Bilan

La Suisse agit, l'Europe tergiverse

En quelques mois, la première banque islandaise, Kaupthing, a drainé de l'épargne grâce à des taux attrayants. «Je ne voulais pas aller en bourse et j'ai été appâté par l'offre de cette banque islandaise qui proposait des rémunérations de 4% sur l'épargne», témoigne Vincent Kucholl. Ce comédien et éditeur lausannois de 32 ans place ainsi 54 500 francs d'économie sur un compte de la succursale genevoise de la banque. Quelque 1700 autres Suisses se laissent également amadouer par les chants de cette sirène venue du Nord et font affluer 35 millions de francs dans les coffres de Kaupthing.

Le système s'effondre

Ailleurs en Europe, de nombreux petits épargnants sont également séduits par les conditions favorables de cet institut qui travaille presque exclusivement en ligne. C'est ainsi que 31 000 Allemands ont déposé 308 millions d'euros afin de bénéficier d'un taux de 0,4% supérieur à la concurrence. Pourtant, début octobre (lire encadré), tout se déglingue. Les unes après les autres, les trois principales banques islandaises doivent se déclarer insolvables. Le ciel tombe sur la tête des épargnants: du jour au lendemain, ils n'ont plus accès à leurs comptes. Tout le monde commence à s'inquiéter de ces montants de dépôts garantis (30 000 francs en Suisse) toujours apparus comme très théoriques jusque-là. La Suisse bénéficie un peu des leçons tirées de la faillite de la Spar- und Leihkasse Thun(SLT): alarmés par le dégât d'image consécutif à cette déconfiture, les banquiers helvétiques se sont juré de ne plus jamais laisser partir d'un établissement en banqueroute: les photos des queues de clients cherchant à retirer leur épargne ont fait leur effet! Le cas de Kaupthing est toutefois encore rendu compliqué par le statut de la banque à Genève: c'est une succursale d'une banque luxembourgeoise, elle-même filiale de la maison mère islandaise. «L'établissement suisse a été victime d'un effet domino: l'insolvabilité de la banque en Islande a entraîné celle de la filiale luxembourgeoise qui a conduit à la cessation de paiements de la succursale helvétique», explique Alain Bichsel, porte-parole de la Commission fédérale des banques (CFB). Si Berne a une réputation de lenteur, la CFB a su faire diligence: sitôt les mesures superprovisoires prises pour bloquer les comptes, elle contacte le matin des chargés d'enquête pris sur la liste de spécialistes que le gendarme des banques tient toujours à sa disposition. Le soir, elle confirme leur nomination et le lendemain une première information est disponible sur Internet sur les procédures à suivre pour les épargnants touchés. Car c'est l'une des nouveautés absolues de l'affaire: avec la Toile, tout peut aller beaucoup plus vite. Surtout qu'en Suisse, Kaupthing ne travaillait qu'en ligne. En l'espace de sept jours, les comptes jusqu'à 5000 francs - que toute banque suisse doit pouvoir honorer à vue - sont remboursés. «A mi-octobre, 666 clients titulaires d'un dépôt jusqu'à 5000 francs avaient reçu leur argent en retour», confirme Thomas Sutter. Soit 460 000 francs. «A la fin octobre, nous avions pu dédommager 822 autres clients jusqu'à hauteur des 30 000 francs de dépôt privilégié», ajoute le chef de la communication à l'Association suisse des banquiers (ASB).

Les clients belges n'ont rien touché

En revanche, au Luxembourg, rien n'a encore été versé, confirme Marco Bausch, de la Commission de surveillance du secteur financier. Ce qui provoque le désarroi des 15 000 clients de la succursale de Bruxelles, dépendant de la filiale luxembourgeoise, qui attendent toujours de voir la couleur des 300 millions d'euros garantis. Au final, les clients suisses semblent avoir eu de la chance dans leur malheur. Restent des questions ouvertes: pour ceux qui, comme Vincent Kucholl, avaient déposé plus de 30 000 francs, quelles chances ont-ils de retoucher tout ou partie des 6 millions en jeu? Pourront-ils profiter de la nouvelle garantie qui serait augmentée à 100 000 francs? «La rétroactivité n'est ni proposée, ni prévue dans le message du Conseil fédéral», précise Delphine Jaccard, porte-parole au Département fédéral des finances. Mais tout espoir n'est pas perdu. «Le remboursement de la part des dépôts supérieurs à 30 000 francs dépendra de l'évolution de la situation en Islande, ainsi que du résultat des discussions menées entre le Luxembourg, la Belgique et l'Islande et du sort de la procédure en cours s'agissant du siège de la banque au Luxembourg», viennent d'annoncer les chargés d'enquête de la CFB, Mes Lionel Aeschlimann et Vincent Jeanneret.

