Bilan

La mue des banques est en marche

Entre fusions, repositionnements et licenciements, la place financière est en pleine restructuration. Tour d’horizon.

Plus rien n’est simple pour les banquiers suisses. Des salaires en francs suisses, mais des recettes en euros et en dollars, la fin du secret bancaire en matière d’évasion fiscale, une hausse drastique des coûts liés à la réglementation: autant de maux qui grèvent la rentabilité des établissements. Comme pour l’attester, Genève a été rétrogradée cette année de la neuvième à la treizième place du Global Financial Centres Index, même si elle conserve son rang de troisième centre européen derrière Londres et Zurich. Dès 2009, le consultant Helvea évoquait le «paradis perdu», une expression choisie pour imager le déclin de la Suisse en tant que place financière offshore. En janvier, Nicolas Pictet, associé chez Pictet & Cie, confirmait que l’industrie endure «peut-être le contexte le plus difficile» depuis des décennies. Il relevait au passage que les banques ne peuvent plus se contenter de respecter la législation suisse, face à la volonté de certains Etats d’appliquer la leur dans le monde entier. Cette situation engendre de profonds changements dans la manière dont les établissements conduisent leurs affaires; la rente de situation provenant d’un secret bancaire absolu a pris fin. «Aujourd’hui, les banques doivent repenser leur modèle d’affaires en sachant qu’une rentabilité de 4% sur le compte de la grand-mère est terminée», résume Antoine Spillmann, CEO de Bruellan Wealth Management. La mue a déjà commencé: elle passe par une phase de consolidation longtemps annoncée mais désormais bien en marche. Corollaire de ces fusions, acquisitions et repositionnements: des licenciements. Les deux grandes banques, UBS et Credit Suisse, ont chacune annoncé deux vastes plans de restructuration l’an dernier. Au sein des banques étrangères, le scénario est identique. Quand elles ne se débarrassent pas tout simplement de leurs activités en Suisse, elles délocalisent leurs activités de back et middle office. A leur façon, beaucoup plus discrètes, les banques privées genevoises ne sont pas en reste. Etat des lieux.

Vastes plans de restructuration

Credit Suisse aura supprimé, d’ici à fin 2013, 7% de ses effectifs, ou 3500 emplois dans le monde, dont 500 en Suisse. L’objectif du premier plan de restructuration, annoncé en août 2011, est déjà atteint avec la suppression de 2000 postes. Une tranche supplémentaire de 1500 emplois, dont 550 sont directement consécutifs à l’absorption de la Banque Clariden Leu, sera amputée dans dix-huit mois. Si le premier plan visait à tailler dans la banque d’investissement, traditionnellement plus présente à l’étranger, la seconde touche davantage la gestion de fortune, une spécialité helvétique. Lors de l’assemblée générale du 27 avril, le président Urs Rohner a fixé un objectif clair à la banque privée: une hausse de 800 millions de francs du bénéfice avant impôt d’ici à 2014 – il atteindrait alors plus de 3 milliards de francs. Pour le porte-parole de la banque, Jean-Paul Darbellay, il s’agit d’une adaptation au nouveau cadre réglementaire ainsi qu’à l’environnement de marché, «dont on subodore qu’il va rester difficile» quelque temps encore. Toutefois, avec 48 700 collaborateurs, les effectifs mondiaux de Credit Suisse restent supérieurs à leur niveau d’avant-crise. Ce qui n’est pas le cas de nombreuses banques. «Nous avons du mal à suivre, tant les restructurations se succèdent et parfois se chevauchent», déplore Denise Chervet, de l’Association suisse des employés de banque. Première banque suisse, UBS a, elle aussi, annoncé deux plans l’année dernière, biffant respectivement 3500 et 400 emplois. Comme sa petite sœur, UBS raye 2000 emplois dans sa banque d’investissement, mais aussi 1225 postes dans la gestion de fortune, principalement à Zurich. A ce jour, 1464 emplois ont été éradiqués, dont l’exacte moitié en Suisse. Ce programme de réduction des coûts vise des économies de 2 milliards de francs. Parmi les banques étrangères, la situation n’est guère meilleure. Les trois principales banques néerlandaises ont quitté le pays. ING a ouvert le bal, en 2009 déjà, ses activités helvétiques ayant été cédées à Julius Baer. Celle-ci a cependant échoué à deux reprises l’an dernier dans ses tentatives de rachat de deux autres banques des Pays-Bas. ABN Amro est d’abord tombée dans l’escarcelle de l’Union Bancaire Privée (UBP). Quelques mois plus tard, Julius Baer a vu Sarasin, la banque privée bâloise détenue par Rabobank, filer entre ses doigts au profit de Safra Group. Pour ce dernier, établi au Brésil, l’acquisition s’avère particulièrement judicieuse: il est principalement actif en Europe et aux Etats-Unis tandis que Sarasin est très présente en Asie et au Moyen-Orient. La française BNP Paribas a également rayé 18 postes à la fin de l’année dernière, en majorité à Genève. Cette «adaptation aux nouvelles réglementations» touche sa banque de financement et d’investissement, indique une porte-parole. Responsable du financement du négoce des matières premières, Jacques-Olivier Thomann a quitté au passage ses fonctions au 30 mars pour être remplacé par Philippe de Gentile. Cette coupe peut paraître anecdotique au regard des 1800 collaborateurs que compte le groupe en Suisse. Elle ne l’est pas, puisque BNP Paribas est le numéro un mondial du financement du négoce, dont le canton s’est fait une spécialité. Les nouvelles normes de Bâle III, qui imposent davantage de fonds propres aux banques, ainsi que les restrictions du financement en dollars, devise dans laquelle s’opère la majorité des transactions dans le négoce, affectent la marche des affaires.

