Bilan

La microfinance lutte pour retrouver tout son crédit

Nul n’est prophète en son pays. Jusqu’ici, ce proverbe était admirablement incarné par Mikhaïl Gorbatchev, admiré en Occident, mais au mieux méprisé dans son propre pays qu’il contribua pourtant à démocratiser. Aujourd’hui, le Russe est rejoint par une autre grande figure: Mohammed Yunus. Le fondateur de la Grameen Bank, icône de la microfinance, vit des heures sombres dans son pays, le Bangladesh. Sans doute l’homme avait-il imaginé pour lui-même une autre fin de carrière, quelque chose de glorieux, à l’image de ce qu’il vit depuis la remise de son Prix Nobel de la paix en 2006. Au lieu de cela, le voilà en guerre avec le gouvernement bangladeshi qui le soupçonne de tous les maux et de toutes les dérives. Déjà, la justice est saisie et les avocats s’affrontent.

Sous ce qui, depuis l’Europe, apparaît comme une bagarre de coq, on devine un malaise bien plus grand, intimement lié au développement de la microfinance. Une croissance débridée ainsi qu’une diversification des pratiques – dont certaines semblent plus que douteuses – ont transformé la bonne idée en une réalité complexe qui exige de plus en plus de séparer le bon grain de l’ivraie. Avec en point d’orgue la délicate question des gains que l’on peut tirer de cette activité.

 

Révoltes en Inde et au Nicaragua

«Le microcrédit utilise certains instruments de la finance pour permettre à des personnes de sortir de l’informalité, explique le Genevois Pierre Landolt, très actif sur la scène du microcrédit au Brésil. Grâce aux prêts qu’on leur accorde et aux activités qu’ils mettent sur pied, ces personnes rejoignent la société formelle. Ils deviennent des citoyens à part entière. Les profits dégagés par la microfinance ne doivent pas devenir un but en soi. Ils sont importants pour permettre aux structures de microcrédit de fonctionner. Mais lorsque la quête du profit se retourne contre ceux que l’on cherche à aider, alors la mission première est clairement trahie.»

Depuis plusieurs mois, les récits de dévoiements, conduisant notamment au surendettement des clients, se sont multipliés. Au Nicaragua et en Inde, on a assisté à des révoltes de micro-emprunteurs. En Andhra Pradesh, ces soulèvements ont principalement visé SKS Microfinance, l’une des sociétés les plus en vue sur la scène de la microfinance indienne. Alors que celle-ci comptait 500 000 clients en 2006, elle en servait plus de 5 millions quatre ans plus tard. Une croissance incroyable qui explique en grande partie le succès phénoménal de son entrée en bourse en 2010. Le patron de SKS, en vendant une partie de ses titres, aurait même réalisé une plus-value de 10 millions de dollars. Tant d’ostentation pour une société qui tire ses revenus de prêts accordés à des nécessiteux, voilà qui ne pouvait plaire à tout le monde et surtout pas aux autorités politiques indiennes. D’autant que ces dernières ont aussi été alertées par le fait que certaines agences régionales de SKS mêlaient menaces et harcèlements, et parfois même violences physiques, pour récupérer les remboursements en souffrance. Au Nicaragua, la contestation des clients surendettés a abouti, avec la bénédiction du président Daniel Ortega, à l’incendie de plusieurs agences de microbanques accusées de réaliser des profits mirifiques. Sous la pression populaire, la plus grosse d’entre elles a fini par faire faillite.

La pauvreté résiste

A croire que la microfinance était une fausse bonne idée. «Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, commence par dire Jean-Michel Servet, professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève. Le microcrédit permet à des millions de gens de mieux affronter les problèmes de survie au quotidien. Et seule une minorité d’institutions applique le modèle lucratif. Cela dit, il faut peut-être profiter de cette crise pour dénoncer certaines légendes dont celle qui prétend que la microfinance est un instrument servant à diminuer la pauvreté. Car rien ne prouve jusqu’ici que c’est réellement le cas.»

La microfinance a tout de l’enfant qui a trop vite grandi. En 2008, plus de 80 millions de personnes en bénéficiaient pour un encours global de 45 milliards de francs. Pour faire face à cette croissance, plusieurs institutions ont multiplié les succursales et les engagements, sans toujours prendre le temps nécessaire pour former leur personnel aux réalités du métier. L’inexpérience des employés expliquerait en partie la multiplication des cas de surendettement. La course au chiffre, à la performance, surtout par les sociétés à but lucratif, y contribuerait également, d’autant plus que la concurrence s’intensifie. «On constate par exemple que les personnes les mieux formées au microcrédit sont très demandées sur le marché de l’emploi, explique un autre spécialiste du microcrédit genevois, Cédric Lombard. Elles passent facilement d’un établissement à l’autre. Comme leur clientèle les suit la plupart du temps, elle contracte un prêt auprès de ce nouvel établissement et prend ainsi le chemin du surendettement.»

