Bilan

Le règne du dollar vacille toujours plus

Le billet vert est encore en pole position dans les échanges mondiaux, mais la concurrence s’affûte. Et si le concept même de monnaie de réserve internationale avait fait son temps?

Le président américain veut affaiblir le billet vert afin de rendre les produits américains plus compétitifs.

Crédits: Photovideostock/Getty images

Le roi dollar a de plus en plus de challengers. Moscou et Pékin augmentent constamment leurs échanges en roubles et yuans, misant sur la dédollarisation. Jean-Claude Juncker, président sortant de la Commission européenne, a jugé «aberrant» que l’Union européenne continue de payer 80% de ses importations énergétiques en dollars quand seulement 2% de celles-ci viennent des Etats-Unis. Le dollar va-t-il encore conserver longtemps son statut de monnaie de réserve?

Examinons quelles conditions sont requises pour être la monnaie de référence mondiale, et testons dans quelle mesure le dollar coche encore toutes les cases. Tout d’abord, une monnaie de réserve doit être celle de la plus grande économie mondiale. Or, les Etats-Unis sont désormais talonnés ou dépassés (suivant les méthodes) par une autre économie puissante et innovante: la Chine. «Si l’on considère le PIB mondial à prix courant, ajusté en fonction du pouvoir d’achat et du coût de la vie, la Chine était la plus grande économie du monde en 2018», explique le site statista.com. Suivant ces mêmes critères, qui tiennent aussi compte des prévisions de croissance, l’Inde talonne les Etats-Unis avec un PIB ajusté quasi identique.

Deuxièmement, l’une des caractéristiques d’une monnaie de réserve est sa stabilité, à savoir sa capacité à conserver sa valeur face à des étalons de valeur stables, comme l’or. Un coup d’œil au graphique de l’or exprimé en dollars par once, depuis 1975, montre la dévaluation séculaire du billet vert par rapport au métal précieux (voir graphique).

De plus, une monnaie de réserve a pour rôle de servir elle-même de valeur refuge aux pays à monnaie plus instable. Depuis 2014, le dollar s’était renforcé contre la plupart des monnaies, mais avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, la doctrine du dollar fort a été résolument abandonné. Le président américain est déterminé à affaiblir le billet vert par tous les moyens pour rendre les produits américains plus compétitifs à l’international, quitte à faire pression sur la Fed pour qu’elle instaure des taux négatifs. Or, cette situation permanente de guerre des monnaies, qui voit les grands blocs dévaluer tour à tour, mine la confiance dans le système monétaire. Le «dollar index» montre que le billet vert a faibli en moyenne ces dernières années face à un panier constitué des monnaies des principaux partenaires commerciaux des Etats-Unis.

Une autre condition pour être la monnaie de référence mondiale est la propension des banques centrales à placer leurs excédents commerciaux en dollars. Alors que la part du dollar reste majoritaire dans les réserves des banques centrales, à 62% (contre 80% dans les années 70), l’accumulation des déficits américains a poussé plusieurs d’entre elles à opter pour une diversification de leurs réserves. Tout d’abord, en direction de l’euro, seconde monnaie de réserve au monde. Le yuan chinois émerge aussi comme alternative. En 2018, la Banque centrale allemande, ainsi qu’une cinquantaine d’autres instituts dans le monde, l’a intégré dans ses réserves de change.

Cinquième critère à examiner: la part de matières premières libellées en dollars. Si le dollar détient un monopole absolu en tant que monnaie de dénomination de ressources, un rapport de la Commission européenne de juin 2019 vise toutefois à renforcer le rôle international de l’euro en encourageant la zone à accroître les transactions de matières premières libellées dans sa propre monnaie. De son côté, la Chine a inauguré des marchés domestiques où les matières premières comme le pétrole et le minerai de fer s’échangent en yuans. Le monopole dollar est, là aussi, destiné à faiblir.

Qu’en est-il du degré d’internationalisation des échanges commerciaux? On peut noter que la globalisation est en recul depuis l’élection de Donald Trump, avec la mise en place de tarifs douaniers et de représailles commerciales à tout va. Paradoxalement, c’est la nation détentrice de la monnaie de réserve qui vient défaire les conditions favorables à son statut hégémonique. Pour la première fois depuis 1948, un président américain voit dans ce statut davantage un coût qu’un bénéfice.

Enfin, la dernière condition concerne la présence d’autres solutions crédibles. L’euro et le yuan progressent
lentement, notamment en raison de l’«arsenalisation» du dollar par les Etats-Unis et des régimes de sanctions appliqués à divers pays. En 2018, la Banque centrale russe a ainsi transféré 100 milliards de dollars vers l’euro et le yuan. L’euro est en passe de devenir la principale monnaie des échanges de la Russie avec l’Europe et la Chine (voir graphique ci-dessus). Mais le monde est peut-être en train de changer de priorités. Comme l’a relevé le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney, la prochaine monnaie universelle sera peut-être une monnaie digitale globale, et non l’une des monnaies classiques. Le dollar est la première monnaie dans le monde de la finance, de New York à Tokyo en passant par Londres, mais il est en train de perdre la guerre des échanges commerciaux en Asie (Moscou, Delhi et Pékin).

Vers un nouveau monde multimonétaire

Pour conclure, le concept lui-même de monnaie de réserve pourrait avoir fait son temps. Aujourd’hui, les pays changent de vision. La Chine, par exemple, a cessé depuis 2015 de poursuivre activement le statut de monnaie internationale, devenu moins désirable. Avec l’affaiblissement du FMI, de l’ONU et d’autres instances multilatérales, le pouvoir réside dans l’influence unilatérale et militaire de chaque pays.
La guerre des monnaies a également éloigné les grandes puissances de l’objectif de monnaies fortes, un concept aujourd’hui dépassé, car jugé coûteux et défavorable au commerce. Le nouveau monde sera résolument multipolaire et multimonétaire.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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