Bilan

La mort du capitalisme de gentlemen

La City vient de célébrer le 25e anniversaire de la libéralisation des marchés financiers britanniques. Mais il n’y a pas de quoi se réjouir.

La City n’était certes pas exemplaire avant le «big bang», la fameuse réforme des marchés financiers britanniques mise en place il y a exactement vingt-cinq ans (sous l’impulsion de Margaret Thatcher). L’ancienne Bourse des valeurs était un oligopole qui s’employait à maintenir des commissions élevées et à évincer la concurrence. La City était sexiste, snob et pas très portée sur le travail. Certains responsables disparaissaient pour déjeuner à midi moins le quart et refaisaient surface trois heures plus tard. Les employés passaient beaucoup de temps à jouer avec leurs propres deniers. Les femmes, si elles voulaient percer dans le milieu, devaient essuyer toutes sortes de sobriquets. Avant le big bang, je n’ai vu qu’un visage noir à la City – celui d’un Antillais qui jouait dans un steel band lors d’une garden-party de la Banque Cazenove. Il y avait pourtant des côtés positifs. Un code déontologique solide. Des règles claires que la plupart des gens respectaient – le bouche à oreille se chargeant de mettre les autres sur la touche. Sur le marché des actions, le strict cloisonnement des fonctions limitait les conflits d’intérêt. Les sociétés de bourse ne pouvaient pas conseiller les investisseurs. Les maisons de courtage représentaient leurs clients et n’avaient pas le droit de passer des ordres en leur propre nom. Le conseil aux entreprises était la chasse gardée des banques d’affaires, auxquelles il était interdit d’effectuer des transactions pour leur propre compte. Chacun savait où était la place de chacun et personne ne parlait de ses propres opérations.

Un nouvel univers

Tout cela – les bons et les mauvais côtés – avait déjà commencé à changer avant le big bang du 27 octobre 1986. Le tournant décisif s’est produit lorsqu’on a autorisé le modèle des banques d’affaires intégrées de Wall Street. Les sociétés américaines ont alors déferlé sur le marché, apportant avec elles de nouvelles technologies, des méthodes novatrices et une éthique du travail plus rigoureuse. Du coup, la City s’est professionnalisée. En 1986, le premier train de la journée quittait Haslemere, au cœur de la Stockbroker Belt (ceinture des courtiers), banlieue aisée, dans le Surrey, à 7 h 15 – heure à laquelle, une génération plus tard, les banlieusards seraient déjà à leur poste. British Rail a ensuite mis un train supplémentaire à 6 h 44. Aujourd’hui, le premier part à 5 h 21. Mais la façon dont les comportements ont évolué est plus inquiétante. L’ouverture des marchés à la concurrence s’est traduite par un effondrement spectaculaire du coût des transactions et, lorsque les investisseurs ont compris qu’ils pouvaient en profiter pour gagner rapidement de l’argent, par une hausse tout aussi spectaculaire du volume des transactions. Le nouveau modèle a par ailleurs avantagé les banques d’affaires, qui étaient mieux informées, ce qui a débouché sur de plus gros bénéfices, de plus gros salaires et une culture totalement différente. Dans ce nouvel univers, l’accumulation patiente a fait place à la rapidité des transactions. Les relations d’affaires à long terme entre un banquier et son client, un patron et son employé, un actionnaire et la direction d’une entreprise cotée ont cédé le pas à des rapports éclairs. Les règles permissives n’ont pas permis de préserver une déontologie acceptable. Le client était peut-être toujours roi, mais de quel client parlait-on lorsque l’on représentait aussi bien l’acheteur que le vendeur, en mettant de surcroît en danger le capital de la société? Les courtiers ont appris que leur priorité n’était plus les clients externes mais les ordres qu’ils passaient pour le compte de leur propre entreprise, et que le code de déontologie n’était qu’un outil de relations publiques. des institutions monstrueuses Ceux qui ont su jouer le jeu ont touché des primes si mirobolantes que, lorsque les courtiers ont compris qu’ils pouvaient engranger en une année des sommes astronomiques, une véritable guerre de cupidité a éclaté. La règle tacite du chacun pour soi a alors gagné du terrain, et ces valeurs ont déteint sur le reste de la société, apportant des changements inattendus dans les comportements et les attitudes.

Rien de tout cela ne serait très grave si la City était restée ce qu’elle était avant le big bang, c’est-à-dire une activité artisanale fonctionnant en vase clos, sans grandes répercussions sur le monde extérieur. Mais elle est devenue une machine à sous industrielle, de dimension mondiale, capable de faire tomber des gouvernements et de faire ou défaire des économies. Cela parce que le big bang britannique est survenu à un moment où le marché international des services financiers était à un tournant. Avant, les clients et les juridictions souveraines pouvaient choisir entre le modèle intégré américain et la version discrète de l’agent de change britannique; après le big bang, le guichet unique de la banque d’affaires s’est imposé. La puissance de ce modèle, renforcée par les vents du libéralisme et de la déréglementation financière, a fait de ses institutions des monstres. Sûres de leur pouvoir et alléchées par des gains disproportionnés, elles se sont fortement endettées et dangereusement aventureuses. Si en soi le big bang n’est pas responsable de tous les maux, il leur a ouvert la voie. Il a contribué à créer une culture et un état d’esprit qui ont encouragé les banquiers à prendre des risques inconsidérés à la moindre occasion et a convaincu beaucoup d’intervenants du secteur de fermer les yeux. Le capitalisme est-il en crise et la faute en incombe-t-elle au big bang? Sans doute pas. Mais en ce 25e anniversaire, il est pertinent que cette question soit aujourd’hui posée justement là où tout a commencé, à l’ombre de la cathédrale Saint-Paul (devant laquelle des Indignés ont installé 200 tentes à la mi-octobre), au cœur de la City.

* Courtier à l’époque du big bang, il est notamment l’auteur de «La mort du capitalisme de gentlemen», Ed. Penguin, 2005.

Crédit photo: Lefteris Pitarakis/Keystone

Philip Augar

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