Bilan

La recapitalisation guette les Banques européennes

Mises à mal par la crise grecque, attaquées par les fonds spéculatifs, elles ont fait face à un gel des prêts en dollars.

La dernière semaine de septembre a été décisive pour la zone euro. Les Parlements finlandais et allemand ont approuvé le second plan d’aide à la Grèce, décidé en juillet. De son côté, la troïka, composée du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne et de la Commission européenne, s’est rendue une nouvelle fois à Athènes, le 29 septembre, pour réaliser un audit fiscal de l’Etat afin de s’assurer de sa viabilité. Ses conclusions ne sont pas encore connues, mais le scénario d’un défaut grec au moins partiel s’affirme avec toujours plus de vigueur. Plus personne ne semble croire aux capacités du gouvernement Papandréou de parvenir à l’équilibre budgétaire. Représentant 160% du PIB, la dette grecque croît à un rythme galopant. «Même si on la supprimait complètement, elle serait à nouveau très élevée dans dix ans», insiste Jan Poser, chef de la recherche de la Banque Sarasin. Et le pays continuerait de consacrer 6% de son PIB au service de la dette. Dès lors, les regards – et les marchés – se tournent vers les banques européennes, vers celles dont l’exposition à la Grèce interpelle. Selon le FMI, l’engagement cumulé des banques européennes s’élève à 300 milliards d’euros. Depuis le mois d’août, le cours de l’action de plusieurs d’entre elles, notamment françaises et allemandes, fait du yo-yo. Si une reprise s’est observée à la fin du mois de septembre, la tendance reste à la baisse. En deux mois, Deutsche Bank a perdu un tiers de sa valeur, tandis que Société Générale, Crédit Agricole et BNP Paribas ont fondu de près de 50%. BNP Paribas a reculé en bourse sept fois plus que si elle devait enregistrer une perte de 100% sur ses titres grecs. Cela alors que les banques européennes ont accepté une décote d’au moins 21% sur ces titres dans le cadre du second plan d’aide. En anticipant un éventuel défaut, cette participation à l’effort leur permet de sécuriser leur bilan. Mais rien ne semble suffire à apaiser les marchés. Rumeurs et démentis s’ajoutent à l’incertitude déjà grande. Même l’intox s’en mêle, comme l’a expérimentée la Société Générale suite à un article paru dans le quotidien britannique Daily Mail, qui a fini par présenter ses excuses. Pourtant, selon Jan Poser, ce n’est pas le montant des engagements des banques en Grèce en soi qui pose problème: «Une grande banque peut très bien se remettre d’une perte d’un ou deux milliards d’euros.» Pour lui, la question essentielle réside dans le timing. Si le défaut de l’Etat grec se produit dans les prochains mois, les marchés se demanderont qui suivra. L’Irlande et le Portugal, voire l’Espagne et l’Italie pourraient en faire les frais. «Dans ce cas, le risque systémique est évident», note Alessandro Mauceri, CEO de Palaedino Asset Management à Genève. «Mais si ce défaut survient dans deux ans, lorsque les autres pays en difficulté auront remonté la pente, le risque de contagion sera bien moindre», analyse Jan Poser. En clair, il estime que la stratégie des autorités européennes est de soutenir la Grèce jusqu’à ce qu’elle puisse être lâchée.

Les marchés doutent

Quoi qu’il advienne, les marchés défient les banques, questionnent leur solidité. L’agitation est particulièrement vive sur le marché des CDS, les credit default swaps, ces contrats dérivés qui couvrent leur acquéreur contre le risque de défaut. Là encore, Deutsche Bank, Crédit Agricole et Société Générale se distinguent: en septembre, ces banques ont toutes trois figuré parmi les dix dérivés les plus échangés au monde. Pour le numéro un allemand, les volumes ont bondi d’une moyenne de 150 millions de dollars par jour en août à 270 millions le 16 septembre, atteignant un total de 5,4 milliards de dollars. Cette nervosité est le fait de deux catégories d’investisseurs. D’abord, ceux dits institutionnels (fonds de pension, assurances), actifs sur le long terme, qui cherchent à protéger leurs positions sur les banques. Ensuite, les hedge funds qui, à court terme, tablent sur une défaillance des banques. «La spéculation sur les CDS est immense. Mais elle est aussi aléatoire», relève Antoine Spillmann, CEO de Bruellan Wealth Management. Car le CDS ne vaut plus rien si l’établissement auquel il est adossé fait faillite. Plus généralement, Antoine Spillmann explique la gabegie actuelle par le fait que plus aucun investisseur ne sait réellement à quel saint se vouer. «Il est impossible d’identifier correctement les catégories de risques. N’est-il pas aberrant qu’une obligation d’une société, qui par définition peut faire faillite, offre un rendement à terme inférieur à celle d’un Etat? Plus rien n’est rationnel.» Or, le marché a horreur du manque de lisibilité, de prédiction. «Toute analyse peut être remise en question par une intervention politique; la finance est aujourd’hui complètement biaisée», abonde Alessandro Mauceri.

