Bilan

La dette publique fait trembler l’Amérique sur ses bases

Alors que le gouvernement s’apprête à aborder des échéances capitales, des voix mettent en garde contre les dégâts que pourrait causer la dette fédérale.

Les Etats-Unis doivent avoir peur de la dette. C’est en substance le message répété au début du mois de mai par l’amiral Mike Mullen: «J’avais dit – et je crois que c’est toujours le cas – que la dette est la plus grande menace pour notre sécurité nationale», a affirmé l’ancien numéro un de l’armée américaine au magazine Fortune, en faisant référence à des propos qu’il avait prononcés en 2011. «C’est évidemment complexe, mais pour moi, si nous ne contrôlons pas notre dette, il y aura une perte de confiance en l’Amérique.» Mike Mullen vient peser sur un débat ravivé dernièrement par une série de déclarations alarmantes sur la dette américaine. Ben Bernanke, le patron de la Réserve fédérale américaine, affirme que les Etats-Unis sont en train de se rapprocher dangereusement d’une «falaise fiscale». Ce terme fait référence à la combinaison des brutales réductions des dépenses publiques et des hausses d’impôt qui interviendront dès le 1er janvier 2013, si le Congrès et la Maison-Blanche ne se mettent pas d’accord sur la dette d’ici au 31 décembre 2012. Bill Gross, le cofondateur de Pimco, le numéro un mondial de la gestion obligataire, a créé des remous le 1er mai dernier, en martelant sur la chaîne de télévision CNBC que la note des Etats-Unis pourrait être abaissée si ces derniers ne s’attaquaient pas à leur «déficit structurel». «Le passif des Etats-Unis ne se limite pas aux 15 000 milliards de dollars de la dette actuelle, mais il est trois à quatre fois plus élevé si l’on inclut Medicare (le programme public de couverture des frais de santé pour les personnes âgées, ndlr), Medicaid (assurance-maladie publique pour les faibles revenus, ndlr) et la Sécurité sociale (système de retraite, ndlr).»

Le AAA octroyé par Fitch aux Etats-Unis ne va vraisemblablement pas être inquiété d’ici à l’élection présidentielle de novembre. Paul Taylor, le patron de l’agence de notation, l’a confirmé sur CNBC le 4 mai. Mais il a aussi indiqué que la première puissance mondiale devrait s’attaquer «aux problèmes de la dette qui ont crû depuis la crise financière». Le 5 août 2011, Standard & Poor’s (S&P) avait décidé d’abaisser la note des Etats-Unis de AAA à AA +, trois jours après la fin d’une bataille entre élus républicains et démocrates qui avait failli mettre le pays en position de défaut de paiement. Comme Fitch, Moody’s a indiqué la possibilité d’abaisser la note de la dette américaine en 2013 en l’absence d’un plan d’action contre les déficits publics.

Défi   La pression monte pour que le Congrès et la Maison-Blanche trouvent un accord sur la dette.   Ne pas reconduire les exemptions fiscales

Peter Schiff, le patron d’Euro Pacific Capital dans le Connecticut, ne mâche pas ses mots: «Les bons du Trésor américain sont des obligations à haut risque, affirme-t-il. A terme, nous allons soit nous retrouver en défaut de paiement soit créer de l’inflation, car le remboursement de notre dette n’est pas une option viable. Les détenteurs d’obligations américaines vont donc perdre de l’argent. La seule question est de savoir comment. Soit ils recevront moins que la valeur nominale de leurs titres, soit la Fed va devoir actionner la planche à billets pour faire face à ses dettes et donc affaiblir le dollar.» Toujours selon l’investisseur bien connu du côté de Wall Street, «il serait logique qu’il y ait une baisse significative de la note américaine, mais il y a toujours beaucoup de pression de la part du gouvernement sur les agences de notation pour que cela n’arrive pas». A Boston, Simon Johnson, professeur au MIT et coauteur du livre White House Burning (La Maison-Blanche brûle) consacré à la crise de la dette américaine, n’est pas aussi alarmiste. «Je ne pense pas que la dette américaine va représenter un risque plus élevé pour les détenteurs d’obligations dans un avenir proche, relève l’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI). Il y a une voie raisonnable pour traiter des problèmes de budget aux Etats-Unis et permettre au gouvernement de faire face à ses problèmes de dette. Il faut commencer par ne pas reconduire en fin d’année les exemptions fiscales votées sous George Bush.» Cette approche va se heurter à une forte opposition des élus républicains à Washington. Ces derniers veulent notamment réduire le taux d’imposition fédéral sur les sociétés de 35 à 25% comme le recommande Paul Ryan, un influent représentant du Wisconsin, avec le soutien de Mitt Romney, le candidat conservateur à l’élection présidentielle. «Les républicains s’intéressaient beaucoup à la dette auparavant et maintenant ils ne s’y intéressent plus du tout, critique Simon Johnson. Ils ne veulent que démanteler le gouvernement et réduire les impôts. Les politiciens ne veulent pas prendre de décisions difficiles tant qu’ils n’ont pas à le faire.»

