujourd'hui comme ultime rédempteur face aux défaillances du système financier, fait aussi office de planche de salut pour ces structures.

Si cette crise ne débouche pas sur une prise de conscience du fait que la capacité d'endettement de l'Etat connaît elle aussi des limites - pensez à l'exemple de l'Islande -, alors la prochaine crise, bien plus grave encore, est d'ores et déjà programmée. Ce sera l'effondrement des Etats occidentaux «planches de salut» qui auront été sollicités à l'excès.

Photos: Konrad Hummler / © Keystone

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Konrad Hummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

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Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

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