Bilan

La technologie, planche de salut de l'économie américaine

Les Américains n'ont pas perdu le sens de l'humour. Dans l'ascenseur de la Sloan School, l'école de management du Massachusetts Institute of Technology (MIT), une affichette vante les mérites d'un cours sur la productivité. «Il n'y a plus de travail à Wall Street? Apprenez quelque chose d'utile pour la prochaine récession. Il nous reste de la place.» Dans son bureau rempli de livres d'économie, Susanne Berger,directrice du centre de recherche sur la compétitivité industrielle du MIT, n'a pas la même assurance. Il faut dire que ce jour-là, les talks radios néoconservatrices mènent la charge contre le bailout, le plan de renflouement de Wall Street, en agitant le spectre des augmentations d'impôts. Déchaînés, les commentateurs parlent de crise fiscale, pas de crise financière. Ils triomphent à l'annonce des retards pris dans les négociations entre les ultraconservateurs du Congrès et le gouvernement, tout en annonçant que 200 économistes du MIT et de Harvard sont contre le plan. Susanne Berger ne fait pas partie de ces opposants. On apprendra plus tard que pas un pétitionnaire ne vient de Harvard ou du MIT. Dans cette atmosphère délétère, Suzanne Berger se bouche un peu le nez pour commenter le bailout. Elle affirme quand même qu'il faut «mettre un terme à cette crise de l'immobilier avant qu'elle n'affecte le reste de l'économie qui, pour le moment, a fait preuve d'une grande résistance.» Elle pense la récession inévitable, mais la spécialiste de la compétitivité considère que l'économie américaine repartira assez vite. «Elle garde d'énormes atouts.»

Le joyau de la couronne

En dépit de ce que l'on voit avec le sauvetage des banques, les Américains ne céderont rien sur leur conviction libérale pour gérer la microéconomie. «La destruction d'entreprises ou leur recombinaison avec d'autres, innovantes, pour donner naissance à de nouvelles industries restent mieux acceptées ici que n'importe où ailleurs», explique-t-elle. Elle avance aussi la taille d'un immense marché sans barrière avec des consommateurs sophistiqués, citant l'exemple de l'installation de l'avionneur Embraer qui vient de choisir la Floride pour produire ses jets privés. Surtout, elle insiste sur «le joyau de la couronne», soit un système universitaire qui irrigue tout le pays et reste le principal pourvoyeur d'innovations. Mais justement, entre les factures du bailout et celles de la guerre en Irak, ce système n'est-il pas menacé de coupes sombres dans les 140 milliards de dollars que Washington distribue chaque année pour la recherche? Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les entreprises qui financent la recherche dans les universités américaines: 85% du budget du MIT vient du gouvernement et seulement 13% des industriels. La spécificité du modèle américain est ailleurs. Dans les couloirs de la conférence sur les technologies émergentes qu'accueille le campus, ce jour-là, Vince Caprio, directeur de la Nano Business Alliance, la résume: «Le gouvernement met des sommes considérables dans la recherche fondamentale au travers d'agences comme le National Institute of Health, la National Science Foundation, etc. Les chercheurs universitaires s'en servent pour faire des découvertes. Elles sont valorisées par de nouvelles entreprises, financées par des capital-risqueurs, encadrées par des avocats spécialistes de la propriété intellectuelle et finalement vendues en bourse ou auprès d'acheteurs industriels par des banquiers d'affaires.»

Du sable dans les rouages

Cet enchaînement est le moteur qui a produit le leadership américain en matière d'innovation technologique, de Genentech à Google. L'Etat joue un rôle central, non seulement à l'amorçage mais aussi en aval avec des dispositifs comme la Small Business Administration qui prête, actuellement pour 45 milliards de dollars, à des PME souvent technologiques et leur réserve la moitié des contrats de fournitures de l'administration fédérale. A cela s'ajoute, depuis 1982, le Small Business Innovation Research qui distribue 2 milliards de dollars par an en purs contrats de recherche à des PME innovantes. Vince Caprio connaît l'importance critique de ces rouages. La Nano Business Alliance est un lobby. Elle a contribué à ce que le gouvernement débloque 3,7 milliards au travers de 22 agences pour la recherche en nanotechnologies de 2003 à 2006. Grâce à cela, des entreprises comme Veeco et FEI sont devenues les leaders mondiaux des microscopes à force atomique, pourtant inventés en Suisse il y a plus de vingt ans. Vince Caprio espère maintenant 6 milliards pour un nouveau programme de quatre ans. Mais il vient d'être rattrapé par la crise financière. Au Sénat, les 700 milliards que veut dégager l'administration Bush pour récupérer les créances pourries des banques ont suspendu tous les engagements de nouvelles dépenses. Le lobbyiste pense que les 6 milliards seront finalement votés. Mais le monde de la recherche est globalement inquiet de voir ses budgets rognés.

Directeur du Deshpande Center, l'une des entités qui transfère la technologie au MIT, Leon Sandler démontre que «la tendance était déjà à la baisse avant la crise». Et cela en dépit d'une augmentation apparente de 50% du budget des recherches sponsorisées par le gouvernement depuis 2000. Suzanne Berger explique ce paradoxe: «Après la fin de la guerre froide, les militaires, en particulier au sein de leur agence DARPA, se sont mis à financer des recherches civiles. Cette stratégie a joué en faveur des universités comme le MIT qui, contrairement à ce que l'on croit souvent en Europe, recevait peu d'argent des militaires. Des hautes écoles qui, depuis la guerre du Vietnam, refusent de faire des recherches couvertes par le secret. Mais depuis le 11 Septembre, DARPA a réorienté ses ressources vers le militaire pour le plus grand bénéfice des laboratoires nationaux comme Los Alamos et au détriment des universités.»

