Bilan

Le grand retour des boursicoteurs

Les traders individuels se sont rués en 2020 sur les applications de trading, tandis qu’une nouvelle banque en ligne se lance avec des tarifs ultracompétitifs.

  • Flowbank permet de traiter plusieurs sous-jacents sur la même plateforme.

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  • Cyrus Fazel, CEO de SwissBorg à Lausanne.

    Crédits: Mégevand
  • Nicholas Hochstadter, fondateur de Performance Watcher.

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  • Valérie Noël, responsable des marchés chez FlowBank.

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On se souvient de l’essor phénoménal du boursicotage dans les années 90, avec la frénésie des dotcoms, quand les chauffeurs de taxi new-yorkais oubliaient de prendre des clients pour ne pas rater un «trade». Vingt ans après, l’année 2020 nous en propose une version proche. A la faveur de la pandémie, du télétravail, du boom des valeurs technologiques, de la multiplication des applications de day trading à près de 0% de commission, les boursicoteurs ou «day traders» sont de retour.

«Les volumes d’échanges sont beaucoup plus élevés depuis mars, beaucoup de gens sont chez eux, ont un ordinateur ou une app. Le nombre de personnes inscrites pour traiter en ligne a été multiplié par quatre en Europe, selon l’Autorité française des marchés financiers», observe Valérie Noël, responsable des marchés chez FlowBank. Cette nouvelle banque en ligne, inaugurée le 25 novembre, a été fondée par Charles-Henri Sabet, vétéran du trading qui avait fondé Synthesis Bank à Genève trente ans auparavant. «Avec FlowBank, on peut traiter toutes sortes de sous-jacents sur la même plateforme, actions, obligations, devises, matières premières ou indices, private equity mutualisé ou immobilier», indique le CEO, qui compte bien tirer parti de l’engouement actuel pour le trading. On peut y traiter avec ou sans levier, et notamment via des CFD (contracts for difference), qui permettent de parier jusqu’à 200 fois sa mise. Ces instruments de type dérivé tirent parti des mouvements baissiers ou haussiers des actifs sous-jacents, sans qu’il soit nécessaire de posséder les titres. «Sur les produits de levier, nous aurons des spreads (écarts entre le prix d’achat et le prix de vente, ndlr) parmi les plus resserrés, et pour les clients privés, nos commissions seront à 10 points de base, soit parmi les plus faibles du marché», assure Charles-Henri Sabet. Certaines banques de la place facturent en effet jusqu’à 150 points de base.

L’essor des transactions boursières est visible des Etats-Unis à l’Europe en passant par la Suisse. L’application de trading américaine Robinhood a ainsi enregistré 3 millions de nouveaux comptes sur le seul premier trimestre 2020. L’entreprise de courtage TD Ameritrade a indiqué qu’entre janvier et juin, le nombre de visiteurs de son site venus consulter le guide pour traiter les actions a quadruplé.

En Suisse, IG Bank fait état d’une hausse de 50% de sa base de clients actifs sur juin-août 2020, comparé à la même période de 2019. «En mars 2020 nous avions 1 million de transactions par jour au niveau mondial, contre 300 000 en mars 2019», indique le CEO d’IG Bank en Suisse, Fouad Bajjali. La banque se spécialise dans les CFD, offrant un levier jusqu’à 200 fois la mise (maximum 20 fois sur les actions).

Cryptos: des leviers jusqu’à 1000 fois

Les cryptomonnaies ne sont pas en reste. Cyrus Fazel, CEO de SwissBorg à Lausanne, fait état de 68 000 ouvertures de comptes cette année, dont 30 000 sur les trois derniers mois, pour son app qui traite des cryptomonnaies au meilleur prix à travers de multiples cryptobourses. «Et surtout, le volume atteint 30 millions de dollars échangés par semaine. Nous constatons que, tous les jours, c’est un nouveau record en nombre de personnes qui s’inscrivent sur l’app, qui déposent des fonds, qui lisent les analyses. Cela vient de la hausse du prix du bitcoin, et du fait que les gens sont confinés chez eux. Que ce soit dans les actions ou chez les cryptospécialistes comme nous, il est intéressant de voir comment nous récupérons ces heures de maison que vit la population.» Cyrus Fazel observe que «même un live YouTube sur les infos financières à 8 h du matin en Europe, en général très peu regardé, est actuellement regardé par des centaines de personnes».