UBS  2000 emplois sont rayés dans sa banque d’investissement et 1225 postes dans la gestion de fortune.

Redéploiement en Asie et en Amérique latine

Dans la gestion de fortune, la situation n’est guère plus reluisante. Selon une étude de la Fondation Genève Place Financière, la masse sous gestion a globalement fondu en 2011. Au niveau national, les dépôts dans les banques suisses ont chuté de près de 1000 milliards de francs entre 2007 et 2011. Entre-temps, deux conflits fiscaux successifs avec les Etats-Unis et l’adaptation aux standards d’échanges d’informations recommandés par l’OCDE sont passés par là. Ainsi, l’industrie lorgne vers l’Asie. Là encore, ce phénomène se traduit par un élagage des effectifs. Souvent ceux touchant aux relations à la clientèle européenne, selon une source proche de plusieurs banques étrangères établies dans le canton. HSBC Private Bank, qui compte parmi les plus grandes banques étrangères du pays, a confirmé récemment une coupe d’une centaine de postes, peu après le départ surprise de son CEO Alexandre Zeller. A l’échelle de ce groupe britannique, la restructuration va engendrer la suppression de 30 000 emplois. En Suisse, les fonctions de back et middle office sont progressivement délocalisées, indique une source proche de la banque. La relation à la clientèle serait préservée. Un porte-parole rappelle qu’HSBC embauchera 15 000 collaborateurs dans les pays émergents. Une maigre consolation pour la place financière suisse. Cependant, pour Martin Maurer, secrétaire général de l’Association des banques étrangères en Suisse, il ne faut pas confondre la recherche d’efficacité d’une banque avec un supposé départ du pays. Pourtant, ce redéploiement en Asie et en Amérique latine n’est pas le seul fait d’HSBC. Le mouvement s’accélère seulement, en particulier dans la gestion de fortune. Témoin de cette stratégie visant le «onshore», Pictet & Cie a obtenu sa licence bancaire à Hongkong, le 18 avril. Quelques semaines auparavant, Credit Suisse a étendu ses activités au Japon, tandis qu’elle emploie quatre fois plus de personnes à Singapour qu’à Genève. La liste est longue. Les banques mettent en avant deux causes: l’évolution du cadre réglementaire, en particulier du secret bancaire, mais aussi la croissance massive du nombre de fortunes, les high net worth individuals (HNWIs), dans ces régions. Peu avant son rachat d’ABN Amro, UBP a aussi révélé deux joint-ventures en Asie. En Suisse, ses effectifs diminuent graduellement, d’une cinquantaine entre août et décembre 2011, bien qu’aucune restructuration n’ait été annoncée. Contacté, l’établissement dit n’avoir aucun commentaire à faire. Chez Mirabaud, le nombre d’employés serait parfaitement stable l’an dernier, selon son site internet. Pour sa part, Pictet & Cie est bien seule à avoir revendiqué, dans Le Temps, l’engagement de 90 collaborateurs durant la même période.

HSBC  La banque délocalise progressivement les fonctions de back et middle office.

Miser sur l’asset management

Pas de quoi contrer l’augmentation légère mais marquée du chômage bancaire à Genève: 6% entre mars 2011 et mars 2012, selon l’Office cantonal de la statistique. La progression est constante depuis dix mois, même si les niveaux du plus fort de la crise financière ne sont pas atteints. La tendance vaut pour l’ensemble du pays. Et selon Oswald Grübel, ancien directeur général d’UBS et Credit Suisse, l’hémorragie d’emplois n’est pas près d’être stoppée: critiquant la stratégie de l’argent propre du Conseil fédéral dans le Tages-Anzeiger, il a estimé à 20 000 le nombre de postes qui pourraient être supprimés d’ici à 2020. C’est-à-dire presque 20% du nombre total d’employés par les banques dans le pays. Pour inverser la tendance, la place financière entend miser sur l’asset management (lire Bilan N° 1 du 18 janvier 2012). Espérons pour elle que le redéploiement se fera rapidement.

Crédits photos: Steffen Schmidt/Keystone, Andy Rain/Keystone

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