«Tous ces excès n’ont pas eu lieu au Brésil, insiste Pierre Landolt. Et cela parce que ce sont des initiatives publiques qui financent les instituts de microfinance à des taux préférentiels. C’est ainsi que la Banque centrale brésilienne a décidé de réserver 2% des dépôts à vue des institutions financières pour financer le microcrédit. Même les grandes banques commerciales privées, comme l’ITAÚ, nous mettent à disposition des lignes de crédit à taux très bas.» Pierre Landolt, qui par le passé a collaboré avec certaines d’entre elles, s’interroge aussi sur la réelle contribution des sociétés comme BlueOrchad, Symbiotics ou encore responsAbility, qui ont notamment créé des fonds d’investissement dans le domaine du microcrédit. «Comment voulez-vous qu’ils aient conscience des réalités du terrain depuis leur fauteuil genevois.»

Jean-Pierre Klumpp réfute l’accusation. CEO de BlueOrchad Finance, qui gère 1,1 milliard de francs investis dans la microfinance, il plaide pour cette fusion du social et de la finance. «Cette formule permet de combler le fossé qui existe entre la finance classique et l’aide au développement telle que pratiquée par les Etats ainsi que les ONG. Sans perspective de profit, il serait difficile de mobiliser des fonds suffisants pour le microcrédit. Mais cela ne doit pas se faire aux dépens des aspects sociaux. De notre côté, nous visons, pour des produits d’investissement de dette, des rendements de l’ordre du taux Libor à six mois augmenté de cent points de base.»

 

 

 

 

Cédric Lombard Pour le fondateur d’Impact Finance, «la microfinance est aussi touchée par une crise de modèle».

 

 

 

Mesurer l’impact social

Jean-Pierre Klumpp admet qu’il faut rester plus vigilant que jamais sur les pratiques du microcrédit. BlueOrchad assure cette veille de plusieurs façons. Depuis quelques années, elle a ouvert des représentations dans plusieurs pays en développement. Elle opère également un tri sévère pour ne retenir que les meilleures institutions de microcrédit sur des critères tant financiers que sociaux. «En janvier de cette année, avec 40 autres acteurs majeurs dans ce domaine, nous avons signé sous l’égide des Nations Unies les principes pour les investisseurs dans la finance inclusive. Il s’agit d’une série de règles qui contribuent sur une base volontaire à favoriser les meilleures pratiques dans ce domaine sur les plans de la gouvernance, de la transparence et de l’éthique. C’est là une excellente façon de gérer cette crise de croissance.»

Pour Cédric Lombard, l’une des façons de rendre au secteur du microcrédit ses lettres de noblesse consiste à mettre au point des indicateurs capables d’évaluer avec le moins d’ambiguïté possible l’impact social de chaque projet de microcrédit. A 37 ans, ce Genevois est déjà un vieux routard dans le secteur de la microfinance puisqu’il a participé à la création de BlueOrchad, puis de Symbiotics. Aujourd’hui, il se lance dans une nouvelle aventure, celle d’Impact Finance dont l’une des activités consistera justement à mettre au point puis à commercialiser un indicateur d’impact social. A l’image de ses aînés, Impact Finance créera également un fonds d’investissement. Mais avec une nuance de taille selon son initiateur. «La microfinance n’est pas seulement touchée par une crise de croissance, mais également par une crise de modèle. Jusqu’ici, elle a principalement aidé les gens à survivre. Ce qu’il faut maintenant, c’est aider ces derniers à construire, à se développer économiquement.»

Selon Cédric Lombard, les montants traditionnellement accordés par les institutions de microcrédit sont trop faibles et trop chers pour permettre aux petits entrepreneurs locaux de passer à la vitesse supérieure. En outre, ces ambitions entrepreneuriales ne trouvent pas toujours, au sein des institutions de microcrédit classiques, les compétences nécessaires à leur accompagnement. «Avec Impact Finance, nous nous proposons de seconder les institutions pour leur permettre d’identifier les besoins de leurs clients en soutenant la mise en place de partenariat entre les différents maillons de la chaîne de valeur et leur financement», ajoute Cédric Lombard.

Le jeune entrepreneur plaide également pour la prise en compte de l’épargne dans la pratique de la microfinance. «On croit souvent que les pauvres n’ont pas d’épargne. C’est souvent faux. Ce qui manque, ce sont simplement des moyens adaptés à ces communautés pour mobiliser cette épargne. En Bolivie, le cas de Prodem montre que cette pratique est possible et fortement souhaitable.»

Cette autonomisation de la microfinance, Jean-Pierre Klumpp, de BlueOrchad, l’appelle également de ses vœux. Le spécialiste croit dur comme fer que, dans une logique de développement intégré, on assistera à une fusion progressive de la microfinance et de la finance de proximité plus classique. «On voit déjà des banques commerciales racheter des institutions spécialisées dans le microcrédit. C’est là l’un des meilleurs moyens d’assurer un élargissement progressif des services à la «base de la pyramide» tout en maîtrisant les coûts, notamment ceux de refinancement.»

Pierre-Yves Frei

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