Dans le trading des cryptos, il observe que les niveaux de levier peuvent aller de 100 fois à 1000 fois. «Chez SwissBorg, nous n’offrons pas ce type de levier, nous ne faisons que du physique et du spot. La crypto est déjà assez volatile. On veut faire du wealth management.» S’adaptant au boom des prêts décentralisés (DeFi) qui explosent sur le marché de la cryptofinance, SwissBorg lance en décembre un programme qui permet à l’investisseur individuel d’obtenir le meilleur taux possible sur son dépôt en dollar, parmi les nombreuses cryptobourses. L’investisseur sera encore mieux rémunéré (par des tokens) s’il traite activement sur ces plateformes. «Au total, on peut générer un rendement nettement supérieur à 10% avec ces stratégies, mais c’est très variable», indique Cyrus Fazel.

Comme au casino

Les experts qui observent la frénésie 2020 du day trading la comparent plus volontiers aux jeux de hasard ou aux jeux vidéo qu’à de l’investissement. Surtout dans un contexte où le trading à haute fréquence dispose d’une technologie si avancée qu’il permet d’effectuer des trades en millisecondes, par exemple basés sur l’information d’une faillite imminente, avant même que l’investisseur lambda n’ait eu le temps de lire cette nouvelle. C’est pourquoi le petit investisseur de détail est voué à perdre de l’argent en moyenne, si l’on en croit une étude de l’Université de Toronto de 2014.

«C’est addictif, un peu comme d’aller jouer au casino, commente Nicholas Hochstadter, investisseur expérimenté et fondateur de Performance Watcher: les gens s’embêtent, pensent qu’ils vont trouver une martingale. Des dizaines de pubs sur YouTube vous assurent que quelqu’un réalise 10 000 euros par jour, et c’est là le mauvais côté des outils qui donnent trop facilement accès à des novices.»

Il note, à la lecture des débâcles récentes de petits investisseurs, que ce sont souvent ces derniers qui se risquent à faire le plus de levier, car ils ont le plus intérêt à augmenter leur maigre mise de départ. «Or c’est là qu’ils perdent leur chemise.» En tant que multi-family office, quand sa famille conseille d’acheter, «ce n’est pas pour la microseconde suivante: acheter et garder est notre devise.» Sa plateforme PW compare les résultats de gestion des clients de banques, une pratique qu’il faut généraliser, selon lui. «Dans cette période, on a vu que les clients qui ont le plus augmenté leur risque étaient ceux dont les portefeuilles étaient conservateurs. Les intérêts étant négatifs, ils sont allés chercher du rendement.» Dans ce cas, ajoute Nicholas Hochstadter, il est important de comparer: «Pour ce que j’ai gagné, combien ai-je risqué?» Le gain en chiffre absolu ne veut rien dire, met-il en garde, car le tout est de savoir au prix de quel risque on a réalisé un certain rendement.

Un œil sur les banques centrales

Pour Valérie Noël, de FlowBank, la situation pourrait se calmer en 2021. «Difficile d’envisager la même euphorie qu’au cours des huit derniers mois. Cela étant, une rotation des investisseurs vers les thématiques qui sont en retard de performance – comme celles qui ont souffert du confinement – pourrait donner un nouvel élan au marché.»

«A moins qu’un bis repetita de 2018 ne se reproduise, anticipe Valérie Noël. En d’autres termes, si la reprise économique est plus ferme que prévu, les banques centrales seront obligées de freiner l’expansion des liquidités et de refermer le robinet monétaire. Un tel scénario pourrait avoir un impact négatif sur les marchés, ce qui entraînerait une hausse de la volatilité et une moindre appétence pour le risque.»

Une chose est sûre, conclut la responsable des marchés de FlowBank: «Les comportements ne changent pas, mais la façon de traiter a changé; les nouvelles plateformes offrent une démocratisation de la finance où chacun a la possibilité d’être son propre trader. Attention toutefois à être disciplinés avec soi-même, sinon le volume va drastiquement baisser lorsque plus personne n’aura d’argent à «perdre» en bourse.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

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