Eviter la paralysie au Congrès

Le Comité pour un budget responsable (CRFB) travaille en coulisses à Washington pour éviter que les Etats-Unis ne basculent dans la «falaise fiscale» au début 2013. «Les marchés attendent le résultat de l’élection présidentielle et des élections législatives de novembre, souligne Marc Goldwein, l’un des cadres du Comité pour un budget fédéral responsable. A l’heure actuelle, nous sommes coincés entre deux options terribles. Soit nous ne reconduisons pas les baisses d’impôt et laissons les coupes budgétaires entrer en vigueur en même temps au début 2013, ce qui nous ramènerait en récession. Soit nous prolongeons la situation actuelle et continuons à nous endetter massivement.» Le CRFB vient de terminer la rédaction d’un projet de budget qui propose une troisième voie: un compromis combinant des hausses d’impôt avec des économies. Il s’inspire de ce qu’avait été mis sur pied en 2010 par la Commission de réduction du déficit présidée par le républicain Alan Simpson et le démocrate Erskine Bowles. Le CRFB organise aussi des rencontres informelles entre des patrons et des députés pour tenter d’«éviter la paralysie au Congrès», selon les termes de Marc Goldwein.

  Proches de la «falaise fiscale»

Plusieurs CEO ont décidé de s’investir pour éviter que ne se répète la bataille de l’été dernier entre l’administration de Barack Obama et l’opposition républicaine sur la hausse du plafond de la dette fédérale. Les profondes coupes automatiques de quelque 1200 milliards de dollars sur dix ans dans le budget du gouvernement – et notamment celui de la Défense – qui doivent entrer en vigueur dès 2013 sont la conséquence de l’accord obtenu à la dernière minute pour éviter que les Etats-Unis ne se retrouvent en défaut de paiement. En échange d’une hausse du plafond de la dette fédérale, les deux grands partis avaient accepté la création d’un comité bipartisan, chargé de définir un plan de réduction des dépenses publiques. L’échec de ce comité à la fin 2011 déclenchera le mécanisme d’économies automatiques programmé pour 2013 si le Congrès ne trouve pas un accord d’ici là. Un compromis élaboré par un parlementaire républicain de l’Ohio, Steve LaTourette, et un parlementaire démocrate du Tennessee, Jim Cooper, a été balayé par la Chambre des représentants à la fin mars. La situation est aussi complètement bloquée au Sénat.

Même si les Etats-Unis se rapprochent dangereusement de leur «falaise fiscale», Marc Goldwein reste «plutôt optimiste» sur les perspectives d’un pacte budgétaire entre démocrates et républicains en fin d’année. L’expert qui avait participé aux travaux de la commission Simpson-Bowles en 2010, puis à ceux du Comité du Congrès pour la réduction du déficit l’année dernière, estime que les élus ont une «opportunité rare de s’entendre» sur des réformes structurelles permettant aux Etats-Unis de faire face à leur dette et d’éviter un abaissement de leur note. «Il ne s’agit pas de rembourser la dette complètement, mais de faire en sorte que sa croissance soit moins importante que celle de l’économie, conclut-il. Nous avons la capacité de payer nos intérêts si les politiciens sont prêts à prendre des décisions difficiles.»

Crédits photos : CJ Burton/Corbis, Dr

Jean-Cosme Delaloye

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