Bilan

La gestion d’avoirs gris se vend à zéro

Banques et gérants cherchent à vendre leur activité dans l’offshore européen. Mais les acheteurs ne paient plus, voire exigent un dédommagement du vendeur.

A vendre: portefeuille d’avoirs non déclarés d’Europe. Prix: zéro, pourrait afficher la rubrique «petites annonces» de la place financière helvétique. Alors que la Suisse s’éloigne du modèle de gestion non déclarée d’avoirs transfrontaliers (offshore), et que le Conseil fédéral, dans le cadre de sa «Weissgeld Strategie», souhaite voir à terme les acteurs de la place renoncer entièrement à l’argent gris, on assiste à un brusque déclin de la valeur d’entreprise des gérants traditionnels sur le marché des acheteurs. Sachant que cette masse d’actifs de clientèle offshore n’a plus d’avenir, les acteurs de la gestion cherchent à la vendre. Mais à quel prix? Tout le problème est là. «C’est bien simple: l’offshore européen vaut aujourd’hui zéro sur le marché», indique Olivier Bizon, managing partner de 1875 Finance, une des sociétés financières les plus importantes de la place genevoise. Les avoirs gris européens ont vu leur valeur chuter fortement, explique cet ancien responsable du Private Banking de la banque Ferrier Lullin. «La valorisation de ce type d’actifs n’est désormais liée qu’à la rentabilité à court terme que génère le client aujourd’hui», explique-t-il. Pour le fonds de commerce lui-même, les acheteurs n’offrent plus d’argent, car «tout est mis en place pour que ces actifs disparaissent ou se régularisent à l’avenir». Olivier Bizon explique ainsi le fait que, ces derniers mois, plusieurs enseignes bancaires ont été reprises ou intégrées «à des valorisations quasi nulles».

«Il y a une tendance indéniable à la baisse des valorisations des sociétés actives dans la gestion de fonds non déclarés», observe aussi Michel Augsburger, associé gérant d’EMC Gestion de Fortune, gérant indépendant genevois qui fête ses 30 ans cette année. Pour qui cherche à céder une société de gestion ayant des avoirs européens non déclarés, il faut donc se faire une raison. «La vente se fera à des multiples qui sont une fraction de ce qu’ils étaient il y a dix ou quinze ans», confirme Shelby du Pasquier, partner à l’étude Lenz & Staehelin. A l’heure actuelle, pour acheter un portefeuille de clientèle déclarée, «le marché paie un multiple de 1% à 1,5 % des actifs sous gestion», explique-t-il. Pour la clientèle non déclarée, «on paie 0, alors qu’on payait 4% à 5% de ces actifs auparavant». Un véritable effondrement de la valeur d’entreprise, qui reflète aussi la chute du produit des commissions de gestion, liée à la faible performance des marchés ces dix dernières années.

Olivier Bizon  La forte décote «concerne la clientèle liée à Rubik, c’est-à-dire l’offshore européen».