Chute En deux mois, Deutsche Bank a perdu un tiers de sa valeur.

Le système de prêt interbancaire se crispe

Il n’y a pas que les marchés qui doutent de la solidité des banques européennes. Plusieurs hauts responsables politiques américains ont tancé la «menace» que représentent les atermoiements de l’Euroland pour la croissance mondiale. Paradoxalement, ceux-ci ont pris des mesures qui pourraient aggraver la situation. La Réserve fédérale, à défaut d’assécher complètement, a en effet sévèrement restreint le financement en dollars des banques européennes. La Fed a décidé de bloquer des titres que les banques européennes utilisent généralement comme caution pour obtenir des billets verts auprès d’autres établissements financiers. Les fonds monétaires américains participent à ce mouvement, durcissant eux aussi leurs conditions de prêt aux banques européennes. Ces dernières s’en trouvent pénalisées puisque ces actifs immobilisés ne peuvent être dédiés aux activités commerciales, relève Alessandro Mauceri. Face à cela, la BCE s’est vue contrainte d’acheter elle-même des devises américaines pour les prêter aux banques qui financent des projets libellés en dollars. En conséquence, c’est tout le système de prêt interbancaire qui tousse. «Le danger guette lorsque les banques ne se font plus confiance. Cela ravive le souvenir proche de la crise financière de 2008», poursuit Alessandro Mauceri. Et de la récession qui s’en est suivie: une chute des liquidités disponibles se répercute immédiatement sur le crédit aux entreprises.

L’incompétence des dirigeants européens

Se pose dès lors la question de la recapitalisation des banques. Là encore, le flou règne. Les autorités politiques ont démenti élaborer de tels plans, tandis qu’aucune banque ne prendrait le risque de solliciter de l’aide avant d’y être contrainte. «Il faut recapitaliser les banques européennes», a plaidé Philipp Hildebrand, lors d’un discours donné fin septembre à l’Institut national genevois. Le président de la BNS a observé que «la situation globale est marquée par des incertitudes extrêmes», ajoutant qu’«il faut agir rapidement pour mettre le système bancaire à l’abri des problèmes». Une recapitalisation doit effectivement être considérée, selon Alessandro Mauceri: «Les opérations hors bilan des banques sont telles qu’il est impossible de connaître leur situation réelle.» Elles n’inspireront donc pas confiance tant que la crise aura cours. Par ailleurs, tous nos experts estiment que les leçons de la crise financière n’ont pas été retenues: personne n’a été désigné responsable, les stress tests (tests de résistance) ne sont pas fiables, la finance poursuit son expanson au détriment de l’économie réelle et les régulateurs sont faibles; les banques européennes en paient aujourd’hui le prix. «Elles ont manqué l’occasion de faire le ménage», résume Alessandro Mauceri. C’est pourquoi elles continueront d’être la cible des hedge funds, certifie Antoine Spillmann: «Toute attaque se porte sur un animal faible. Or il n’y a pas de fumée sans feu.» Pour lui, cela tient avant tout à l’incompétence des dirigeants européens, banquiers comme politiques. La preuve? «Quand la Banque nationale suisse dit qu’elle va tout mettre en œuvre pour faire baisser le franc, elle réussit. Pourquoi? Parce qu’elle a pris une décision. Le lion a donné un grand coup de patte. D’autres ne semblent pas capables de l’imiter.»

En fait, conclut Jan Poser, le dilemme posé par le risque de contagion de la crise grecque se résume ainsi: si l’Allemagne et la France déploient les grands moyens pour secourir les pays faibles de la zone euro, la note de leur dette va baisser. Elles n’auront alors plus les moyens de recapitaliser les banques. L’équation est simple, la résoudre l’est moins.

 

Crédit photo: Saget, Roland/AFP

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