Chronologie des faits 6 octobre Les bourses mondiales s'effondrent. 7 octobre Un vent de panique souffle sur les marchés financiers. L'Islande doit nationaliser Landsbanki, la deuxième banque du pays, tandis que Kaupthing, la première, obtient un prêt de 500 millions d'euros. L'Union européenne (UE) décide de relever de 20000 à 50000 euros les garanties bancaires des épargnants. Cinq pays (Pays-Bas, Espagne, Autriche, Grèce et Belgique) augmentent même cette somme à 100000 euros. 8 octobre Les marchés asiatiques dégringolent. L'Etat islandais doit encore prendre le contrôle de Glitnir, la troisième banque du pays, au bord de la faillite. 9 octobre C'est au tour de Kaupthing de devoir être nationalisée. Le Tribunal d'arrondissement de Luxembourg place les filiales luxembourgeoises de Glitnir, Landsbanki et Kaupthing en sursis de paiement. L'Association pour la garantie des dépôts, Luxembourg(AGDL) annonce qu'elle couvre les dépôts à hauteur de 20000 euros. La CFB interdit à la succursale de Kaupthing Luxembourg à Genève (13 employés) de procéder à des paiements. Elle nomme deux avocats genevois, Lionel Aeschlimannet Vincent Jeanneret, de l'étude Schellenberg Wittmer, comme chargés d'enquête. 17 octobre Le Luxembourg relève de 20000 à 100000 euros le seuil minimal légal de garantie, sauf pour l'islandaise Kaupthing (12000 clients). «Ces mesures ne peuvent évidemment pas s'appliquer rétroactivement», souligne le ministre du Trésor et du Budget Luc Frieden. En Suisse, les dépôts jusqu'à 5000 francs des clients de Kaupthing sont remboursés, en débit des actifs de la succursale genevoise. 28 octobre L'organisme islandais de surveillance financière FMEconstate l'insolvabilité de Kaupthing et engage ses clients à s'adresser au Fonds islandais de garantie TIF(max. 20887 euros). En Suisse, les 30000 francs d'épargne garanties sont remboursés, par la Garantie de dépôts des banques et négociants en valeurs mobilières suisses, aux clients qui en ont déjà fait la demande. La Garantie de dépôts effectue de nouveaux versements le vendredi 31. 7 novembre En Suisse, nouveau remboursement des demandes, à hauteur de 30000 francs maximum. Même opération le vendredi 14 novembre. 94,5% de la clientèle ont été remboursés, pour un total global de 25,8 millions de francs. Il reste encore 67 déposants à payer (entre 2 et 3 millions), qui n'ont pas encore adressé de demande à la banque ou aux chargés d'enquête de la CFB. 15 novembre Les épargnants belges lésés de Kaupthing Luxembourg manifestent à Bruxelles pour sensibiliser les mondes politiques luxembourgeois, belges et islandais. Ils réclament la libération totale de leurs avoirs. Garantie: mode d'emploi En Suisse, l'épargne est garantie dans chaque banque jusqu'à 30000 francs par personne. Pour ne pas pénaliser les établissements financiers «sains», un total maximum est toutefois fixé à 4 milliards. Les quelque 330 banques dotées d'une licence helvétique abritent environ 192 milliards de dépôts privilégiés. Chacune d'elles doit avoir disponible en tout temps 1% de son épargne garantie. En cas d'insolvabilité d'un institut, les autres alimentent la Garantie des dépôts des banques qui effectue les remboursements. C'est la Garantie qui devient créancière de la banque insolvable.

Photo: Kaupthing / © Keystone

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