Leon Sandler remarque toutefois que «si on coupe dans les budgets de recherche aujourd'hui, l'effet économique ne sera pas perceptible avant cinq ans». Sa propre expérience témoigne de la poursuite actuelle du dynamisme entrepreneurial des Etats-Unis. Depuis 2002, le Deshpande Center, doté de 20 millions de dollars par un ancien du MIT, fondateur de Sycamore Networks, en a investi 9 dans 75 projets qui ont abouti à la création de 16 entreprises, qui elles-mêmes ont levé 140 millions de dollars. Or, le Deshpande Center n'est qu'un des centres de transferts de technologies du MIT qui, au total, lance 25 entreprises par an. A cela, il faut ajouter tous les projets qui sortent d'une écurie d'universités américaines qui représentent 55 des 100 premières universités du monde, selon le classement de Shanghai.

Menaces sur le capital-risque?

Cette force de frappe des universités américaines semble à même de supporter quelques restrictions budgétaires. D'autant que les universités et les entreprises américaines ne sont pas à court d'imagination quand il s'agit de trouver de l'argent pour la recherche: 50% des revenus du PARK, le fameux labo de Xerox d'où est sorti le MacIntosh, viennent d'autres entreprises, comme Fuji. Le MIT ouvre sur son campus de Singapour non plus seulement un centre de formation, mais aussi des laboratoires afin d'accéder aux fonds publics du pays. Reste que l'argent public n'est pas le seul problème que soulève la crise financière. Selon Leon Sandler, «pour chaque dollar investi dans la recherche au MIT, il en faut encore entre dix et cent fois de plus pour passer du laboratoire à un produit commercial». Cet argent, ce sont les venture capitalists qui gravitent autour des universités qui l'apportent. Il y a deux façons de voir les conséquences de la crise sur cette activité. Selon Craig Mundie, patron de la recherche de Microsoft, et Jason Pontin, celui du magazine Technology Review, «le secteur technologique en souffrira». «Néanmoins, la crise financière forcera les Etats-Unis à reconcentrer ses investissements sur l'innovation pour créer de la valeur», affirme le premier. Une réflexion que corrige le second: «Les capital-risqueurs ont besoin d'une stratégie de sortie, soit la bourse, soit la vente à un industriel. Si le marché est fermé pour de nouvelles IPO, ils vont s'asseoir sur leurs investissements et attendre que l'horizon se dégage.» Qu'en pensent les intéressés? Partenaire d'un gros fonds de capital-risque, Flagship Ventures, David Berry relativise: «Dans les technologies environnementales, les cleantech, les choses sont différentes parce que vos partenaires sont des grandes sociétés structurées comme les groupes pétroliers. Ils n'avancent que sur des technologies éprouvées, cependant leurs besoins sont immenses.» De fait, les fonds investis dans des entreprises développant des technologies solaires, des biocarburants ou de nouvelles batteries n'ont pas cessé d'augmenter depuis le début de la crise, mi-2007. Ils ont atteint 1,7 milliard de dollars aux Etats-Unis au premier semestre 2008 contre 2,6 milliards pour toute l'année 2007 et 391 millions en 2002. Cette multiplication par dix fait même craindre à certains le gonflement d'une bulle. Le système d'innovation américain a cependant d'autres défaillances qui ne datent pas de la crise financière. Carl Schramm, directeur de la Fondation Kaufmann, la plus grande fondation pour l'entrepreneuriat aux Etats-Unis, considère que «la mobilité des travailleurs est ralentie par le lien entre leur emploi et les benefits packages (les assurances maladie, ndlr), perdues si l'on devient entrepreneur». La baisse du niveau scolaire, qui aboutit à ce qu'il y ait plus d'étudiants étrangers qu'américains inscrits en sciences dans les universités, est aussi pointée du doigt. D'autant que l'administration Bush a réduit à 120000 par an les visas délivrés aux étudiants étrangers. Un véritable autogoal si l'on songe que l'Université de Berkeley a démontré que, de 1995 à 2005, un quart des start-up américaines ont été fondées par des étudiants étrangers.

La tech vote Obama

Certes, aucun de ces problèmes n'est insoluble. Il y a, par exemple, pas moins d'un million de personnes hautement qualifiées sur les listes d'attente pour un visa de résident permanent. De plus, le rattrapage des pays asiatiques a été exagéré avec, notamment, l'idée que la Chine produit désormais huit fois plus d'ingénieurs que les Etats-Unis. A Duke University, Gary Gereffi a démontré que, ce qui est appelé en Chine un diplôme d'ingénieur, n'est bien souvent qu'une qualification de technicien. Suzanne Berger approuve: «Une grosse entreprise américaine qui a installé un laboratoire de R&D en Chine nous expliquait que son recrutement se limite à quatre universités, les autres n'ayant tout simplement pas le niveau.» Enfin, le fait que les défauts du système d'innovation soient débattus aux Etats-Unis souligne la volonté de les corriger. Suzanne Berger met cependant une condition inattendue pour que les Etats-Unis maintiennent leur leadership dans l'innovation. «Si nous voulons que les gens continuent d'être ouverts au changement, nous devons leur fournir la couverture sociale nécessaire. Autrement, nous risquons de sombrer dans le protectionnisme. La moitié seulement de notre population a accès à une bonne éducation et peut être reformée au cours de sa carrière.» Remettre la priorité de l'Etat sur la couverture santé et sur l'éducation, n'est-ce pas le programme d'Obama? Suzanne Berger a un sourire léger: «Pour cela, on ne peut que prier.»

Photo: The Massachusetts Institute of Technology / © Rick Friedman

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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