L’étau se resserre autour de l’offshore européen résiduel

Considéré comme un passif plutôt qu’un actif, condamné à disparaître de la Suisse, l’argent gris, celui d’Europe en particulier, ne peut donc plus se vendre à profit. Pour le valoriser, il eût fallu anticiper les bouleversements des trois dernières années et sortir du secteur avant 2009. Pour ceux qui restent, l’étau se resserre: «Le coût de la réglementation s’est accru, avec des exigences plus élevées de fonds propres, de compliance, ce qui impose un surcroît de charges, poursuit Shelby du Pasquier. Cette tendance conduit à une diminution importante des marges des établissements, qui élève la masse critique nécessaire pour être viable: de 1 milliard d’actifs sous gestion auparavant, il faut aujourd’hui 10 milliards, voire plus.» Cela crée des difficultés d’autant plus grandes pour les petits gérants indépendants. «La FINMA revient à la charge pour les réglementer, note l’expert de Lenz & Staehelin, les soumettant aux mêmes critères que les banques et les incitant à n’accepter que la clientèle déclarée. Cela va forcément conduire à une consolidation et à une réduction très drastique du nombre de gérants indépendants.» Les observateurs parlent d’une division par deux du nombre de gérants indépendants (actuellement 6000) actifs en Suisse. Là aussi, les transactions de vente récentes témoignent d’une chute brutale des valorisations. Dominique Morisod, ancien banquier d’affaires à UBS et actuellement partner chez Threestones Capital à Genève, va même plus loin: «Dans certains cas, il faut payer pour vendre votre affaire. Si vous aviez de l’offshore dont vous n’avez pu vous débarrasser, certains contrats de vente prévoient une clause où vous vous engagez à couvrir le risque juridique de l’acheteur, ce qui annule le produit de votre vente.» Certaines banques n’arrivent pas à se vendre à cause de certains clients ou structures offshore. Des banques ayant des succursales à l’étranger sont prêtes à les donner à qui en voudrait pour s’ôter une épine du pied, car elles n’en escomptent plus que des risques et des coûts légaux. «Il y a une vraie peur depuis l’affaire Wegelin», souligne Dominique Morisod. En outre, l’acheteur déduit souvent le coût de la mise aux normes réglementaires. Car il doit très souvent engager des frais élevés, après le rachat, pour adapter l’établissement racheté, ou la société de gestion, aux multiples règles de la FINMA, de l’OCDE, et des Etats-Unis, explique Dominique Morisod. «Une banque qui avait un faible outil informatique va coûter cher. Pour maîtriser leurs coûts, les acheteurs privilégient des cibles de rachat ayant une taille critique, avec une informatique et un service de compliance qui tiennent la route et du personnel capable d’effectuer l’intégration.»  

De g. à d. Michel Augsburger, Dominique Morisod, et Shelby Du Pasquier Une approche plus prudente des activités transfrontalières

«Dire que l’offshore en général vaut zéro est excessif», affirme Olivier Bizon, introduisant une nuance importante. La forte décote de l’offshore, celle qui a vu passer les multiples de 4 à 0, «concerne la clientèle liée à Rubik, c’est-à-dire l’offshore européen», souligne-t-il. En effet, il en va tout autrement de la clientèle offshore d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, ou d’Asie, des marchés toujours attractifs qui ne connaissent pas, selon lui, de baisse de valorisation, au contraire: «Nombreux sont les acteurs qui veulent se positionner sur ces marchés.» Reste que des banques réduisent leurs activités offshore sur des marchés comme la Russie et le Brésil, quand bien même celles-ci restent lucratives, au profit d’une approche onshore (présence locale dans ces pays), en raison du risque de voir l’un de leurs gouvernements sévir. La FINMA impose désormais une approche plus prudente de toutes leurs activités transfrontalières, incitant les banques à les considérer comme un risque tant réglementaire qu’opérationnel. «Ces développements constituent un frein important au développement d’une clientèle transfrontalière, même déclarée», estime Shelby du Pasquier. Au-delà de la gestion transfrontalière, la place financière a encore bien des atouts, tient à rappeler Michel Augsburger: «Des clients européens ouvrent des comptes en Suisse car ils ont perdu confiance dans les banques européennes; en outre, la qualité de l’exécution et de la relation au client reste inégalée dans les services bancaires et financiers suisses.» Enfin, dit-il, «nous avons la chance d’avoir d’excellents fondamentaux économiques, qui expliquent l’attrait pour le franc suisse, et, surtout, nous avons une approche d’investissement plus internationale que de l’autre côté des frontières où l’expertise tend à rester uniquement nationale». En général, la place financière a su se retourner rapidement, observe Shelby du Pasquier. «Un certain nombre d’établissements ont résolument tourné la page. L’époque où la place se vendait sous l’étiquette du secret bancaire est révolue. La plupart des intervenants vous diront que l’essentiel de leur clientèle est déclaré.» Comme le montrent les multiples évoqués plus haut, la clientèle déclarée, dite onshore, a longtemps valu moins cher que l’offshore européen des beaux jours. Mais s’il est vrai que les acheteurs paient en théorie un fonds de commerce déclaré au prix de seulement 1,5% des avoirs gérés, Olivier Bizon indique qu’«en pratique ils peuvent payer jusqu’à 3% des avoirs si l’acheteur cherche à opérer un repositionnement stratégique». Et actuellement, nombreux sont ceux qui veulent acheter leur ticket d’entrée, même à prix élevé, sur le marché de «l’argent blanc».

Crédits photos: John Smith/Corbis, Thierry Parel, Lionel Flusin, Dr

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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